‹ Louise de Mirabeau, marquise de Cabris, 1752-1807Chapitre 8 sur 40 · V. - M. DE PIERRE-BUFFIÈRE · texte numérisé non relu

V. - M. DE PIERRE-BUFFIÈRE

Tant de clairvoyance et de maîtrise chez une femme si jeune décelait en elle, peut-être, plus d'amour-propre que de sensibilité. Elle s'était juré de réussir ; elle voulait forcer l'approbation de son père en gagnant sa gageure sous les yeux de son oncle. Mais elle avait beau faire, elle ne pouvait aimer cette maison morose et glaciale ; et d'instinct, après l'étourdissement de ce qu'elle appelait « le tourbillon de l'arrivée », elle avait cherché du soutien et de la distraction auprès de ses beau-frère et neveu, MM. de Lombard-Gourdon. Mais elle s'y était portée avec un goût si vif que le bailli la taxa d'imprudence. Le père était veuf, le fils avait à peu près l'âge de Louise, les soupçons vont vite en petite ville oisive. Louise convint de son tort, mais non sans dépit. Ce faux pas vérifiait trop tôt l'opinion d'une vieille dame retirée aux Dominicaines de Montargis, qui soutenait que « c'était faire les funérailles de l'esprit et des agréments que de les envoyer en province », et qui avait dit de Louise en particulier : « Avec l'esprit et le talent qu'elle a, cette enfant ferait à Paris la fortune d'un homme qui n'aurait rien, pourvu que son nom fût connu ».

Louise, cependant, ne regrettait pas encore un si grand théâtre. Ce qui lui manquait, c'était un attachement honnête, une intimité irréprochable, qui intéressât à la fois son esprit, son imagination et son cœur Elle ne trouvait point cela, fût-ce en passant, dans les empressements de son bizarre mari. Et voilà que, juste à l'heure où elle en ressent le besoin, débarque à Toulon un jeune officier de la Légion de Lorraine, retour de Corse où il vient de faire campagne avec distinction ; âme ambitieuse de renom, génie précoce, cœur passionné; capable de s'élever à tout, étonnant par la variété des aptitudes et des connaissances, sûr de lui, séduisant, dominateur, et rebuté pourtant, méconnu par les siens à cause d'une jeunesse fougueuse et vicieuse qu'il déplore ; scélérat de conduite peut-être, mais irréprochable dans ses principes, généreux d'intention, noble de procédés ; éloquent et adroit pour le bien comme pour le mal ; parlant d'amitié avec la chaleur de l'amour ; en quête lui aussi d'une confidente capable de le comprendre et de le servir, de plaider et de payer au besoin pour lui... Son oncle, qui le vouait naguère à d'ignominieux châtiments, est émerveillé de sa métamorphose ; et conquis, ému, il s'écrie : « Cet enfant m'ouvre la poitrine... Je ne sais s'il diffère des plus grands hommes autrement que par la position ! » Lui-même, il gémit : « Hélas ! que mon père daigne me connaître ! Je sais qu'il me croit le cœur mauvais, mais qu'il me mette à l'épreuve ! » Ces accents parviennent jusqu'à Louise de Cabris. Elle y reconnaît la voix du premier et presque du seul ami de son enfance, — Gabriel, le comte, son frère vainement démarqué sous le nom de M. de Pierre-Bufîière ! et les voilà aussitôt remis en correspondance, tandis que le bon bailli recueille et choyé dans sa maison ce neveu prodigue à qui

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l'Ami des Hommes a fait signifier, en s'en écartant : « Plus il me craint, moins je dois m'en laisser approcher. »

