L6CISE
Louise devint pourpre en entendant ces paroles, et elle s’avança vivement vers la fenêtre pour cacher sa confusion.
Le brave homme était si loin d’avoir voulu dire une méchanceté qu’il ne s’aperçut pas du trouble de la jeune femme. Moi, j’eus l’air de n’avoir rien vu, et j’affectai de rester à l’autre bout de la pièce, tandis que Louise, tournée du côté du jardin, attendait que le flux de sang qui lui était subitement monté au visage fût descendu.
A partir de ce moment, elle parut indifférente et ne questionna plus notre guide que d’un ton distrait. Il lui proposa de voir deux petiles'ch&mbres de domestiques qui se trouvaient au-dessus, et elle refusa. Je pensai que l’incident l’avait brusquement décidée à ne pas louer la maison. Nous redescendîmes au salon. Au moment où nous y entrions, la femme du jardinier vint chercher son mari. Celui-ci nous laissa en nous disant que son absence ne serait pas longue.
Nous étions déjà, pour un instant, les maîtres du lieu, et nous pouvions en jouir sans témoins. Il me parut encore plus charmant. Le soleil resplendissait. Sur les grands arbres et dans les massifs des propriétés voisines, les oiseaux se poursuivaient et chantaient avec une infatigable ardeur. Chez nous, le printemps s’épanouissait sur toutes les tiges, verdissait tous les rameaux. C’était l’instant de ce travail prodigieux qui rend la vie et la couleur à toute chose, qui pousse la sève dans les bourgeons pour les faire éclater en artifices éblouissants.
Dans l’allée que nous suivions pour nous rendre à la serre,
LOUISE
Louise muette et appuyée sur mon bras, moi joyeux comme un enfant ou comme un vieillard de cette fête printanière, et respirant à pleins poumons l’air embaumé, pas un arbuste, pas une branche qui ne nous dît de rester. Nous foulions les violettes sous nos pieds ; sur les lilas, lqs grappes prenaient ces tons bruns et chauds qui précèdent l’éclosion de la fleur; les seringas s’illuminaient de leurs premières étoiles blanches; les marronniers allumaient leurs ifs et les faux ébéniers commençaient à tirer leurs fusées d’un beau jaune d’or. C’était le prélude qui nous avertissait de ne pas partir ou de revenir bien vite, chaque jour, chaque minute enfantant son miracle nouveau.
La serre abritait encore les arbustes les plus frileux et les fleurs les plus délicates. L’air qu’on y respirait était imprégné d’émanations enivrantes. La chaleur, concentrée sous les châssis, stimulait les plantes qui dégageaient leurs arômes les plus pénétrants. Nous ressentîmes presque aussitôt l’influence, pernicieuse mais caressante, de ce milieu éûervant.
— Eh bien, demandai-je à Louise, avez-vous décidé quelque chose?
— Oui, me dit-elle, ma résolution est prise.
— Vraiment I Et quelle est-elle?
— De louer cette maison et de commencer mon installation dès demain.
— Bah! Eh bien, franchement, je croyais au contraire que votre premier enthousiasme s’était un peu calmé.
— Pourquoi cela?
<— Tout à l’heure, vous paraissiez peser le pour et le
contre, et votre visage semblait dire que le contre avait le dessus.
— Tandis que c’était le pour. Vous savez bien que mon visage est un grand menlcur.
— Je suis en même temps ravi et désolé que votre choix soit fait.
— Pourquoi ravi et pourquoi désolé?
— Ravi parce que vous ne pouviez rien trouver qui vous convînt mieux ; désolé parce que mon rôle de compagnon s’achève aujourd’hui, et que, le nid trouvé, nous n’aurons plùs à le chercher ensemble.
— Vous vous proposez donc de m’abandonner aussitôt que j’aurai quitté Paris? demanda-t-elle d’un ton de reproche.
— Est-ce que vous me permettrez de venir vous voir?
— Quelle question !
Elle accompagna cette exclamation d'un sourire qui eût fondu là dernière glace de mon cœur, si je ne m’étais déjà senti irrésistiblement entraîné et vaincu.
— Louise, lui dis-je en lui prenant la main avec tendresse, je viendrai... souvent, et, si vous le voulez, je ferai mieux...
— Que pouvez-vous faire de mieux? dit-elle en pâlissant subitement et en attachant sur mes yeux ses grands yeux pleins d’anxiété.
Je souris, à mon tour, et rapprochant ma bouche de son oreille, je lui dis tout bas, en rappelant les mots du jardinier qui l’avaient tant émue :
— Je serai « le monsieur de la chambre de vis-à-vis. *
LOUISE
Louise ne répondit pas, mais elle entoura ma tête de scs bras et la pressa avec force contre sa poitrine; puis tout émue et chancelante, elle ouvrit la porte de la serre pour respirer un air moins lourd. En ce moment, nous vîmes au bout de l’allée le jardinier qui revenait..
