‹ Louise de Mirabeau, marquise de Cabris, 1752-1807Chapitre 5 sur 40 · III. - MARIEE · texte numérisé non relu

III. - MARIEE

Cette concession faite, M. de Cabris tomba malade à son tour. Tant de préoccupations et de débats lui avaient échauffé le sang. D'esprit et de corps, il menaçait ruine. Frappé de sa décadence, il était toujours à se tâter le pouls, à prédire sa fin imminente, à ne vivre que de bouillons de poulet, à vouloir le médecin pendu à sa ceinture. Sa femme dut supplier le marquis de Mirabeau, « au nom de l'Etre suprême », de vouloir bien différer encore une fois les noces, mais en donnant les assurances les plus fortes que son fils n'aurait jamais d'autre

épouse que Louise. Le prétendu transmit cette pièce et se chargea de la faire agréer. Après les excuses obligées, il s'exprimait ainsi :

« Permettez, Monsieur, que je laisse agir ici tous les sentiments de mon cœur. Pour avoir été renfermés dans moi-même, mes vœux n'en ont point été moins sincères, ni mes désirs moins vifs, et je vous avouerai que je me suis plaint souvent que l'usage remettant, et avec une sage prévoyance, tous les soins des intérêts entre les mains des pères, ne permit aucun témoignage de tendresse et de reconnaissance aux enfants. J'aurai encore l'honneur de vous dire que mon père me proposant et me flattant pour la première fois de l'honneur de votre alliance, je lui répondis que j'y trouvais réunies toutes les circonstances qui peuvent rendre parfaitement heureux un honnête homme, mais encore que ce qui me flattait infiniment était de penser que j'allais appartenir par les liens les plus forts à une personne qui est si chère à l'humanité par les ouvrages les plus beaux et les plus utiles. Depuis lors, j'ai compté que rien ne pouvait me faire manquer à la promesse qui m'unissait à mademoiselle votre fille et je n'ai plus aspiré qu'au terme qui me la ferait sceller au pied des autels. J'ose vous supplier de vouloir bien lui faire part de tous ces sentiments. Je vous prie de lui dire combien j'ai compté et je compte encore les moments qui m'éloignent d'elle ; mais elle verra elle-même la nécessité où je suis de différer encore ce départ. Peut-être serait-elle portée à moins estimer un homme qui, pour quelque dessein que ce soit, partirait, laissant son père malade, ayant besoin de la présence et des soins de son fils. J'ose vous assurer, Monsieur, que dès que je serai rassuré sur sa santé, je hâterai un voyage que j'ai tant d'intérêt de voir finir, et je préci-

piterai même le moment d'une séparation qui coûte toujours à la tendresse paternelle. »

En lisant cette lettre point mal tournée pour un provincial de dix-neuf ans, le marquis et le bailli oublièrent l'un et l'autre leurs réflexions habituelles les plus judicieuses sur les Catons imberbes qui, devenus barbons, font des hommes faux, tandis que les étourdis et les polissons de jeunesse font des hommes bons et ouverts. Ils s'en louèrent sans réserve parce que c'était le plus court pour en terminer. Voici, débarrassée de quelques tortillons de phrases oiseuses, la réponse de l'Ami des Hommes à son futur gendre ; elle se ressentait quelque peu de son état de contraction, « de spasme », qui, à la fin, disait-il, « eût affaissé un bœuf » :

« J'ai partagé vos alarmes, Monsieur, aussitôt que j'ai su l'incommodité de monsieur votre père. Comment un tel père ne serait-il pas précieux à sa famille puisqu'il l'est à tous ceux, grands et petits, qui ont l'avantage de le connaître ? Mais moi, Monsieur, qui l'ai désiré pour père et protecteur de mon enfant, qui ai fait ma joie d'adopter le sien, et qui suis d'un âge à savoir ce que vaut un homme de mérite de plus dans le monde et, par conséquent, un chef respectable et sage dans sa famille, je n'ai pu regarder cet accident que comme m'étant personnel. Ce contretemps m'a fait avoir encore plus de regret à ce que notre union n'ait pas été consommée dans le temps projeté. Ma fille serait actuellement auprès de son père une garde de plus dans sa maison ; elle partagerait vos soins et ceux de madame votre mère, et ferait de la sorte un digne apprentissage de ses devoirs futurs et journaliers. Qui veut trouver des fêtes et des atours dans le mariage n'a qu'à faire des romans ; mais la vie n'est point cela ; elle est une suite de jours labo-

