DEUXIÈME EDITION
PARIS . FRÈRES, ÉDITEI
rue Mu Faubourg-Saint-Hoaoré, Lp4l
mais à partir de là, vers Grasse, il n'y a plus rien qui ne la renforce. Un soleil nouveau transfigure les êtres et les plantes, hausse d'un ton les couleurs et les voix, allège les mouvements, épure les lignes, affine l'air, clarifie le ciel. La vie exulte ; et seulement une poussière scintillante, une teinte cendrée qui revêt tout, semble l'impression fixée d'un ébiouissement et d'un peu de lassitude des yeux, devant cette allégresse inlassable du jour. De toutes parts, la terre heureuse se soulève; ici, en masses géantes, aux flancs maigres et ras, ou couverts d'une toison précieuse de pins et d'oliviers; là, en mamelons plantés de vignes et coiffés tantôt d'un simple bandeau de pierre ocreuse, tantôt d'un village bâti de cette pierre et qui se tasse humblement en cercle au pied d'un château, d'une tour de vigie, d'une église basse, d'un cimetière que signale un svelte panache noir de cyprès à peine funèbres. De larges et profondes vallées se creusent en forme de vaisseau, arches d'abondance remplies de tout ce qu'il faut pour vivre, bastides, troupeaux, végétaux ; et de loin en loin, par-dessus bord, ou par des trouées ménagées comme des hublots, on voit accourir la vague d'une mer bleue, pourpre ou de vif-argent. D'autres vallées ressemblent plutôt à des pistes d'eau, à d'immenses vasques où une rivière limoneuse, écumante, s'engouffre en furieuse, s'étale un moment sur un lit de cailloux blancs, et s'échappe comme elle est venue, laissant tout à sec, parfois, derrière elle. Une beauté aussi prodigue d'effets a bien l'air aussi d'une prodigue ; et par là, sans doute, elle contrariait l'enthousiasme mi-spontané, mi-voulu, de Louise de Cabris. Pour des yeux habitués au gras Gâtinais, cette finesse de la Provence n'est qu'aridité. Ses fières éminences n'ont que la peau sur les os ; leur robe splendide s'effiloche et
montre la corde ; il y a du canaille dans son accent ; ses plus suaves odeurs sont mêlées de puanteurs infectes... « Ainsi, à vous parler net, jugeait le président de Brosses, la Provence n'est qu'une gueuse parfumée. » Louise eût préféré comme lui un appareil plus correct, une dépense plus régulière, une tenue aussi voyante peut-être, mais plus soignée. Tout son personnage en était le modèle. Quand elle fit son entrée à Grasse, par la porte Royale, au milieu d'un grand concours de peuple, sa taille majestueuse et la dignité de son port frappèrent les bonnes femmes qui dirent « qu'elle semblait la Vierge de la paroisse ».
Un coffret tout plein de joyaux, posé sur les genoux d'une belle matrone, devant un miroir, c'était Grasse dans ce temps-là, tout entière contenue dans une ceinture de remparts, au flanc de son imposante montagne, face à la mer. Son industrie malodorante de cuirs, de savons, de parfums, se serrait à proximité de sa grande source, de ses fontaines et d'un canal à ciel ouvert. Dans ses beaux quartiers s'élevaient en nombre les hôtels d'une noblesse opulente et même illustre. Enfin, Grasse était une seconde capitale de la Provence, la seule ville habitable pour un grand seigneur, après Aix. L'hôtel de Cabris faisait corps avec un angle inférieur des remparts ; ses soubassements renflés reposaient à même sur le mur d'enceinte ; et du pied de ce mur jusqu'au pied de la montagne, son grand jardin à l'italienne retombait comme un tapis mis en pavois. Ainsi la ville dominait cette maison, plutôt forte que belle ; mais celle-ci à son tour en commandait l'entrée principale, la porte Royale donnant sur le Cours ; et de son étage noble, on découvrait toute la campagne jusqu'au littoral, par une vue large et libre. Cette demeure
n'avait-elle pas des dehors bien attrayants ? L'intérieur, hélas ! n'y ressemblait guère ; on y supposait un luxe, des commodités, une gaité qui n'y étaient plus. Tout y était devenu branlant, fripé, vétusté, à l'image des maîtres.