Dès le lendemain, comme l’avait désiré Louise, nous nous occupions de notre installation. Nous nous mîmes à deux pour meubler la petite maison, c’csUà-dire que je me chargeai de l’ameublement du salon et Louise de celui des deux chambres à coucher. En trois jours, le nid de nos amours fut prêt. Nous y avions travaillé l’un et l’autre avec une infatigable ardeur. J’avais voulu dépouiller complètement mon appartement de Paris d’un assez grand nombril d’objets d’art que je possédais, pour en orner notre retraite et principalement la chambre de Louise, mais elle s’y était opposée absolument. « Nous n’avons besoin que de nous, avait-elle dit, et quand nous voudrons avoir un beau tableau sous les yeujc, au lieu de le chercher dans un cadre doré, nous ouvrirons notre fenêtre. » Elle paraissait follement éprise, et
LOUISE
je suis autorisé à croire qu’elle l’était. Pas un mot de sa bouche, pas un regard de ses yeux qui n’annonçât le profond bonheur qu’elle éprouvait. Elle triomphait et elle se montrait aussi reconnaissante que flattée de sa victoire. Je la surprenais quelquefois me regardant avec une tendresse qui me troublait. Je sentais qu’elle m’était supérieure parla passion. Je craignais de l’aimer moins qu’elle ne m’aimait. Louise au contraire ne doutait pas plus de moi que d’ellcménic. C’est qu’elle savait que chaque jour nous rapprochait de plus en plus et que le niveau des deux cœurs s’établirait bientôt entre nous. S’il m’eût été possible de lui dire : a Tu m’aimes trop, je ne t’aime pas autant que cela; » elle m’eût certainement répondu : « Tu te trompes, c’est impossible. )j Elle s’était livrée tout d’abord avec l’abandon et la confiance d’une femme qui sait qu’elle ne peut rien perdre â être connue. Elle n’avait pas ces réserves qui tuent l’amour en faisant soupçonner l’imperfection. Du moment où elle m’avait dit : « Je suis à toi, » elle m’avait appartenu comme je m’appartenais moi-même. Les femmes qui peuvent ainsi agir sont rares, et ce sont ordinairement celles' qui s’emparent le mieux de nous. C’est qu’entre elles et nous il n’y a pas de secret, pas d’arrière -pensée, pas de crainte; l’absorption réciproque est complète,
La femme qui mesure son amour pour conserver plus longtemps l’homme qu’elle aime, fait un mauvais calcul. En doutant d’elle-même, elle perd le premier de tous ses moyens de séduction : le rayonnement de la confiance en soi. Ce n’est pas dans Ja plénitude do la possession que l’amour s’use et meurt : c’est dans une possession imparfaite.
LOUISE
La femme n’est pas assez persuadée qu’elle est toujours nouvelle et qu’on la désire d’autant plus qu’on la connaît mieux.
Ces réflexions me sont inspirées par le souvenir des premiers quinze jours que je passai avec Louise. Elle fut pour moi le quinzième jour ce qu’elle avait été le premier. Moi, au contraire, je me sentais de plus en plus entraîné vers elle, et ce qui n’était peut-être au début qu’un sentiment peu sérieux devint bientôt un amour vrai.
C’est que, si je puis ainsi parler, toute sa personne était une puissante machine à séduction. Je l’avais supposée belle quand je ne connaissais d'ello que son visage : elle l’était cent fois plus!
Ses épaules, son cou, sa poitrine, l’attache de ses beaux bras formaient comme un océan de beautés infinies, un mélange de toutes les grâces. L’amour l’avait recomposée. Son cœur plein s’était pour ainsi dire répandu sur clle-môme comme une coupe de parfum. Sa vue seule m’enivrait. Je l’avais à peine quittée depuis quelques instants que j’étais ramené près d’elle par l’irrésistible besoin de la revoir. Elle se doutait certainement de l’espèce de fascination vraiment extraordinaire qu’elle exerçait sur moi, car je surprenais parfois un léger sourire sur ses lèvres lorsqu’elle me voyait lui revenir. C’était comme une revanche qu’elle prenait du passé. Je ne dirai pas qu’ello était devenue jolie : elle était mieux que jolie, elle était belle. Tous ses mouvements avaient une grâce et un charme entraînants. Quand elle parlait, le timbre de sa voix exprimait une satisfaction intérieure profonde. Tout en elle disait son bonheur, et soit
44 LOUISE
qu’elle parlât ou qu’elle se lût, je voyais dans son âme comme dans un pur cristal.