Entre frère et sœur de cet âge, surtout quand celle-ci est jeune mariée, le sujet d'entretien préféré, c'est l'amour, avant l'intérêt. Louise eût voulu aimer, être aimée davantage ; Gabriel était amoureux. Il revenait de Corse toujours aussi épris d'une fille de condition médiocre, qu'il avait connue à Saintes avant de partir en expédition ; il n'avait pas cessé de lui écrire et de lui promettre monts et merveilles ; il disait, il finissait par croire qu'il n'était allé en guerre qu'à cause d'elle. Nous savons qu'il avait déserté sa garnison de Saintes à la suite d'une perte au jeu, et qu'en punition de cette escapade, il avait été ramené à son corps par son beau-frère du Saillant, puis interné dans la forteresse de File de Ré en vertu d'une lettre de cachet. Sa prétention à lui était de n'avoir déserté et pris du service en Corse que pour se soustraire aux persécutions de son colonel, le marquis de Lambert, auquel il prêtait des rancunes de rival éconduit, et pour ne pas subir sous les yeux de sa belle l'humiliation d'un châtiment immérité. Il rendait plausible cette thèse romanesque en refusant à présent d'aller rejoindre son père au Mont-Dore parce que le marquis de Lambert s'y trouvait aussi. L'Ami des Hommes cédait sans fâcherie à cette répugnance rancunière ; il n'était jamais pressé de revoir un drôle qu'il savait irrésistible et qui, disait-il, « va à l'abordage d'une manière qui m'étourdit toujours... Son imperturbable audace lui servira pour sa fortune si une fois il n'est plus fol, mais je ne veux pas en tâter, et je ne fus jamais de l'avis des père et fils camarades ». Il lui envoyait, en l'attendant, son dernier ouvrage, « un catéchisme œconomique », et lui

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recommandait de s'en pénétrer s'il voulait porter dignement son nom.

Louise et Pierre-Buffière, remis à l'unisson pour aimer, s'accordaient aussi pour souffrir de ce ton méfiant, distant et pédant de leur père, et pour en attribuer la persistance à leur égard aux conseils de Mme de Pailly, ainsi qu'aux suggestions intéressées de leur beau-frère du Saillant. Celui-ci avait toute la confiance de l'Ami des Hommes, qui le prenait pour agent ou pour confident de ses manœuvres domestiques les plus délicates et ne lui défendait pas d'en tirer profit. Ainsi, depuis le mois de février 1765, la mère de la marquise de Mirabeau, la vieille marquise de Vassan, brouillée avec sa fille, avait abandonné son château d'Aigueperse pour s'installer à demeure au Saillant avec ses deux laquais, ses deux femmes, son moine, son carrosse et ses chevaux, moyennant une pension annuelle de 3.000 livres. Sa tête baissant, il devenait facile de lui dicter un testament. Mais l'Ami des Hommes avait décidé de faire bien mieux avec le concours de son gendre qui s'y prêtait : déjà il se préparait à faire interdire pour imbécillité cette « éternelle belle-mère » et à tester lui-même pour elle ! Pierre-Buffière s'exagérait pourtant les bénéfices que M. du Saillant pouvait tirer de ses complaisances et assiduités ; sa sœur de Cabris en jugeait plus raisonnablement. Comme il était question d'un prochain rassemblement de toute la famille au château de Mirabeau, où Mme de Pailly ellemême devait se trouver, Louise s'en réjouissait à cause de l'occasion d'y revoir son frère, mais elle appréhendait en même temps pour lui les risques de disputes et de froissements ; elle le mettait en garde contre lui-même. Quand il était sûr de rentrer en grâce, allait-il compromettre cet avantage par de vaines récriminations et bouderies ?

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(( Bonjour, mon aimable ami, lui écrivait-elle le 24 juillet 1770. J'ai ressenti une joie bien grande en apprenant la bonne réussite de tes affaires. J'y ai toujours compté et t'ai toujours dit qu'il viendrait un temps où tu serais heureux, tu mérites de l'être. Il me tarde d'être auprès de toi, j'aurai bien des choses à te dire. Je dissiperai les peines que je puis avoir en te les contant ; je serai heureuse parce que je trouverai chez toi du sentiment. Tu auras selon les apparences mon beau-frère et Mme de Pailly. Te sens-tu assez de force pour dissimuler les sentiments que tu leur as voués ? En amie, je te conseille de ne leur marquer d'éloignement qu'en leur prouvant que tu te passes d'eux. Adresse-toi à mon père en droite ligne lorsque tu en veux quelque chose. Oblige-le de te juger, de décider en dernier ressort avant d'avoir pu consulter. Fais-toi peu connaître aux autres et beaucoup à mon père. Affecte de n'avoir pas plus d'esprit qu'eux, et devant mon père, fais-le paraître dans tout son éclat, accompagné de jugement et de bon sens... Si tu es la semaine prochaine à Mirabeau, je t'y verrai. Que je t'embrasserai de bon cœur ! »

