‹ Louise de Mirabeau, marquise de Cabris, 1752-1807Chapitre 4 sur 40 · AU COUVENT · texte numérisé non relu

AU COUVENT

Elle y était depuis moins de quatre mois, lorsque sa sœur Caroline, sans un avertissement préalable, fut envoyée à Aigueperse chez sa grand'mère maternelle, la marquise de Vassan, fiancée le lendemain de son arrivée au marquis du Saillant, et mariée le surlendemain. Jamais demoiselle n'eut moins à débattre sa destinée, et jamais aucune n'eut moins lieu de s'en plaindre. M. du Saillant était un jeune homme de vingt- quatre ans, du plus sage et du plus doux caractère, qui avait renoncé au service et à toute ambition personnelle pour se contenir auprès de son père à la pratique des devoirs d'un grand seigneur rural. Il rendit Caroline aussi heureuse que possible, et les pires calamités traversèrent leur union sur sa fin presque sans l'affaiblir. De telles réussites, plus fréquentes qu'on ne croit, justifiaient assez bien le système d'éducation qui les préparait.

Le 18 octobre 1763, jour où l'évêque de Limoges bénissait ce mariage, le marquis de Mirabeau en fit part à son frère le bailli. Après s'en être félicité, il lui disait :

« Sur le bruit de cette affaire, mon ami Saint-Cézaire s'est piqué d'honneur. Il m'a demandé si j'avais une fille encore enfant. J'ai répondu qu'il ne me restait que ma Louise, qui n'a que onze ans et qui sera, je crois, de bon aloi. Sur ce, il m'a marqué qu'il me voulait préparer un sien voisin, homme de château aussi, et tout au plus passant les hivers à Grasse, ce qui vaut Brive où régnent les Saillant. Ce jeune homme a quinze ans à présent et un père de soixante-dix. Il lui connaît sa terre qui lui rend vingt-sept mille livres de rente. Il s'appelle le marquis de

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Cabris... Je l'ai remercié et je lui ai dit d'aviser au sujet, et que c'était là le point. »

Ce M. de Saint-Cézaire était un gentilhomme du pays de Grasse que la Provence avait député à la cour, en 1750, dans des circonstances difficiles. L'entregent du marquis de Mirabeau lui avait alors été fort utile. Un de ses fils, fait lieutenant de vaisseau en 1756 devant Port-Mahon, avait épousé une des filles du marquis de Cabris.

La confidence de cette proposition enchanta le bailli de Mirabeau. Que la terre était déjà petite ! A Malte, où le bailli se trouvait alors, vivaient justement dans sa familiarité plusieurs chevaliers compatriotes de M. de Cabris ; et l'un d'eux, M. Bain, qui connaissait bien cette maison, lui assura qu'il avait eu la même idée que M. de Saint-Cézaire. Un jour que le bailli donnait à dîner à ces chevaliers, ils vinrent à parler de ce jeune héritier de Cabris comme d'un enfant bien élevé et qui aurait de trente à quarante mille livres de rentes : « Parbleu, s'il veut, dit le bailli, je lui donnerai une nièce à moi ! » Mais ils objectèrent que les demoiselles élevées à Paris effrayaient les gens de château. « Ah ! pardieu, repartit le bailli, celle-là n'y a jamais mis le nez. Mon frère serait bien fâché que nul de sa race eût les bons airs de Paris ! » Là-dessus, la conversation avait tourné court. L'objection gênait le bailli. Il aurait manqué de conviction pour démontrer que Louise n'était pas une fille de « l'infâme Babylone moderne ». Lui-même, tout le premier, il avait fait souvent à son frère la remarque désobligeante qu'il venait d'essuyer. « Je t'avoue, lui avait-il écrit dès 1756, que je suis toujours plus fâché de te voir établi à Paris ; tes filles deviennent par là plus difficiles à établir. Il est très vrai qu'il n'y a plus d'honneur que dans les châteaux, et que ceux qui les habitent en sont persuadés.