rieux et pénibles où chaque travail est une semence qui fructifie en vrai bonheur... Voilà, Monsieur, ce qui ressemble à de la morale. Je ne dis pas de ces choses à ma fille, attendu que ces sortes de commentaires nous dégoûtent d'ordinaire de leur texte quand il nous est adressé ; mais je le pratique devant elle ; et je vous assure que, vu la flexibilité de son genre d'esprit et le désir qu'elle a de bien faire, elle n'eût point été étonnée d'arriver pour prendre tout à coup dans votre maison son poste, et de remettre à l'anniversaire de son mariage les assortiments de satisfaction et de joie qui seraient bien plus flatteurs et plus concluants alors qu'au premier jour. J'ai cru pouvoir faire lire votre lettre à ma fille qui me l'a rendue en me remerciant. Je puis vous dire que j'ai été content de sa conduite dans l'incertitude continuelle de son sort ; elle sait sortir sans affectation quand nous recevons des lettres. Son trousseau est tout entier ici, et les robes même étendues pour que les garnitures ne soient pas foulées ; elle n'a pas sur cela fait la moindre question pour rien voir, pas même à sa sœur. Nos impatiences et nos variations exprimées sur tous nos visages à différents courriers n'ont fait non plus d'effet sur son attitude et son humeur que si rien ne l'eût regardé. J'avais fait venir un déshabillé de petit deuil qui lui est nécessaire ; comme on mettait le ciseau dedans, je dis : « Il est trop blanc, il n'est pas temps « encore. » Il fut replié sans un moment d'enfance et je ne l'ai permis que huit jours après. Je ne lis ni ses lettres à son couvent, ni celles qu'elle en reçoit, mais elle me les apporte toutes. Quand j'entre à huit heures chez sa tante chez qui elle couche dans son cabinet, elle en sort toute coiffée en cheveux. Sa sœur qui est toujours pendue à mon col l'a rendue caressante par imitation, mais

toujours avec dignité, car elle a quelque chose d'imposant, excellente sauvegarde dans une femme. Enfin, Monsieur, la voilà telle que je vous la donne, très prévenue qu'un beau-père et qu'une belle-mère sont des bienfaiteurs plus respectables encore qu'un père, et qu'une femme doit être la première à faire respecter son mari ; mais cela n'a que dix-sept ans ; elle fera de son esprit et de sa personne tout ce qu'elle voudra ; et si l'on me la change à force de bontés, de facilités et de complaisances, je dirai devant Dieu et ma conscience que ce n'est pas ma faute. Maintenant, Monsieur, il ne me reste plus qu'à vous dire ce que vous croirez aisément, c'est que je vous attends avec impatience. »

Un instant, le marquis avait projeté d'aller à cette montagne qui ne se décidait pas à venir à lui. Ayant conduit Louise au château de Mirabeau, les entrevues et le mariage y auraient eu lieu. La sage de Pailly l'en avait détourné par cet axiome, que « la plupart des traverses de ce monde ne viennent que de vouloir dire où il n'y a rien à dire et faire où il n'y a rien à faire ». Résigné désormais à attendre jusqu'en novembre, il laissa partir les du Saillant et Boniface, tous « étouffant de regret et de tendresse ». Au surplus, sans le dire, et en le laissant paraître encore moins, il n'était plus fâché de ce départ qui rompait entre Caroline et Louise une intimité et des confidences dangereuses pour son repos.