Cette grande réunion n'eut pas lieu. L'Ami des Hommes y renonça. Il avait pressenti le danger de rapprocher tout à coup tant de têtes chaudes et incompatibles. Louise et son mari vinrent seuls au château de Mirabeau rejoindre le bailli, M. de Clapiers et Pierre-Buffîère.

En 1763, quand Louise et Gabriel s'étaient quittés au Bignon, elle pour entrer au couvent, lui pour compléter son éducation à Paris, il avait treize ans sonnés, et il promettait déjà de faire un homme d'imposante stature, exubérant de passion, de puissance et de confiance en soi, avec un port de tête léonin et une physionomie charmante, malgré la laideur de son visage vermiculé par

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la petite vérole. Il n'avait pas été difficile à sa sœur de suivre en imagination sa croissance, de manière à le revoir sans beaucoup de surprise tel que le bailli le dépeignait juste à ce moment : « Bien vif et pétulant... Pas plus laid qu'un autre. Il est de 5 pieds 5 pouces, assez gros pour son âge, très fort dans ses gestes, son attitude et sa tournure... Quand il ressasse quelque chose dans sa tête, il avance le front et ne regarde plus nulle part... » Mais sait-on jamais quelle créature sortira de la chrysalide d'une grande fillette ? En revoyant Louise dépouillée de cette enveloppe ingrate, dans le plein vol de la jeunesse, dans le prime éclat de la femme achevée, Pierre- Bufïière fut ébloui, subjugué, troublé. Jusque-là, ce furieux satyre n'avait guère poursuivi sous le nom d'amour que son plaisir, et guère jugé de la beauté que d'après le tempérament. Sa soeur lui donnait soudain la révélation d'un idéal féminin où la perfection des formes n'est rien elle-même, sans le rayonnement d'une âme supérieure.

Entre sa jeune femme dont l'âme délaissée vaguait, comme une esclave passionnée, à la recherche de son maître, et ce beau-frère d'une pétulance et d'une exubérance « terribles », M. de Cabris ne se départait pas de son flegme, plus que jamais semblable à de l'apathie. Le bailli et M. de Clapiers étaient frappés d'une si grande opposition de caractères et d'humeurs ; ils s'en seraient alarmés s'ils n'avaient convenu d'en rire. « Ta fille fait la liaison de tout cela, rapportait le bailli à l'Ami des Hommes (10 août 1770). Elle aime son mari de bonne amitié et sans que cela ait l'air de la jeune femme. Son mari l'aime et paraît la respecter comme une bonne amie et une bonne tête. Il a plus d'esprit qu'on ne lui en croit d'abord, et Pierre-Buffière, qui en a comme dix diables,

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lui en a trouvé beaucoup plus tenant à la profondeur qu'au brillant. J'ai mis toute cette bande joyeuse à son aise pour qu'ils prennent plaisir à être ici. et puis, pour les connaître mieux. J'étudie surtout le Pierre-Bufïière ; je lui crois le cœur bon : il est polisson et plus jeune qu'on ne l'est à cet âge. C'est un singulier contraste qu»1 < 'lui de son enfantillage avec des réflexions et des écrits qui paraîtraient de Locke. »