J'ai jeté quelques propos à cet égard vis-à-vis de bons, anciens et très honnêtes gentilshommes de nos montagnes. Je vois que l'éducation prise à Paris, même auprès, fait trembler tous ceux à qui il reste quelque trace d'honneur. » A quoi le marquis repartait qu'il était bien obligé de prêcher l'amour de la province, l'attachement des seigneurs à leurs terres et à leurs vassaux, le mépris des charges de cour, etc., non dans le désert des campagnes, mais à la ville ; qu'au surplus, Paris n'inspirait pas moins d'envie que de répugnance aux châtelains enracinés dans leurs châtellenies, et qu'enfin les fils de ceux-ci ne manqueraient pas de venir à ses filles de partout, en raison même de la célébrité et du crédit qu'il n'avait pu acquérir qu'en se transplantant. Le fait est que le chevalier Bain revint à maintes reprises entretenir le bailli de ce projet de mariage qui lui souriait et s'offrir pour en faciliter la conclusion.

Après une année passée chez les Bénédictines, Louise reparut le temps des vacances chez son père, puis rentra en pension chez les Dominicaines de Montargis, auprès de sa sœur Marie devenue professe. Elle allait achever là son éducation sous la main d'une religieuse remarquablement adroite, Mme de Remigny, dont l'Ami des Hommes certifiait qu'elle lui avait déjà « transformé » Caroline et « sauvé » Marie : « Elle me déterminera, ajoutait-il, sur la connaissance réelle de celle-ci et en tirera le plus grand parti si le fond est tel que les apparences le démontrent ; car on ne saurait montrer plus de retenue, de force et de justesse d'esprit qu'en montre cette petite fille. » Mme de Remigny confirma bientôt ces paroles avantageuses. Elle trouva Louise « un enfant rare par l'esprit et par l'honneur, d'un caractère char-

mant », et prédit que « toute maison serait bonne par elle et pour elle. »

Louise n'en démentit rien pendant quatre années. Elle avait d'elle-même adopté des principes de vaillance, de dignité, presque de hauteur, très conformes à sa nature comme à sa physionomie, et qu'avec son opiniâtreté native, elle ne laissait pas fléchir devant les fantaisies ou les répugnances propres à son âge. Cet empire qu'elle tendait visiblement à prendre sur autrui, elle l'essayait d'abord sur elle. Nul sacrifice ne lui coûtait pour tenir une conduite analogue à l'opinion qu'elle souhaitait qu'on prît de son mérite. Dans la période de sa formation, qui fut lente et pénible, elle languissait. Sa tante, la petite comtesse allemande, lui fit proposer de séjourner quelque temps auprès de son père, dans une campagne qu'il venait d'acquérir à Fleury, près de Meudon, pour y soigner la douairière devenue insociable : « Elle répondit, rapporte le marquis, qu'elle ne voulait me voir que pour m'égayer et non pour me faire supporter ses misères, qu'on mourait et guérissait partout, et que le plus grand poids du mal consistait à voir les autres le partager ». Louise avait aussi l'orgueil nobiliaire inné. Mme Lefranc de Pompignan, femme du poète, avait eu de son premier mariage avec le financier Grimod un fils, le comte d'Orsay, qui apportait en dot cent mille écus de rentes avec un brevet de colonel. Ce jeune homme se présentait fréquemment à la grille des Dominicaines pour y faire sa cour à une demoiselle de Damas, comme lui très riche. Mais la figure et le maintien de Louise lui plurent davantage : il déclara bientôt à sa mère qu'il la lui demandait à genoux. Une vieille et sincère affection unissait Lefranc de Pompignan au marquis de Mirabeau ; les ouvertures se firent sans gêne ; pourtant, le

marquis ne les accueillit pas sans embarras. Il n'oubliait en aucune circonstance ce qu'il devait d'égards et de fidélité à ses principes économistes ainsi qu'aux ouvrages où il les avait exposés. Il se souvint en particulier qu'il était l'auteur d'une Théorie de l'Impôt, où il avait préconisé des mesures si radicales contre les financiers que, sur leurs clameurs, la Cour l'avait enfermé au château de Vincennes sous lettre de cachet ; détention assez douce et qui fut commuée au bout de huit jours en exil sur sa terre du Bignon. Le moyen, après cela, de prendre pour gendre le fils de Grimod ! Mais, d'autre part, comment refuser un si riche parti ? « Mon premier mouvement, raconte-t-il au bailli (16 mai 1767), fut qu'une telle alliance me déshonorerait, moi personnellement, après l'éclat antifinancier que j'ai fait. Ensuite, pensant qu'il ne fallait pas décider du sort d'autrui par ses propres préjugés, je consultai mon gendre du Saillant], à qui il pouvait importer d'avoir ici un beau-frère puissant, et [Mme de RémignyJ la religieuse pleine de mérite et d'esprit qui connaît à fond et pétrit la petite qui n'avait pas treize ans. Le premier s'en référa à l'autre. La seconde me répondit que ma fille, digne d'être consultée, avait répondu : « Je ne quitterai jamais mon nom « pour un pire. J'ignore ce qu'on fait des richesses; mais « si c'est chose nécessaire, je me sens le talent de les a attirer dans la maison où j'entrerai. »

