EPILOGUE
enfin passa les Alpes pour s'arrêter à Berne, hors d'atteinte, mais épuisé de forces et d'argent, et plus qu'à demi assagi par tant de souffrances et de périls. La fortune et la gloire lui sourirent ensemble, dès qu'il leur eut sacrifié l'amour. Ses ouvrages de morale, de droit et d'érudition, qu'il édita lui-même, lui valurent richesse et renommée. Pour clore ses aventures, Félice avait embrassé le protestantisme, s'était marié trois fois, avait eu neuf enfants et avait mené jusqu'en sa soixante-sixième année, malgré deuils et revers, la vie apaisée et féconde d'un philosophe et d'un patriarche.
Les analogies n'étaient-elles pas frappantes ?... Tant pour son propre compte que pour celui de son frère aîné, Mme de Cabris avait vécu un roman aussi aventureux, auquel elle aspirait à donner un épilogue aussi recommandable. Cela mettait comme un air de famille entre elle et le fils du professeur italien. L'association qu'elle projetait avec lui en devenait moins disparate. Ils convinrent d'en hâter l'établissement. Il s'agissait de fonder en Provence, — à Pertuis ou dans les environs, — une maison d'éducation adaptée aux besoins de l'ère nouvelle. La Révolution avait ruiné ou détruit la plupart des anciens collèges et couvents ; on sentait partout la nécessité de les relever ou de les remplacer. Le seul risque à courir était la concurrence. L'enseignement était devenu la ressource presque unique d'une foule d'anciens prêtres et religieux et de gens du monde ruinés.
Aime de Cabris voulait faire neuf, à commencer par les murs de son pensionnat. Elle alla d'abord reprendre à Paris son pauvre mari, « son cher malade », qu'elle avait dû y abandonner à des soins mercenaires en fuyant la proscription de fructidor; elle vint ensuite bâtir sa maison sur ses terres de Viguier près de Mirabeau, maison peu
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vaste, qui ne pouvait guère recevoir qu'une demidouzaine de pensionnaires de l'un ou de l'autre sexe, destinés à vivre en commun, et par conséquent âgés de moins de douze ans. Enfin, Mme de Cabris sollicita des patronages, en particulier celui du général Pascalis à qui elle soumit son prospectas. Ce papier ne se sentait guère dtjs prudes conseils de Mme de Maintenon ni de ceux des temps de béguinage. On n'y parlait point de principes, parce qu'on ne s'en souciait point. Mais déjà s'y remarquait le changement radical des temps, des mœurs, des aspirations. L'instruction prenait le pas sur l'éducation et, sans prétendre en tenir lieu, elle la supplantait. L'expérience devait y servir de fondement à la morale ; et la solidité, l'efficacité de cette morale devaient avoir à leur tour pour garanties les agitations et la diversité de l'expérience ! Mme de Cabris se recommandait elle-même en ces termes au choix des parents : « Une dame âgée de cinquante ans, qui a joui d'une grande fortune et de quelque considération dans le monde, désire de consacrer les dernières années de sa vie à l'éducation de la jeunesse. Quelques talents natutels ou acquis, une parfaite connaissance des hommes, une longue expérience, une profonde sensibilité, une patience à toute épreuve, tels sont les avantages qu'elle peut offrir aux personnes qui lui accorderont leur confiance. — Ce n'est point une ressource contre l'infortune que cette dame cherche ; elle n'en est point réduite à cette cruelle nécessité. Elle veut se rendre utile à la société tout en s'isolant du monde; elle désire s'entourer d'un petit cercle d'amis intéressants et agréables ; elle veut adopter des enfants et accroître sa famille, et non pas se livrer aux avides spéculations d'une maîtresse de pension... »
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Jugeons-en : le prix de la pension ne devait pas dépasser six cents francs. La future directrice promettait une surveillance personnelle de tous les instants. Elle annonçait de plus que les garçons recevraient d'un instituteur particulier l'enseignement de toutes les langues, tant mortes que vivantes, de la géographie, de l'hiatoite, deê mathématiques, en un mot, de l'universalité deâ connaissances humaines. Le nom de ce rare maître n'était pas prononcé, mais on le devine, c'était Felice. Mme de Cabris le croyait toujours aussi résolu à délaisser son troupeau de montagnards ruminants pour venir inculquer sa science à de petits Provençaux péroreurs et délurés. Il avait en main les indications les plus minutieuses sur la route à suivre. On l'attendait en mai, et l'inauguration du pensionnat était fixée au mois de septembre suivant, quand, à l'heure de partir, il se dédit. On lui avait proposé la chaire de Metz : il devait y être le premier ministre nommé après la restauration des cultes en France. On lui permettait en outre d'assumer les fonctions de professeur au lycée. Il avait accepté... Mme de Cabris n'osa ni l'en dissuader, ni s'en plaindre. Elle savait aimer ses amis pour euxmêmes, s'oublier en faveur de leur intérêt, de leur gloire, de leur contentement. Mais se reconnaissant incapable de suppléer Felice, elle renonça incontinent à son plan de pensionnat pour se contenir à l'éducation d'une fillette qui ne savait encore ni lire ni écrire. Encore ne s'en chargea-t-elle que par compassion et par curiosité. Cette enfant unique avait jusque-là vécu malheureuse entre des parents désunis. Mme de Cabris se proposait de ramener l'harmonie dans ce ménage, et il lui seyait à merveille de s'immiscer dans un nouvel imbroglio. Comme la douairière du Monde où Von s'ennuie, elle aurait con-
venu de bonne grâce qu'une femme est romanesque deux fois dans sa vie, pour son compte d'abord, à vingt ans, et puis, à cinquante, pour le compte d'autrui. Elle ne réussit pourtant pas dans cette seconde manière, plus difficile, à tout prendre, que la première ; la fillette lui fut retirée bientôt ; et tant mieux ! car le séjour de Viguier devenait intenable. Mme de Cabris avait embelli sa maison à si grands frais que, n'ayant plus de quoi régler ses ouvriers et ses fournisseurs, et ne sachant pas interrompre à temps des travaux dispendieux, elle n'avait plus qu'à quitter la place. De même que son père et son frère aîné, elle voyait trop grand, trop beau, et se ruinait en ornements et en améliorations ; comme eux, elle avait un besoin instinctif de s'entourer d'artisans et de ne voir personne autour d'elle qui ne lui dût sa subsistance ; comme eux encore, elle restait en définitive la débitrice insolvable des plus humbles, des plus pauvres gens.