M. de Cabris n'était ni insensible, ni dépOUrVtl d'idi de goût et de savoir. Peut-être jalousait-il cette intimité, cette familiarité démonstrative du frère et de la sœur, dans laquelle on avait beau l'admettre : il s'y sentait un étranger et. pis que cela, un inférieur. Sa modestie et sa timidité naturelles, aggravées par la rusticité de son éducation, le faisaient souffrir, à n'en pas douter, de ce sentiment de son infériorité. Il suivait clans les yeux de sa femme un travail incessant de comparaison qu'elle ne tournait pas à son avantage. Invité à se juger luimême, il aurait su d'assez bonne grâce admettre qu'il ne soutenait pas le parallèle ; mais y être amené ainsi, quelle humiliation irritante ! N'était-ce. toutefois, que cela ? Une pire jalousie ne venait-elle pas tourmenter cet homme nativement inquiet, mais habitué à couvrir ses contrariétés, à refouler tous ses mouvements intérieurs sous un visage froid, fermé, négatif ? L'horreur de la chair consanguine n'était pas si commune ni si naturelle alors qu'aujourd'hui. Dans la plupart des familles, l'éducation séparait garçons et filles de si bonne heure et pendant si longtemps qu'ils devenaient grands sans s'être revus, et que, mis en présence inopinément, ils ne se reconnaissaient plus sans effort. Us parvenaient pourtant à s'aimer, mais d'une affection qui se ressentait souvent de l'hésitation, de la surprise, du trouble de ces

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rapprochements tardifs. Parfois aussi, toutes les voix du sang parlant ensemble à cet âge, il arrivait à ces adolescents de les confondre ; tout en croyant n'obéir qu'à rat-traction d'une fraternité innocente, il leur arrivait de céder aux élans de leur être vers une autre sorte d'amour. Les effusions de Pierre-Buffîère risquaient de tromper ainsi l'attente de Louise de Cabris. Au surplus, pour ce fanfaron de vice abandonné dès l'enfance aux pires suggestions d'un sens monstrueux, l'inceste n'avait rien d'effrayant.

Pierre-Buffière s'attribuait à ce moment-là la composition de plusieurs écrits dont l'un, une Histoire de la Corse, était l'ouvrage à peine démarqué d'un savant prêtre du pays ; mais un autre, qui lui appartenait en propre, relatait ses exploits amoureux, soit réels, soit imaginaires, dans cette île aux mœurs primitives et violentes. Il s'y posait en rival de son licencieux camarade d'armes Lauzun, et bien entendu, il disait l'avoir surpassé. C'est qu'il voulait primer en tout. A la vérité, il avait déjà trop d'ambition, et de la plus haute, il aimait trop les profits de l'étude et de l'action, pour se satisfaire à ne réaliser qu'un type de libertin ou de roué. N'empêche que sa force de tête exceptionnelle, jointe à la fougue incoercible de son tempérament, lui faisait allier, dans sa vie passionnelle, la scélératesse froide d'un Valmont à l'inconséquence intrépide, impulsive, juvénile, d'un des Grieux. M. de Cabris, élevé strictement, sevré de la liberté et des dissipations ordinaires de son âge, trop tôt marié, ne refusait pas sans doute son admiration et son envie secrète aux prouesses amoureuses de son beau-frère ; mais il n'en concevait que plus de doutes sur la retenue de ses familiarités avec Louise. Bientôt, d'ailleurs, Mirabeau allait justifier de

telles alarmes. Il allait s'accuser spontanément d'inceste et en laisser un aveu écrit de sa main, que nous avons sous les yeux en original ; et cet aveu, ainsi qu'en a jugé l'Ami des Hommes avant nous, se rapporte à n'en pas douter au temps précis du séjour de Pierre-Buffière et de Louise de Cabris au château de Mirabeau, en août 1770. Comment ne croire qu'à une nouvelle forfanterie de sa part, à une simple imposture ?... Ce n'était pourtant rien de plus.

Louise ne paraît pas avoir eu conscience du danger couru dans la société trop étroite de son frère ; de bonne foi, elle croyait aimer encore son mari ; et le bailli, à qui le marquis de Mirabeau a prêté plus tard « une sorte d'instinct » de ce danger, n'en soupçonnait rien non plus, quoique méfiant et attentif : sa correspondance presque journalière avec le marquis lui-même en témoigne sans réserve. Tous ne songeaient qu'à marier Pierre-Buffière et à lui procurer les meilleurs partis de la province. Et pour lui, il encourageait ces démarches. Il protestait seulement à sa sœur de la fidélité de sa tendresse pour sa bonne amie de Saintes, et il ne se consolait d'en être séparé qu'en faisant une cour assez apparente et très vive à sa belle cousine et voisine, la marquise de Limaye- Coriolis, qui le voulait marier, elle aussi. Elle avait jeté les yeux pour lui sur la plus riche héritière de Provence « en perspective », sur la fille unique du marquis de Marignane.