A ce beau trait, le bailli se reconnut lui-même dans sa nièce ; et cette ressemblance l'enthousiasma. Il se résolut à ne pas laisser à M. de Saint-Cézaire le mérite d'une prompte conclusion avec ce jeune Cabris, fils unique, et qu'on lui dépeignait riche, charmant, tout imbu de l'honneur antique. Il était de retour en Provence et avait justement auprès de lui un cousin de ce rare jeune

homme, le marquis de Clapiers-Saint- Jean, lieutenant de vaisseau retraité. Il le mit tout de suite en campagne. Il n'aurait pas aisément trouvé un négociateur plus zélé ; il fallait le contenir plutôt que l'exciter. On le surnommait Mon Bon, et ce surnom mi-louangeur, mi-railleur, peignait bien sa nature liante, officieuse, aimante, mais un peu caillette et mouche du coche. Quoique marié et père de quatre enfants, M. de Clapiers avait voué au bailli de Mirabeau une affection si entière et si exclusive qu'il lui demandait comme une grâce d'achever ses jours auprès de lui, dans son ombre. L'occasion était bonne de le lui permettre. M. de Clapiers-Saint-Jean mit pourtant non loin de six mois à rapporter au bailli son premier gage de succès. C'était une réponse dilatoire, mais favorable au fond, du marquis de Cabris père. On la fit parvenir aussitôt à l'Ami des Hommes.

Cette lecture le fit grimacer. Il avait escompté une conclusion plus prompte. Il craignait que dans l'intervalle sa femme ou son fils aîné, ou tous deux ensemble, ne fissent quelque bruit scandaleux qui s'entendrait jusqu'à Grasse et y romprait tout. Ce retard, motivé par les études du jeune homme qui n'avait que dix-huit ans et qui faisait son droit à Aix, paraissait en outre annoncer un dessein de le consacrer à quelque magistrature de sénéchaussée ou de parlement ; et l'Ami des Hommes professait, il avait ainsi inspiré à Louise, une aversion marquée pour la noblesse enrégimentée sous la robe. M. de Cabris père voulait encore que ces jeunes gens eussent des entrevues préalables ; mais où ? Pour lui, jamais il ne consentirait à ce que sa fille allât audevant d'un mari, surtout dans l'incertitude de lui plaire.

La question de la dot, enfin, le contrariait ; il avait

comme un pressentiment que le marquis de Cabris exigerait que l'on fit à Louise une dot égale à celle de sa sœur du Saillant ; mais pour les « égaliser », qui est-ce qui donnerait à la première les 30.000 livres dont Mme de Vassan avait fait cadeau à la seconde ? Ici devait être. en effet, la pierre d'achoppement. Tout bien considéré. il parut habile au marquis de faire le renchéri, dans l'espoir qu'on en rabattrait un peu du côté de Gr Son gendre et Mme de Vassan ne lui offraient-ils pas un jeune marquis de Saulvebœuf. proche parent de la marquise de Mirabeau, que Ton disait doux, docile, fort aimé ? On lui proposait par ailleurs certain marquis de Roquefort, bien apparenté, bel homme, capitaine de gendarmerie rangé, ayant 40.000 livres de rentes en belles terres du Languedoc, et qui, à la vérité, bien résolu de vivre et de mourir dans le célibat, tournait les talons au premier mot de mariage ; mais on ne l'en proposait pas moins ferme. «Ma fille est maintenant belle et bien faite, signifia donc le marquis de Mirabeau. Elle a de l'esprit et l'âme élevée : et je crois qu'elle pensera d'un mari ce qu'elle me disait un jour de l'esprit : « Mon papa, je crois qu'il en est de l'esprit comme de i la main ; qu'on l'ait belle ou laide, elle est faite pour

s'en servir et non pas pour la montrer ». Au fond, je ne voudrais pas manquer pour une espérance le jeune marquis de Saulvebœuf... Le mariage du marquis de Cabris vaut mieux. Mais il ne faut pas hésiter longtemps entre le certain et l'incertain. »