Elle n'allait pas manquer d'affaires, parce que son expérience de pédagogie française était malencontreusement écourtée. De telles activités trouvent pâture à tout. Juste à point sa fille, avec qui elle vivait en guerre, lui fit un signe de paix. Mme de Navailles vivait alors à Grasse avec ses deux fils, et l'un d'eux, Victor, venait d'être grièvement blessé par la chute d'un buste en marbre de l'Ami des Hommes. Elle appelait au secours... Lire sa lettre, sauter à cheval et se rendre à Grasse par le plus court fut la réponse de Mme de Cabris. La réconciliation se fit dans les embrassements et les larmes. « Ce fut un beau moment pour moi, note le loyal Morel, et j'ai l'orgueil de croire que mon intervention y contribua. » Il se rendait un témoignage mérité; mais ce fut l'unique salaire de sa bonne action. Il était inévi-
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table que. dans ce nouveau déplacement de ses affections, de ses sollicitudes, de ses intérêts, Mme de Cabris perdit un peu de vue ce « fils adoptif ». Ne le retrouverait-elle pas toujours aux heures de pénurie et de tristesse ?
Mme de Xavailles était dans les procès. Le temps et les révolutions n'avaient pas encore éteint tous ceux qui avaient découlé des premières sentences d'interdiction de II. de Cabris rendues en 1777 et 1778: et Pauline avait hérité de ce qui en subsistait, en sa qualité de curatrice à la personne et aux biens de son père. Il était un de ces procès, notamment, qui recommençait sans cesse sur nouveaux frais, après avoir été porté devant tous les degrés de juridiction de l'ancien régime. Il y s'agissait de valider ou d'infirmer la transaction que la douairière de Cabris avait passée, au temps de sa curatelle intérimaire, avec ses filles et gendres, afin de leur concéder un supplément de légitime et de leur reconnaître un droit à des revendications ultérieures. Le tribunal de première instance de Grasse venait de donner raison à Mme de Navailles contre ces légitimantes insatiables. Ce même tribunal lui avait accordé en outre une provision de 10.000 francs à compte des dommages-intérêts dont la commune de Cabris s'était solennellement déclarée redevable devant la Constituante, par la bouche de son député Mougins- Roquefort. Mais la commune refusait maintenant de s'exécuter. Mme de Cabris se chargea de l'y contraindre. Dans ce but, elle alla faire le siège de l'administration supérieure, au chef-lieu du département. Elle y passa la fin de l'hiver et tout le printemps de 1805.
La bonne compagnie était bien changée, sinon méconnaissable, à Draguignan, pour qui ne l'avait pas revue
depuis 89. Elle avait maintenant pour centre la préfecture, occupée par un ancien ministre plénipotentiaire aux Etats-Unis pendant la Terreur, Joseph Fauchet. Autour de ce personnage gravitaient les fonctionnaires du nouveau régime, les magistrats, les militaires, ainsi que des bourgeois notables et quelques ci-devant nobles. Les incidents de carrière habituels, changements, promotions, disgrâces, troublaient seuls, de temps en temps, la physionomie plate et somnolente de ce cercle. Quelques-uns aimaient à « philosopher » ; il y avait matière ; et l'âme de leurs entretiens spirituels était le directeur des domaines du Var, un veuf sans enfants, M. Gissey. Il plut à Mme de Cabris, elle le charma ; et tout au moins chez elle, dont les réserves de sensibilité étaient intarissables, cette agréable fréquentation devint très vite un besoin du cœur. Oui, encore de l'amour, mais plus normal, plus seyant, cette fois-ci, et, pour ainsi dire, d'une nature presque conjugale sous son déguisement d'amitié. C'est que M. Gissey n'était plus, et loin de là, un tout jeune homme comme Felice. Mme de Cabris resta fidèle à ce dernier sentiment jusqu'à sa mort. Eloignée de Draguignan, où elle n'avait plus que faire, elle écrivait en adieu à M. Gissey, le 19 août 1805 : « Si j'eusse été libre de choisir le compagnon de ma vie, c'est auprès de vous que j'aurais voulu vivre et mourir... »
N'était-elle pas bien changée, elle aussi ? Etait-ce là cette fière Mirabeau, qui, jeune fille, pour ne pas déroger, avait dédaigné le richissime comte d'Orsay, fils d'une Caulaincourt descendante elle-même de Sully ? Et quel autre renversement dans les situations : la marquise de Cabris eût épousé un M. Gissey, alors que le comte d'Orsay, veuf d'une princesse de Croy et du Saint-Empire, se remarierait à une Hohenlohe ! Elle ne pouvait