Sur ces entrefaites, le bailli reçut une lettre de la marquise de Mirabeau. Elle lui demandait des nouvelles de l'Ami des Hommes, le remerciait des bontés qu'il avait pour son fils, et se plaignait amèrement que celui-ci ne lui eût pas donné signe de vie depuis un an. Pierre- Buffière craignit de s'aliéner les bonnes dispositions de

son père s'il répondait à sa mère sans y être autorisé, et le bailli se chargea de demander au marquis cette autorisation qui, lui semblait-il, allait de soi. Mais au lieu de la lui envoyer, le marquis transmit à son frère l'ordre de mettre sans délai Pierre-Bufïière en route pour Aigueperse, où il disait l'attendre pour lui pardonner et lui rendre son nom. En conséquence, Pierre-Buffière quitta le château de Mirabeau le lendemain matin, au petit jour, sans avoir prévenu Louise, ni M. de Cabris, ni personne, de son départ inopiné. En arrivant à Aix, il se contenta d'adresser à sa sœur un billet hâtif d'adieux et d'explications vagues. Pourquoi l'Ami des Hommes les séparait-il ainsi ? Avait-i! eu vent d'imprudences coupables ? Tout simplement, il avait pris peur pour luimême. Xon sans raison, il avait supposé que la lettre de sa femme au bailli avait été écrite à l'instigation de Louise, et que c'était l'amorce d'une ligue nouvelle contre Mme de Pailly et M. du Saillant. Il brisait cela net en évitant à Pierre-Buffière les faiblesses et les engagements d'un dernier entretien. A ce moment, si le frère et la sœur s'étaient trop aimés, si leur tendresse avait été coupable d'intention ou de fait, quels n'allaient pas être les reproches et les plaintes, le désespoir et l'anxiété de la délaissée ! N'en laisserait-elle rien paraître ? écrirait-elle au fugitif sans crier à la trahison, à l'ingratitude, à la cruauté, et sans lui déceler un doute, une alarme ? Or, voici la première lettre qu'elle lui adressa, en réponse au billet sommaire qu'elle en avait reçu d'Aix : tout n'y respire qu'une affection et des sollicitudes innocentes. Pierre-Buffière avait prié sa sœur d'être à l'avenir l'intermédiaire et la dépositaire de sa corresponde nre avec la demoiselle de Saintes. Louise lui répète qu'elle lui rendra de bon cœur ce service ; elle

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appelle cette fille « notre estimable amie ». Elle reprend ainsi avec Pierre-Buffière, sur le ton paisible de la confiance et de l'honnêteté, la suite de leurs propos interrompus. // y désigne M, du Saillant ; elle, Mme de Pailly : Mlle de Malmont était la sœur du lieutenant dp roi en la citadelle de l'île de Ré :

De Mirabeau, ce 24 août 177".