Il ne disait pas toute sa pensée. Ce petit Cabris lui semblait « un parti immense ». Pour se l'assurer, il céda sur presque toute la ligne au premier prétexte favorable. Ce prétexte fut une offre de M. de Clapiers — Mon Bon ■ — de lui prêter 15.000 livres, par une suite de sa dévo-

tion au bailli. Le marquis de Mirabeau avait toujours besoin de quelque petite ou grosse somme ; il accepta celle-là en s'écriant : « Ce procédé a décrété dans mon cœur qu'ils auront ma fille coûte que coûte ! » L'occasion lui vint bientôt de prouver que ce n'était pas là un vain serment. M. de Clapiers venait d'apprendre qu'il y avait de la folie dans la famille du jeune Cabris et qu'une de ses sœurs en avait ressenti des « influences ». La réalité était bien pire. M. de Cabris père, après sa mère et avant sa fille, avait eu la tête dérangée pendant une bonne partie de son existence ; mais il était guéri, on n'en parlait plus. A cette nouvelle, l'Ami des Hommes fit mine de ne plus songer à ce parti et de s'en aller conclure avec lesSaulvebœuf. Le bailli le ramena d'un mot. Le chevalier Bain était venu lui expliquer que « l'accident » de Mlle de Cabris avait eu des causes « absolument personnelles », que « cela » avait d'ailleurs été « très léger», qu'elle était maintenant « dans tout son bon sens » : « Cet homme, ajoutait le bailli, connaît bien mieux cette maison que M. de Clapiers. Le jeune homme est tant pour le corps que pour l'esprit de la meilleure espérance. » — « Je suis bien aise, répondit l'Ami des Hommes, de savoir ce que tu me mandes sur l'article qui nous avait tant effrayés » ; et il ne s'en informa pas davantage. L'idée de croiser la folie de deux races (car la douairière de Mirabeau était à présent folle furieuse, ainsi que sa petite-fille), cette idée avait pourtant de quoi rebuter un père dont c'était la prétention de ne travailler qu'en vue de sa postérité la plus lointaine.

Il semblait qu'ainsi on dût aller vite, et il l'eût fallu. Pour une jeune fille aussi vantée, aussi belle et aussi bien douée que Louise, il y avait souvent du dépit, presque de la honte, à demeurer au couvent passé sa

quinzième année, dans l'attente d'un établissement incertain. Trop fière pour s'en plaindre, elle se cherchait à elle-même son parti, et prenait celui d'embrasser l'état religieux comme sa grande sœur. Elle s'en ouvrit à la dominicaine qui la dirigeait, à Mme de Remigny. Celle-ci aimait le monde sous l'habit qui l'en éloignait, et n'était pas même dévote. Spirituelle, rieuse, l'air folâtre, d'ailleurs sans nulle indignité de conduite, elle était de ces religieuses sans vocation et peut-être sans foi, alors si communes, qui ne laissaient pas de prier et d'invoquer le Ciel pour le mettre dans leurs intérêts, au cas où il y aurait de l'influence. La confidence de Louise ne l'engagea qu'à écrire à Mme de Pailly : « Mariez-la ! mariez-la! je ne sais plus qu'en faire. » Ainsi prévenu, le marquis voulut voir de ses yeux ce qu'il en était. Il trouva Louise grande, belle et bien faite, l'air fort noble, et d'une figure plus intéressante qu'il n'est ordinaire à cet âge.

« J'ai vu, manda-t-il sur-le-champ au bailli, j'ai vu dans ses yeux et dans son maintien trace de cette mélancolie douce qui montre que la vigne est en fleur. » — « J'espère, lui répondit le bailli (26 septembre 1768), que cette velléité de se faire religieuse ne sera pas une vocation plus décidée que celle de Mme du Saillant, et, ma foi, si elle voyait le drôle que je lui propose, je crois qu'elle pourrait y regarder à deux fois. Il est, ma foi, comme on dit ici, fait à profit, et a l'air de parler très clairement aux dames, quoique très sage et très retenu. Mais il a des épaules et des jambes qui font honneur à son visage, quoique joli. »

