ÉPILOGUE
parfois malgré eux, c'était la vocation première, mais jusque-là contrariée, de Mme de Cabris. Elle voulait remarier M. Gissey, obtenir une justice de paix pour Morel, placer Mme de Xavailles à la Cour; et peu s'en fallut que Pauline n'obtint une charge, celle-là même que l'empereur refusait à l'ex-duchesse d'Aiguillon, non pas, comme des historiens l'ont dit, à cause de son divorce qui n'avait été qu'un simulacre : et d'ailleurs, le duc d'Aiguillon était mort ; mais à cause de son remariage avec un divorcé dont la femme vivait encore, un des fils du marquis de Girardin. En 1805, Napoléon n'admettait pas les situations fausses dans son entourage immédiat. Il ne permit à Mme de Girardin que d'entrer dans la maison de la reine de Xaples. Il eût agréé volontiers, au contraire, auprès de Joséphine, la fille de Mme de Cabris. Son jeune trône avait besoin d'un entourage de vieux noms. Pouvait-il s'en attacher beaucoup de plus illustres que les noms de Clapiers, de Xavailles et de Mirabeau ? Mais pour réussir, une fortune était nécessaire ; Mme de Navailles était trop appauvrie : sa gêne fit tout manquer.
Cet échec n'affecta point l'admiration de Mme de Cabris pour celui qu'elle appelait « le fondateur de la quatrième dynastie » et qu'elle « égalait au dieu Mars ». Le désastre de la marine impériale à Trafalgar l'avait fait s'écrier : « Hélas ! je l'avais bien prédit, et bien d'autres avec moi... Quelle perte d'hommes et de vaisseaux ! Heureusement, un génie créateur veille sur nous... Noua sommes vraiment sublimes sur le continent. » Le succès prodigieux de la capitulation d'Ulm, qu'elle apprenait en même temps que la victoire de Xelson, compensait à ses yeux cette dernière catastrophe. Lorsque l'entrée des Français à Vienne lui fut annoncée par des salves
d'artillerie qui ébranlaient son cinquième étage, toute vibrante d'un martial enthousiasme, elle écrivit à M. Gissey : « J'ai été réveillée au bruit du canon ; il retentira dans votre âme comme dans la mienne. Nous pouvons nous glorifier de notre siècle. »
Mme de Cabris hasardait pourtant dans cette épopée la chair de sa chair, deux sur trois de ses petits- fils. Edouard de Navailles, l'aîné, entré dans la marine par vocation, quoique bien persuadé « de la faiblesse des Français dans cette partie », n'avait pas les préférences de sa grand'mère ; mais ce n'était pas faute de ressembler assez aux Mirabeau : « Il a, disait-elle, l'imagination vive comme eux, et le cœur bon ou plutôt facile, comme quelques-uns d'entre eux, mais la gaucherie, le décousu physique et moral de son père. » Le petit- fils favori de Mme de Cabris, c'était Victor, qu'elle avait fait venir de Draguignan à Paris pour lui faire continuer ses études au Lycée Impérial. « Il se battait contre l'algèbre » tout en mourant d'envie de se battre plutôt contre l'ennemi. Il ne parlait que de s'engager ; mais il avait moins de quinze ans ; et il était de si petite taille que son impatience guerrière faisait sourire et qu'on le renvoyait à l'Ecole militaire. D'ailleurs, où trouver de l'argent pour F équiper et lui acheter un cheval ? Afin de le contenir sans le contrarier, Mme de Cabris demandait son inscription dans les gardes d'honneur, sorte de corps des pages en formation, qui devait paraître pour la première fois lors de la rentrée solennelle de l'empereur après Austerlitz. Mais M. de Ségur voulait un certain uniforme, et Frochot, le préfet de la Seine, en voulait un autre. L'empereur reparut avant qu'ils se fussent accordés ; et les gardes d'honneur restèrent eux-mêmes, pour le moment du moins, à l'état de projet.