« Tu demandes si je pense à toi, mon bon et tendre ami. J'y pense et cela même pour te faire le petit reproche d'être parti sans me le dire. Cependant, tu as agi sagement d'épargner des adieux qui n'auraient pu être que pénibles; mais du moment que mon oncle m'eut dit ton départ, il me vint cent choses dans l'idée qu'il me semblait avoir oublié de te dire. Ta lettre d*Aix m'a fait autant de plaisir que tu peux l'imaginer... Je ne peux pas trop t'expliquer ce que j'ai été depuis hier, presque toujours dans ma chambre. Mon mari me dit qu'il était fâché de ne t'avoir pas embrassé, je l'étais bien plus que lui encore. J'ai beau lui parler, il ne peut jamais qu'être mon mari. Tu m'entends : je ne peux mettre mon âme en liberté, je ne trouve rien pour lui tenir tète. Tu m'as fait grand mal, mon cher ami, t'en serais-tu douté ? Je ne dis pas comme Mlle de Malmont : « Je me marierai « si vous me trouvez un homme comme mon frère », mais je dis : « J'aimerai mon mari quand il ressemblera à mon « frère ». Souvent cette idée révolte celle que je m'étais faite, qu'un des devoirs les plus essentiels d'une femme est d'aimer son mari. Mais lorsque je vois que j'ai cru pendant huit mois l'aimer, que je le crois encore, je suis tranquille. Il est certain que l'amitié ne peut provenir que d'une sympathie de caractères ; or. elle ne se trouve pas en nous. D'un autre Côté, vivre continuellement

avec un homme non aimé serait un supplice ; ce n'en est pas un pour moi, au contraire ; un geste, un rien de sa part m'affecte ou me cause de la joie, selon qu'il exprime un sentiment que je crains ou que je désire. Je veux lui plaire. Comme je te l'ai dit, personne d'étranger ne me paraît plus aimable que lui. Je l'aime donc ? oui, mon ami, je l'aime, mais non pas d'une amitié dictée par la confiance comme celle que j'ai pour mon frère. Ce sont ces belles idées-là qui m'occupaient et m'attendrissaient hier au matin. Je te voyais partir ; j'avais contracté la douce habitude de dire ce que je pensais, de trouver sentiment pour sentiment, âme pour âme, cœur pour cœur ; je me trouvais manquant d'âme après ton départ. Depuis, je me suis reproché d'avoir paru devant toi occupée plus de moi que du bonheur que tu dois avoir de te retrouver avec mon père ; me l'auras-tu pardonné, mon cher ? Je compte sur ton amitié pour me donner le plus grand détail de ta réception, de la tendresse de mon père, du froid grave de iZ, du sérieux de elle, tout en t'embrassant et te tutoyant. Marque-moi tout, jusqu'aux plus petites circonstances, mon bon ami. Tu n'oublieras pas d'écrire à notre estimable amie de m'adresser, passé le 10 du mois prochain, ses lettres pour toi à Grasse. Le dépôt de celles que tu m'as confiées m'a bien flattée. Les cœurs sensibles sentent seuls le plaisir et la douceur de ces procédés. Que j'en aurai à te les remettre lorsque je te reverrai ! J'espère que celle dont elles te viennent aura toujours les mêmes droits à ton estime et peut-être à ton cœur, si les événements ne t'obligent pas d'en sacrifier une part à des devoirs sacrés. Mon oncle me charge de te faire mille amitiés. Ton beau-frère t'embrasse de bien bon cœur. Le très déraisonnant M. de Clapiers t'avertit qu'il no souffrira pas que tu fasses la cour à ses filles, car

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il veut à l'âge de quinze ans les prévenir que tous les hommes sont des trompeurs, hors celui qu'il leur donnera pour mari. Nous avons eu une dispute à ce sujet. Je l'ai averti que ses filles qui, sans ses instructions, pourraient vivre, comme beaucoup d'autres demoiselles, sans l'occasion d'aimer ni d'être aimées, ayant l'imagination échauffée par les leçons de leur père, feraient sûrement quelque écart. Cela a fait le sujet du déraisonnement de l'après-diner. Mais je m'aperçois que je m'amuse là à bavarder, sans penser qu'au moment où tu recevras ma lettre, tu auras beaucoup d'autres choses à faire. Pour moi qui ne peux rien imaginer qui me plaise davantage que de causer avec mon bon ami, je ne finis plus. Adieu. Mes espérances de grossesse subsistent. Je me porte bien. Respect, compliment à tout le monde. Mais dis-toi à toi-même que ta meilleure amie est ta sœur et qu'elle n'aimera jamais personne autant que toi. »