On ne commença que le mois suivant à débattre les clauses essentielles du contrat, et l'on n'en finit qu'au début de l'année suivante. Encore le marquis de Mirabeau, par « une astuce de générosité » que lui suggéra

Mme de Pailly, dut-il brusquer l'entretien. Il fit renvoyer à M. de Cabris son projet de contrat en priant qu'on ne lui en parlât plus, toutes ses observations étant connues. Cela fut conçu en termes dignes du geste :

Mon procédé est du temps de nos pères, mais je me fais gloire de penser et d'agir comme eux... Je laisse entièrement et pour le tout, en ce qui concerne les avantages matrimoniaux de ma fille, à l'honnêteté, générosité et volonté de M, et Mme la marquise de Cabris à dicter cet article ainsi et de telle manière qu'ils jugeront à propos, et je donne ma parole d'honneur de le ratifier tel qu'ils l'auront décidé. Je désire en outre que le présent écrit demeure annexé à l'expédition du contrat qui sera dans leur maison afin de demeurer à jamais dans la famille en témoignage de la manière dont j'ai recherché l'honneur et l'avantage de leur alliance, et que leur bien- A^eillance envers ma fille a été gratuite de leur part. A Paris, ce 26 décembre 1768. »

M. et Mme de Cabris en usèrent bien. « En faveur et contemplation dudit mariage », ils donnèrent à leur fils tous leurs biens disponibles, ne s'en réservant que l'usufruit ; et pour lui tenir lieu de cette donation, ils assignaient à son ménage une pension annuelle de 9.000 livres, dont ils retenaient toutefois 5.000, en représentation du logement et de la nourriture qu'ils assuraient dans leur hôtel tant aux conjoints qu'à leurs enfants et serviteurs, sains ou malades. Cette clause d'affiliation était ordinaire en Provence. Le paterfamilias y avait droit et coutume de maintenir de son vivant dans sa maison, sous son autorité, et presque à sa discrétion, non seulement les biens, mais tout le personnel de sa descendance mâle. Le marquis et la marquise de Mirabeau constituaient à leur fille, chacun pour moitié, une

J.-P.-L.-A. de Clapiers, Marquis de Cabri;

beau-père de Louise de Mir.vbeai/.

dot de 120.000 livres pour tous droits, dont 40.000 payables après décès, 60.000 en trois ans à partir de la célébration, 14.000 avant, et 6.000 représentées en trousseau, hardes et coffres. On n'avait donc plus qu'à signer ? on en était loin.

Du côté des Mirabeau, il restait d'abord à trouver pour- Louise l'équivalent du supplément dotal de 30.000 livres que Mme de Yassan avait constitué à Caroline du Saillant. Le bailli offrait de les verser quand et comme il pourrait. Son état de religieux, mort civilement, lui interdisait de s'y engager par écrit ; il ne possédait rien qu'en viager. Sa parole était de bon aloi ; mais le vieux marquis de Cabris ne l'agréait pas formellement ; et parole non reçue, parole non donnée. Il restait ensuite à obtenir le consentement indispensable de la marquise de Mirabeau. Ne le refuserait-elle pas pour se venger de n'avoir été ni introduite ni consultée même dans ces pourparlers ? i La marotte que je fais jouer, expliquait le marquis au bailli, sera que les du Saillant, qui déjà par bonté l'ont reçue dans leur maison dernièrement en visite, et qui la recevront encore ce carnaval, paraissent songer au mariage du Saulvebœuf qu'elle déteste, tandis que la Remigny lui proposera en dessous le nôtre, duquel elle me croira éloigné par attrait pour le désir des du Saillant. » La marquise valait mieux que cette politique tortueuse du marquis. Il dut avouer bientôt qu'elle s'était prêtée de si bonne grâce à ce qu'il exigeait « qu'il semblait que la Providence voulût que cette affaire se fit )). Et puis, il y avait la religieuse Marie dont la faiblesse de tête allait prêter aux commentaires autant que le silence de sa mère dans ces négociations ; il y avait la douairière de Mirabeau atteinte d'un cancer, forcenée comme une démoniaque, et dont la mort, qu'il fallait

prévoir imminente, dérangerait peut-être les dispositions prises juste à l'heure de les exécuter ; il y avait le comte Gabriel, — le fol « le plus fol, le plus pervers et le plus intrigant », — que le marquis venait de démarquer sous le nom de Pierre-Buffière et d'enfermer par lettre de cachet dans la citadelle de l'île de Ré, en punition de sa mauvaise conduite au régiment (il avait joué, perdu 80 louis et déserté, en accusant de prétendues persécutions son colonel, le marquis de Lambert)... Et puis, et puis, et puis...