Cependant, de l'avis de tous, M. et Mme de Cabris avaient rajeuni de dix ans à la vue de leur bru. Ils n'en restaient pas moins de bien vieilles gens, avec tous les signes de la caducité. Quoique la douairière eût un quart de siècle de moins que son mari, elle était affligée d'un embarras de la parole qui lui ôtait tout l'esprit qu'on lui pouvait croire, et elle avait la tête si branlante qu'elle ne mangeait plus en compagnie. Le vieux marquis, aussi taciturne que son fils et, naturellement, plus froid, était décrépit, plaintif, valide à peine de deux jours l'un : et il avait l'estomac soulevé de « vents » si mauvais qu'ils paraissaient devoir l'emporter bientôt. Autour de ce couple vénérable se tenaient ses gendres, filles et petits-enfants : le marquis de Lombard-Gourdon, veuf de la fille ainée, père d'un gentil garçon de dix-huit ans et d'une fille plus jeune ; Mme de Saint-Cézaire, dont le mari, lieutenant de vaisseau, était en mer, et ses deux bambins, idoles de leur grand'mère : et M. de Gras, conseiller au parlement d'Aix, avec sa femme, récemment accouchée. La figure de Mme de Gras était tourmentée de tics déplaisants, et sa tête n'était pas très forte. Sa sœur Saint-Cézaire avait au contraire de la vivacité, de l'enjouement, de la repartie : les mots d'esprit lui sortaient tout crus de la bouche. Il y avait deux filles absentes, dont une était religieuse ursuline à Pont-Saint-Esprit ; il était séant d'ignorer l'autre, la folle, qui vivait confinée au château voisin sous la garde d'une servante.
Toute cette maison respirait en somme l'honnêteté et la bonté ; mais il était prudent de n'y avancer qu'avec précaution, les habitudes y étant devenues formalistes, vétilleuses, intangibles et, pour en tout dire, très ressemblantes à des manies. Le jeune marié, en y rentrant, se retrouva tel qu'il en était parti. Les gronderies incessantes de sa mère, l'air ruineux et sévère de son père, les négligences de son éducation et son naturel inachevé, tout lui donnait un extérieur gauche, contraint et raboteux. « Il faut le voir un jour entier, rapportait le bailli. On le trouve affectueux quand il s'en souvient, froid quand il n'y pense pas, rêveur sans s'en apercevoir, distrait par habitude, mais sur le tout, le meilleur cœur et un très bon caractère. Il passe dans la journée par toutes ces gradations, et le lendemain, cela recommence sans faute. » Louise n'y prenait pas garde ou ne s'en inquiétait pas encore, par bonheur. En peu de jours, elle avait démêlé les caractères et fixé sa conduite avec une sûreté, une adresse et un bon vouloir qui séduisaient chacun. Contente de tout et de tous, elle écrivait le 30 décembre à Caroline du Saillant : « Quelque soin que tu aies toujours pris de m'annoncer du bonheur, tu n'as jamais pu le prédire au point où il est ». Jusqu'aux oliviers qui avaient à ses yeux le plus beau vert du monde ! M. de Clapiers s'applaudissait de son ouvrage ; « et moi, disait le bailli, cela me met du baume dans le sang. »
Cette attitude apathique de son gendre ne déplaisait plus, toute réflexion faite, à l'Ami des Hommes ; c'était son intérêt de la préférer à de la turbulence. Sa fille n'en aurait que plus d'occupation dans son intérieur, par la difficulté de concilier ces têtes figées et sa tête bouillante ; ayant assez à faire pour elle-même, elle renoncerait à s'immiscer dans la querelle de ses parents. « En
LOUISE DE MIRABEAU 4o
tout », répondait-il aux éloges que le bailli lui faisait de « la force de tête » et du « génie » de Louise, « en tout, il était besoin de la comprimer par d'excellents entours et un air sain. Comme elle a une singulière émulation et heureusement l'esprit fort juste, elle peut aller au mieux. Cette coquetterie qui te paraît singulière est ce qu'on appelle ici envie de plaire, qui est le sublime des cœurs nuls. Elle a des talents rares et eût été perdue ici... Compte que de tous nos enfants, sans en excepter même Pierre-Bufîière, aucun ne tient moins des Mirabeau que celle-là. » Autrement dit, plus que jamais, Louise lui paraissait « tout Vassan » ; et avec ces deux mots injustes et terribles, il allait la dévoyer, il allait la perdre, de parti pris.