Il avait cru d'abord que, de la part de Louise, cette intimité n'était due qu'au désir d'être aidée par Caroline, jeune épouse et jeune mère, dans ce qu'il appelait « le passage du changement d'état ». Mais, plus curieuse, et non moins intéressée que lui à pénétrer le secret de ces conciliabules, Mme de Pailly avait fait une autre découverte, ou avait deviné juste. Ame active et entreprenante,

exaltée par son idéal d'harmonie, de dignité et de justice, et d'année en année plus sensible à la disgrâce de sa malheureuse mère qu'une lettre de cachet tenait toujours loin de sa maison et de ses enfants, Louise avait conçu le dessein d'intervenir aussitôt mariée dans cette querelle meurtrière de ses parents et de ramener entre eux, par sa médiation désintéressée, une paix honorable à chacun. Elle comptait sur l'approbation de son mari comme sur le concours de son frère aine et de son oncle le bailli, tous deux ennemis jurés de Mme de Pailly ; et d'abord, Louise s'était assurée le suffrage de Caroline. Elle l'avait obtenu sans peine, tant il entrait de probité et de bonté dans son plan, et de mollesse, de docilité bovine, dans le caractère de Mme du Saillant. Mais le marquis de Mirabeau regarda cette entente comme une trahison inouïe. Eh quoi ! « sa Louise » qu'il avait tant chérie et prônée, pour l'établissement de laquelle il se saignait à blanc, il devait la regarder à l'avenir comme un serpent dont il faudrait un jour écraser la tête d'un coup de talon ? Soit, il en ferait le sacrifice. Toutefois, au moment d'éloigner cette vipère à huit cents lieues de lui, il jugea inutile de lui marquer sa répulsion, il se contenta de la faire épier et de se tenir sur ses gardes.

A la fin, « les éléphants du roi Darius se mirent en marche » ; le fiancé annonça son départ de Grasse pour le 23 octobre. « En vérité, disait le bailli, il semble que ce soit moi qu'on marie, à la lenteur dont tout cela va. » M. de Cabris venait seul ; ses père et mère étaient décidément trop caducs pour un si long voyage; et de ses trois beaux-frères, aucun n'avait eu le loisir de l'accompagner. En passant par Aix, il se joignit au bailli et à M. de Clapiers chargés d'être ses mentors jusqu'au

Bignon. Il ne leur montra chemin faisant que d'heureuses dispositions.

Jean-Paul avait toutes sortes de délicatesses et de prévenances d'intention ; il ne péchait qu'à l'instant de les mettre en actes, par un oubli soudain, par une bizarre et continuelle rêverie qui était ce qui frappait le plus en lui après les agréments de son extérieur ; et tant que duraient ces absences, il avait l'air de l'apathie, de la taciturnité, de la froideur. « Heureusement, pensait le bailli, mon frère a la langue bien pendue ; car son gendre, sans être triste, est aussi réservé qu'il faut pour ne pas étourdir son prochain... » Etait-ce timidité, appréhension, défiance de soi ? L'Ami des Hommes, vu de Grasse, si petite ville qu'on n'y eût pas trouvé une voiture à louer, pouvait sembler un personnage bien solennel à affronter! Et déjà le bailli, avec sa mine longue, son dos rond, ses cheveux blancs et ses manières compassées, était bien grave, bien cérémonieux. Ce n'était pas cela. Dans le vrai, quoique si bel homme, M. de Cabris était un fils de vieux, — un autumnado, uno testo pas finido, comme on dit là-bas, — étouffé d'esprit et de caractère par un excès de soins, de contraintes ; bien pis encore : c'était un exemplaire inachevé, un diminutif du distrait de Regnard, bien plutôt qu'un pensif et un sauvage à la Vauvenargues :

« On dit qu'il est distrait, moi je le prends pour fou. »

D'ailleurs, l'Ami des Hommes avait pris soin de le rassurer en traçant de lui-même ce croquis attrayant destiné à lui être montré : « L'homme au gros bâton qui fait le tour du Luxembourg en dix-sept minutes, qui n'a pas un cheveu gris, et qui a besoin du miroir ou de se tirer par la manche vingt fois par jour pour se ramen-

tevoir qu'il a plus de vingt ans, parce que, quant à L'estomac, il l'eut mauvais à tout âge, cet homme, dis-je, n'a jamais fait peur ni embarras à personne... A l'égard de la jeunesse, oh, ma foi, c'est le devoir de notre âge de l'apprivoiser aisément. Quand du Saillant vint au Bignon, je ne l'avais jamais vu, c'est de sa nature le jeune homme le plus timide de son temps. Il se vantait de m'avoir connu et aimé en un quart d'heure. »