Du côté des Cabris, c'était une volonté toujours fixe de mettre les jeunes gens en présence avant de s'engager et de ne célébrer le mariage qu'après l'achèvement des études de Jean-Paul, le prétendu. Jean-Paul entrait à peine maintenant dans sa dix-neuvième année, étant né le 20 octobre 1750 ; il ne devait prendre ses grades pour être avocat qu'en juin au plus tôt. « Que diable veulent-ils faire de ce droit ? grommelait l'Ami des Hommes. Si ce jeune homme était de robe, je n'y aurais jamais songé. Et puis, Louise, avec sa taille haute et ses révérences courtes, serait bien surprise si je lui disais le haut grade que va prendre son futur. Ce retardement jusqu'en juin ne me plaît guère davantage. Je l'abrégerai ou je ne pourrai. » Il ne put.

Avril venu, Mme de Pailly alla remettre en état pour juillet le Bignon qu'on n'habitait plus et où l'on n'eût trouvé ni un bout de chandelle, ni un verre à boire. Elle s'en revint par Montargis et ramena Louise à Paris pour lui prendre mesures de robes et de lingerie, et pour réparer une petite disgrâce de sa belle bouche : la carie se mettait à ses dents de devant. Louise apprit alors l'embarquement imminent de son frère aîné, M. de Pierre-Buffière, pour la Corse où l'on dirigeait une expédition. Lui-

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même avait demandé à y participer : « Pour cette fois, disait son père, j'espère qu'il crèvera ou deviendra honnête homme, car il va faire un rude métier. » La petite comtesse allemande s'étiolait lentement, La douairière venait de mourir (26 mai 1769). Mais on convint que Louise pourrait se marier en blanc aussitôt les pleureuses quittées : ainsi en décidait Mme de Pailly, qui lui faisait faire une robe blanche, riche et très garnie, qu'elle regardait comme son ouvrage.

Arriva une lettre de M. de Saint-Cézaire annonçant que M. de Cabris père, très désireux d'assister à la cérémonie, mais redoutant les grosses chaleurs pour lui et pour son fils, différait le départ de celui-ci jusqu'au mois de septembre. M. de Saint-Cézaire profitait de la circonstance pour donner quelques avis obligeants relatifs à la composition du trousseau et de la garde-robe de Louise, d'après la manière dont Mme de Cabris en avait usé pour ses filles mariées, Mmo5 de Lombard-Gourdon, de Gras et de Saint-Cézaire : « Elles ont eu moins de chemises fines, et elles en ont fait elles-mêmes de la toile des chanvres du pays qui sont très bons. Du cœur, on en fait des toiles assez fines et qui ne finissent point : des étoupes, une toile grossière pour domestiques, linges de cuisine, sacs, etc.. Voilà l'usage qu'en font les mères de famille. Mademoiselle votre fille, n'étant pas chargée encore du détail de l'intérieur d'une maison, pourra, de ces linges grossiers, en faire un objet de charité. On facilite un mariage dans ses terres par une paire de draps et une paillasse à gens qui n'en ont point ou à tels autres qui font coucher pêle-mêle filles et garçons qui commencent d'être en âge de raison... Quand on tire autant de ses vassaux que fait le seigneur de Cabris, il faut s'attirer leurs bénédictions en répandant chez eux ses au-

mônes, dont on fait plus de cas en ce genre qu'en argent. L'on adore une jeune dame qui veut bien entrer dans ces détails de l'intérieur des familles. Je vois annuellement, en octobre, les nôtres donner quelques toiles et quelques étoffes à l'entrée de l'hiver. » M. de Saint-Cézaire conseillait aussi de ne point donner à Louise de robes en or ou en argent, parce que l'usage des eaux d'odeurs les détériorait. Tout cela plut fort au marquis de Mirabeau. Il se félicita même d'un retard qui permettait de donner au Bignon meilleure apparence. Quant à Louise, elle dissimula sa contrariété. De ce moment, elle se piqua d'être tout à fait rurale à la mode de son père, puisque c'était aussi la mode de ses futures belles-sœurs ; et quoiqu'elle ne souffrit pas auparavant les parfums, elle arbora sur elle et dans sa chambre des bouquets de violettes, en signe d'alliance avec celles de Grasse. Après deux semaines, elle réintégra son couvent de l'air de la plus tranquille résignation.