Louise, en présence, avait pu séduire, captiver Mirabeau, et intéresser même ses sens autant que son esprit ; mais elle avait laissé indifférent son cœur : dès qu'il fut loin d'elle, et dans la compagnie de gens qui la détestaient, il cessa de subir son charme : il la jugea froidement et de manière à flatter les préventions paternelles. Il disait ainsi, certain jour, à l'Ami des Hommes que, « heureusement, sa sœur avait l'ambition fixe d'être femme de mérite, mais qu'il craignait sa tête, qui était bien vive. — Je le sais, lui dit son père, mais le caractère est indolent et ne sent pas. — Ne vous y fiez pas ! » avait reparti vivement Mirabeau ; et il était entré à ce sujet dans des détails assez semblables à des médisances. Quelque temps après, par une négligence inexcusable et qui parait voulue, il abandonna chez son beau-frère du Saillant une liasse' des lettres que Louise continuait de lui écrire confiden-

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tiellement; et M. du Saillant, après les avoir lues, les livra à FAini des Hommes. Celui-ci ne prit pas la peine de les ouvrir. Il crut en connaître assez bien le contenu par le rapport tendancieux de son gendre ; et d'après cela, il tint pour démontré que Louise exécrait son mari, qu'elle poussait sa mère et son frère aux pires hostilités contre lui. qu'elle portait le même esprit d'intrigue et de malignité dans la maison de Cabris, et qu'enfin, elle encourageait Mirabeau à se mésallier avec sa bonne et « estimable amie » de Saintes. Sans vérifier jamais ces imputations, il les précisait toujours davantage. 11 prétendait en tirer la preuve, notamment, d'une longue lettre écrite par Louise à Mirabeau le 25 septembre 1770, du château de Cabris où elle venait de rentrer avec son mari. Louise s'y exprimait, on n'en sera pas étonné, tout à l'opposé des sentiments et des conseils agressifs que son père lui prêtait :

« La réception de mon père, y disait-elle, m'a été aussi sensible qu'elle a pu te l'être. Tu retrouves donc un père ! J'espère que tu n'éviteras pas toujours les explications, tu n'as pas lieu de les craindre. Si tu as la justice et la probité pour toi, comme j'en suis sûre, ne glisse légèrement sur le passé que lorsque l'on voudra sonder ton cœur et ton esprit sur notre estimable amie. Réponds avec le sang-froid nécessaire que, dans cet attachement, suite du délaissement de ton cœur, tu as fait en sorte de ne te point écarter de la probité. Si on veut sonder tes sentiments présents, ne dis rien de plus, sinon que ton cœur est tranquille et ne te reproche rien. Tu ne peux agir avec trop de prudence ; tu ne peux pas comprendre les transes où je suis sur les lettres qui peuvent t'être renvoyées de Mirabeau. On connaît l'écriture... A l'égard du froid que tu remarques en mon père, cela ne prouve

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rien, et tu as peut-être déjà vu que ces moments étaient pour tout le monde. Cela est la suite de cet esprit indécis. Compte sur lui, mon bon ami, tu sauras éviter d'être brisé sans cependant plier, Dieu t'en garde. Mais tu verras que l'espèce de soumission vis-à-vis d'un père, nécessaire dans ta position, peut s'allier avec la fermeté d'âme et de tête : et tu sais si bien la faire cadrer, cette fermeté, avec pette belle sensibilité du cœur ! Je te vois déjà attendri, content d'une réception tondre. Le voilà, ce cœur, je le reconnais ; il sent qu'il n'est pas dans lo cabinet d'un supérieur méprisable, il sent qu'il se trouve avec un père malheureusement prévenu et qui court au-devant de c© qui peut le détromper. »

