‹ Louise de Mirabeau, marquise de Cabris, 1752-1807Chapitre 32 sur 40 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

guait ses chevaux à courir chez les conseillers de grand'chambre pour leur découvrir ses pièces secrètes contre sa partie, où elle-même avait dû intriguer semblablement à tant de reprises, où enfin, tandis que l'affaire du Collier occupait le parlement et empêchait sa propre affaire d'aboutir, elle avait vu dix-neuf Rohan, des princes, faire la haie, tous en deuil dès cinq heures du matin, dans la grand'salle du Palais de Justice, pour fléchir les juges du cardinal.

Dans cette demi-quiétude, elle adressait à Felice, alors près de mourir, une effusion qui la contrefaisait un peu, en la voulant dépeindre. C'était comme son testament spirituel. Elle y affectait un équilibre, un calme et un détachement dont elle était bien incapable ; et cette affectation était rendue plus sensible par celle de son style naturellement oratoire, auquel elle s'efforçait de donner un tour littéraire. Mais chez elle comme chez son frère aîné, à qui de visage et de tempérament elle ressemblait de plus en plus, rien n'était spontané, original et supérieur que le don de parler. Le don d'écrire était secondaire, emprunté, laborieux. L'ignorance, la méconnaissance ou l'insouci du mot juste la poussaient à la recherche du mot neuf, dont la trouvaille était rarement heureuse. L'énergie des sentiments et l'élévation des idées prenaient des oripeaux pour des parures et se revêtaient avec ostentation d'images banales, incohérentes ou confuses.

« S'il dépendait de moi de fixer le temps, écrivait ainsi Mme de Cabris à Felice, je ne rétrograderais pas de deux ans pour arrêter le sablier qui dirige sa faux. Voir, considérer, observer les hommes et les objets tels qu'ils sont, les indulger et les aimer, sans jamais les haïr; entièrement étrangère aux tourments comme aux jouis-

sances de l'amour-propre, à l'opinion comme au blâme ou à la louange de la multitude, et plus apte que jamais à toutes les jouissances naturelles dont la source est dans l'âme ou dans les sens, jouissances qui n'ont plus aucuns contrepoids que ceux de la raison ; bornant mes vues et mon ambition au temps qui m'est donné, aux facultés qui me restent ; ne m'inquiétant en aucune manière de ce qui sera après moi, et rangeant le lendemain absolument sur la même ligne que la veille ; ne portant plus dans la société et dans le monde que l'intérêt qu'inspire la vue d'une optique variée dans ses tableaux et que la gaité du parfait désintéressement ; n'exigeant rien des autres et leur donnant tout mon superflu, plus abondant que jamais ; remplissant avec plaisir, mais sans passion, les devoirs de mère de famille et d'amie ; donnant au plaisir de mon goût tout le temps qui me reste sans en gêner l'emploi par des conventions ou des manières, telle est l'histoire interne et externe de ma paisible existence, que tant de gens sont tentés de plaindre parce qu'ils n'en apprécient que les accessoires et qu'ils attribuent follement aux efforts d'une vaine philosophie le calme extérieur qui tient à une nature sage, forte, que j'ai su garantir de l'atteinte des abus, de l'exemple et d'une corruption presque générale... »

Felice, par bonheur, ne lisait point ce pathos, mais il se figurait l'entendre ; il l'interprétait ; il revoyait le front souverain, le regard ravisseur, la bouche inspirée de la magicienne qui lui parlait d'elle ainsi familièrement, en amie ; et l'homme de science, l'homme de goût, l'homme de bien sachant parler qu'il était et qui jugeait déjà les êtres et les choses à la lumière infaillible de son dernier jour, enviait, admirait et plaignait sans réserve cette obstination de Mme de Cabris

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