A la fin, les familles en arrivèrent à se communiquer directement leur satisfaction. Mme de Cabris s'en acquitta avec les expressions d'une tendresse fort douce et fort prévenante à l'égard de Louise. De son côté, le bailli invita le fiancé à le venir voir. Jean-Paul lui convint de près, en personne, autant qu'à travers les incertitudes avantageuses des ouï-dire et de l'éloignement.

Il lui trouva, mais en beau, de Pair et de la figure de feu Vauvenargues le moraliste, que le marquis de Mirabeau avait tant chéri : « C'est le même caractère adouci et ramené à la sociabilité », ajoutait le bailli à ce compliment. Sa réputation d'étudiant à Aix était excellente. Il parlait du « vilain droit » en vrai gentilhomme qui ne pensait pas que la chicane fût le véritable état de la noblesse. Il marquait surtout une vive impatience de

voir sa promise et sa nouvelle famille, non sans avouer qu'il se mêlait à sa curiosité un peu de celle de voir Paris, et que se marier si jeune ne lui avait d'abord pas souri, mais que ce regret s'était tourné en désir sur le bien qu'on lui avait dit de Mlle de Mirabeau et du fameux Ami des Hommes.

En septembre, cependant, point de Jean-Paul, mais une lettre de M. de Cabris père qui alléguait, pour reculer encore, un dérangement de la santé de sa femme et les ménagements dus à celle de son fils, que l'ardeur de la saison et l'incommodité des chaises de poste risquaient d'éprouver ! Et tout était prêt au Bignon pour la noce et pour le festin ! Louise, Boniface et le ménage du Saillant s'y trouvaient réunis. Un gros de victuailles, — où l'on voyait saumons, grandes truites, mères carpes, pâtés de saumonneaux, — arrivait journellement du Limousin par la poste. Les invitations étaient toutes lancées. Il fallait aussi que les du Saillant fussent rentrés en Limousin au plus tard le 12 octobre pour les ventes après vendanges ; ils devaient emmener Boniface. « Oh ! s'écriait le marquis, le moyen que ce départ ne soit pas un coup de poignard pour une jeune personne infiniment sensible, instruite depuis longtemps, qui raisonne dans sa tête et qui n'est pas d'âge à penser que le froid ou le chaud de Provence fasse quelque chose à un homme de vingt ans !... » Il avait de l'humeur. Il eut de l'alarme au courrier suivant. M. de Cabris père avait écrit à M. de Clapiers pour savoir quelle sûreté donnait le bailli, relativement aux 30.000 livres qu'il avait offert de compter à Louise, quand et comme il pourrait, pour égaliser les dots de ses nièces. Il demandait au moins un billet momentané du bailli. Mais celui-ci, comme on sait, n'en pouvait ni n'en voulait souscrire aucun. Très

offensé de la demande, il tendait l'oreille aux offres d'un autre prétendant. Louise, seule, bien que devenue une « promise en l'air », gardait un front imperturbable et continuait de parler de son mariage comme d'un événement assuré. Elle se félicitait même d'avoir une bellemère ; car, expliquait-elle, « comme c'est le difficile, d'ordinaire, d'accorder belle-mère et bru, et que leurs disputes brouillent le reste, je n'aurai qu'à plaire à la mienne, j'y réussirai, et tout le monde sera pour moi. » Son optimisme se vérifia bientôt. Le chevalier Bain, dépêché à Grasse par le bailli, s'y était convaincu que le « réchauffé » de M. de Cabris sur les 30.000 livres n'avait été qu'un radotage dont son fils et sa femme s'étaient affligés : « Eh ! Monsieur, avait dit Mme de Cabris à son mari, nous ne sommes pas à cela près ! M. le bailli ne peut contracter en aucune manière ; il fera ce qu'il pourra. — Eh bien, avait concédé le vieillard à son fils, quand M. le bailli vous donnera quelque chose, vous irez le manger à Paris. » Pour cette fois, on était d'accord.

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