Elle l'engageait ensuite à ne pas s'alarmer ni se fâcher si les caresses de leur sœur du Saillant, qui en était cependant prodigue sans mesure, lui paraissaient manquer de chaleur et de continuité à son égard : « Tout sera remarqué, lui disait-elle. De grâce, donne un peu aux circonstances, fais plier cette tête. Tu ne seras pas obligé de vivre avec elle, ainsi gêne-toi seulement quelque temps... Donne-lui le bras quelquefois, dis-lui quelque chose. Qu'est-ce que cela te coûtera ? rien, et tu en retireras le profit de l'amitié de ta sœur, qu'un cœur comme le tien ne peut pas dire lui être indifférente, dans quelque position qu'il se trouve. » C'était prêcher un converti. Dès qu'il avait besoin de sa sœur Caroline, Mirabeau lui sacrifiait Louise en ne prenant conseil que de son intérêt immédiat ou prochain. Il était depuis longtemps passé maître dans cette voltige, et entre son père et sa mère, il ne se comportait pas autrement. Pour l'instant, il ne se croyait pas d'affaire plus importante que de reconquérir son père; or, on ne pouvait déjà plus inspirer confiance à l'Ami des Hommes, si l'on demeurait l'ami de sa fille de

Cabris. Invité par sa sœur à passer l'hiver auprès d'elle, à Grasse, Mirabeau lui en avait fait la promesse. Mais lorsqu'il s'agit de la tenir, il laissa son père refuser durement pour lui cette invitation. Tous les prétextes étaient désormais bons au marquis pour soustraire Mirabeau à l'influence de Louise et pour les tenir le plus possible éloignés l'un de l'autre. Après avoir énuméré à sa façon les raisons qu'il avait de maintenir son fils en Limousin, et remercié MM. de Cabris de s'être prêtés au désir de leur bru et femme, il finissait par dire à celle-ci : « C'est pour votre mari que je vous fais ce détail, car pour vous, tout naturellement, je vous dirais, ma fille : Mon fils est à moi, et ne vous mêlez que de me faire des petits-enfants qui seront à vous et dans la personne desquels je vous montrerai ce que l'on doit à un père. »

Dans sa famille et dans celle de son mari, Mme de Cabris se trouvait ainsi abandonnée, isolée de toutes parts. Son adresse, son entreprise, sa séduction, dénoncées comme de l'intrigue, la faisaient redouter maintenant par ses beaux-parents et lui avaient déjà aliéné l'affection de sa belle-sœur Saint-Cézaire, femme d'esprit, nous l'avons dit, mais de caractère entier et d'humeur cassante. Louise eut bientôt la certitude que Mirabeau s'était, lui aussi, détaché d'elle, et qu'il travaillait à la supplanter jusque dans le cœur de leur mère. La vieille marquise de Vassan, « l'éternelle belle-mère » de l'Ami des Hommes, venait de mourir (4 novembre 1770). Or, par un testament fait à l'insu de tous en 1767, elle avait légué à sa fille 200.000 livres, représentées par la terre de Brie et Champagnac, en spécifiant que la marquise de Mirabeau en jouirait en paraphernal, sur ses simples quittances, sans que son mari pût jamais en profiter ni à titre de communauté ni autrement. Mirabeau fut aussitôt chargé

par son père d'amener sa mère à faire abandon de ce paraphernal, ainsi qu'à consentir une donation générale de tous ses biens à ceux de ses enfants qu'il plairait au marquis de nommer ; faute de quoi elle ne verrait pas augmenter sa pension de 6.000 livres, que le marquis s'était engagé à porter à 10.000 après la mort de Mme de Vassan : et elle-même ne jouirait jamais d'aucune sorte de liberté. La marquise rejeta ce pacte léonin et rebuta son fils. Elle était livrée tout entière aux directions de gens d'affaires dont c'était l'avantage qu'elle plaidât, perdit, appelât, perdit de nouveau et se ruinât finalement entre leurs mains. L'Ami des Hommes, en représailles, fit saisir la terre paraphernale. Mais loin de savoir mauvais gré à Mirabeau de son échec, il le récompensa de son zèle dans cet essai de médiation en l'amenant avec lui à Paris, en lui faisant faire ses présentations à la Cour et en lui obtenant un brevet de capitaine de dragons. Tant de faveurs enivrèrent ce jeune homme impatient d'être et de paraître. Il crut sa fortune faite s'il se maintenait dans la capitale. En comparaison de ce séjour et du voisinage de Versailles, qu'était-ce que Grasse et la société restreinte de sa sœur ? rien ; grandeurs et beautés de village.

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