Nos trois Provençaux, avec leurs laquais et vingtdeux chevaux, arrivèrent à destination le 17 novembre. L'entrevue fut d'une cordialité plutôt démonstrative que simple et chaude. On s'était fait d'autres idées les uns des autres, et il semblait que ces imaginations, brillamment enluminées par les prestiges de l'incertitude, de l'attente et de l'espérance, se décoloraient et tombaient à plat au contact de la réalité, pareilles aux brouillards de cette saison, argentés et bleuis de loin, et qu'on voit de près se condenser en un peu d'eau grise et glaciale. Les vents et les gelées avaient dépouillé aussi tout l'or et tout le vert du Bignon et changé en grenouillère le joli lieu frais et riant que c'était deux mois auparavant. Les appartements trop vastes et remeublés trop sommairement sentaient le déshabité ; l'air y avait moisi dans l'abandon ; l'humidité suintait de partout : et comme on était strictement en famille, la compagnie trop peu nombreuse, frileuse, à demi endeuillée encore par la mort de la douairière de Mirabeau, se démenait sans parvenir à remplir et à décongeler tout ce vide. Elle ne réussissait pas mieux à dérider et à dégourdir son jeune héros, sous ces voiles mouillés de l'extrême automne.

Jean-Paul se taisait, bâillait aux fenêtres, ou tournait le dos à son idole pour prendre une gazette sur une table

et s'abîmer dans sa lecture comme par une trappe. Louise, un peu hautaine et gourmée à force de stature et de dignité, gênée par cette indifférence ennuyée et muette, mais belle, éclatante, fraîche à peindre, « rongeait des clous ». L'amalgame ne s'opérait pas. Gomment la trouvait-il ? peut-être ni belle ni jolie, à cause d'une certaine vigueur d'expression, d'une certaine raideur de maintien, qui n'attiraient pas tout d'abord, quoique ne voulant être que décence et que noblesse. Beauté de tragédie, non d'idylle. Interrogé par son cousin de Clapiers, Jean-Paul dit qu'il était content du premier aspect. Louise, interrogée par son père, dit qu'elle était contente du moment qu'il l'était. Les fiançailles eurent lieu le lendemain ; et le surlendemain matin, le mariage fut béni dans la petite chapelle du château, avant la messe, selon le vœu de Mme de Cabris. Elle avait écrit à ce sujet à l'Ami des Hommes : « L'on fait quelquefois des mariages le soir et l'on ne dit la messe que le lendemain matin. Je vous prie d'avoir la bonté que l'on observe que la messe se dise après le mariage. Nous ne saurions prendre trop de précautions pour attirer les bénédictions du Seigneur sur nos enfants. »

Le marquis de Mirabeau répondit en faisant part de la célébration à M. et Mme de Cabris par une lettre modérée et comme rabattue de ton : « J'espère, y disait-il, que les jours que la Providence destine à cette union ressembleront à celui-ci qui n'est ni bruyant ni même gai que de cette satisfaction qui fait le concert des familles honnêtes. » Dans une lettre du même jour à M. de Saint- Cézaire, il laissait mieux voir son sentiment sur cette inertie, cette froideur, cette distraction de son gendre, qui le tarabustaient. Il ne paraissait plus croire comme naguère que Mme Louise revirerait monsieur son époux

aussi promptement au moral qu'au physique. Il écrivait : « Nos enfants sont mariés de cette nuit, mon cher Maître, et arrangés à cette heure-ci comme s'ils l'étaient depuis trois ans. Mme Louise est un chef-d'œuvre dans les occasions, je n'en étais pas en peine, Nature l'a bien servie, et elle avait ici de bons avertissons. A l'égard de mon nouveau gendre, je crois que ce sera un rare corps. Il est fort content, dit-on, mais il n'a été ni plus haut ni plus bas un moment que l'autre, l'air ouvert, naturel et noble, et simple et distrait... Il m'embrasse de bon cœur quand il y songe. En tout cas, je les crois bien assortis ensemble. Il ne me parait pas un homme fort susceptible d'engouement, et tant qu'il restera quelque chose à conquérir à Louise, elle fera feu des quatre pieds de la perfection. Au reste, je n'aurais jamais osé espérer trouver un jeune homme de cet âge si formé. Que Dieu les bénisse ! »

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