ÉPILOGUE
Finalement, Mme de Girardin (la ci-devant duchesse d'Aiguillon) et Frochot facilitèrent l'engagement de ce trop jeune preux. On le vieillit de deux ans, et il put partir, tout tremblant de n'arriver qu'après la bataille. A Mayence, Kellermann le reçut à sa table et le présenta à l'impératrice. A son tour, Joséphine le prit sous sa protection, se fit escorter par lui jusqu'à Francfort et, quinze jours après, lui envoya cinquante louis pour compléter son équipement. Victor de Navailles servait à présent dans les gendarmes d'ordonnance à cheval. Quelques mois plus tard, en Poméranie, il gagnait héroïquement sur le champ de bataille ses galons de brigadier. Le bruit de ses exploits fut pour Mme de Cabris une joie suprême et lui procura son dernier plaisir d'écrire. M. Gissey reçut un de ses bulletins dont voici le résumé : Victor, poursuivant l'ennemi devant Colberg, avait roulé avec son cheval dans une fondrière. Le cheval y resta ; mais lui, s'étant dégagé, fondit sur un cavalier prussien, l'abattit et lui ayant pris sa monture, il chargea tout le reste de la journée. Le premier aide de camp de l'empereur, en faisant part à Mme de Navailles de la belle conduite de son fils, ajoutait que Victor était cité au camp impérial pour son sang-froid et son courage. On le fit bientôt officier. En 1812, il fut fait capitaine de hussards et aide de camp du maréchal duc d'Albuf éra. Passé en Espagne, il fut tué à l'ennemi, dans sa vingtième année. Alors Mme de Cabris avait succombé depuis longtemps. Revenons à ses derniers jours.
Avec tant de titres à la bienveillance particulière de l'empereur, Mme de Cabris n'avait-elle pas sujet d'être bien tranquille sur l'issue du grand procès de sa fille ? Le procureur-général et conseiller d'Etat Merlin, jadis conventionnel montagnard, puis membre du Directoire.
voulait y porter en personne la parole. Il disait que, quoique pliant sous sa double charge, il avait retenu cette affaire parce qu'il s'agissait d'un incapable dont les malheurs lui étaient depuis longtemps connus. Pour comble de chance, l'homme qu'un décret impérial de Tan XIII venait de pourvoir du titre inamovible et viager de premier président de la Cour de Cassation réorganisée, et de qui la sentence semblait dépendre, était Muraire, que Mme de Cabris connaissait bien. Elle connaissait mieux encore et plus intimement sa femme qui arrivait de Draguignan. Mme Muraire et Mme de Cabris y avaient fait ensemble l'ornement du cercle de la préfecture. Elles s'y étaient d'autant mieux accordées que leurs sympathies allaient naturellement aux mêmes idées et aux mêmes gens, que leurs goûts et leurs allures étaient pareillement simples, et que leurs caractères dissemblables se complétaient au heu de s'opposer, Mme de Cabris prenant l'ascendant et Mme Muraire gardant la douceur et la modestie. Tant que son mari, membre des diverses Assemblées législatives, puis du tribunal de cassation pour le département du Var, n'avait rempli à Paris que des fonctions qu'elle regardait comme éphémères, Mme Muraire était restée à Draguignan. Maintenant qu'il était devenu le premier magistrat de France, elle l'avait rejoint avec l'effroi de « l'état de maison » qu'il lui faudrait tenir, moins riche à Paris, calculait-elle, avec 60.000 francs de revenu, qu'à Draguignan avec 6.000. Mme de Cabris, qui la réconfortait et la conseillait dans cette carrière de représentation, croyait que le siège de Muraire était ainsi fait et bien fait. Ce n'était pas pour rien qu'elle avait été élevée dans un temps où la sollicitation auprès des juges était le préliminaire obligé de tout procès, où son père, le marquis de Mirabeau, fati-