Nous avions vingt fois projeté d’arranger notre vie, sans pouvoir y réussir. L’amour se plaisait à bouleverser nos plans. Nous voir était notre seul désir et ce désir notre unique régie. Durant le premier mois de notre séjour à la campagne, je ne me rendis que trois fois à Paris et je n’y restai que le temps rigoureusement nécessaire aux affaires qui m’y appelaient. Gomme tous les ans, à la même époque, Louise avait prévenu ses amis qu’elle allait s’éloigner de Paris, et ceux-ci, sans la questionner sur ses projets, l’avaient quittée en lui exprimant le vif désir de se retrouver chez elle à la rentrée. Louise était donc tout à fait maîtresse de ses actions. Elle me l’avait dit, en ajoutant qu’elle voulait qu’aucun visage humain ne vint se mettre entre nous deux pendant toute la durée de notre séjour à la campagne.
Je voulus, de mon côté, lui consacrer tout mon temps, et je m’arrangeai en conséquence. Un jour que je m’étais rendu à Paris degrandmatin dans ce but, j’eus la satisfaction de pouvoir luidire, au retour, que j’étaisdésorinais toutenlieràellc. Je ne la trompais pas, mais je ne lui disais qu’une partie de la vérité. Je venais de rompre brusquement, cruellement presque, une liaison agréable sinon sérieuse, et j’étais encore sous l’impression d’une scène violente qu’on m’avait faite chez moi. Cet incident, quoique prévu, m’avait attristé. La nécessité seule m’excusait à mes propres yeux d’avoir été injuste. Louise reçut avec bonheur les assurances que je lui donnai. Peut-être qu’elle eût été plus heureuse encore si elle avait connu le petit sacrifice que je venais de lui faire.
LOUISE 45
Elle y eût vu la preuve que désormais elle allait être tout dans ma vie.
J’apportai donc une extrême loyauté dans nos amours. Je n’avais pas grand mérite à cela, car en agissant ainsi je consultai bien moins ma raison que mon cœur. Louise était une de ces femmes qu’on ne peut aimer à demi, qui ne nous laissent pas la libre disposition de la plus petite parcelle de notre cœur et dont on finit par adorer les défauts plus encore que les qualités. Il est certain que tout autre visage féminin m’était devenu absolument indifférent. Quant à Louise, il ne m’eût pas été possible de la concevoir autrement qu’elle n’était. Pour mes yeux épris, elle formait un tout harmonieux et parfait auquel rien ne pouvait être comparé. Les autres belles femmes me faisaient l’effet de belles statues, que l’on admire tout en restant froid devant elles. Un enchanteur fût venu me proposer de l’embellir en lui enlevant ses imperfections physiques, que j’aurais certainement refusé avec colère. Hors de sa présence, quand mon esprit évoquait son image, c’était, chose vraiment étrange! par ses aspects les moins parfaits qu’il se complaisait à la voir. Je ne la poétisais pas, je la voulais femme et non pas ange, et je l’enlaidissais au lieu de l’embellir. Ceci explique peut-être pourquoi les femmes irréprochablement belles inspirent des passions moins violentes, et dans tous les cas moins durables, que les femmes qui le sont moins : d’un beau collier que nous avons vu la veille, la perle que nous nous rappelons lejnieux est celle qui avait un petit défaut. Le jour où nous saurons avoir pour la beauté intacte l’adoration qui lui est due , nous aurons cessé d’être
LOUISE
hommes et nos yeux seront assez forts pour fixer le soleil.
Je me laissais aller à cette douce vie sans rien regretter de mes anciennes habitudes parisiennes. J’étais heureux plus que je ne l’avais jamais été. Pour la première fois je possédais un être charmant avec la certitude que j’étais seul à le posséder. Je n’avais pas soupçonné jusqu'alors tout ce qu’il y a de jouissance intime dans la pensée de cette possession exclusive,
Pour l’un comme pour l’autre, le bonheur était dans ce petit carré de terre vert et fleuri où nous nous étions volontairement emprisonnés. Le monde n’existait pas au delà de notre mur de clôture. Dans le pays personne ne nous connaissait; à peine savions-nous les noms de nos principaux voisins, et jamais notre porte ne s’ouvrait pour laisser entrer un visiteur. Eh bien ! le croirez-vous? cette vie, que vous jugez peut-être vide et monotone, était au contraire variée à l’infini. Il y a d’immenses horizons à approfondir pour deux cœurs qui s’aiment et se suffisent. Jamais le temps ne m’avait paru si rapide et si bien rempli, et je ne comprenais pas comment j’avais pu pendant tant d’années me tromper si grossièrement sur les conditions du véritable bonheur,
Chaque jour amenait un plaisir nouveau, d’autant plus vif
qu’il était imprévu et n’avait été ni préparé ni cherché. Nous
savions bien que nous nous suffirions, et cette confiance en
nous -mômes, cette sérénité profondo était la joie qui fécon-
dait toutes les autres. Sous ce soleil de l’àme, elles naissaient successivement comme fleurissaient l’un après l’autre
LOUISE
les rameaux de nos lilas, ci après*ceux-ci les roses et les chèvrefeuilles de nos massifs, sous le soleil du ciel. Les heures élaient si rapides que nous avions à peine assez do tout noire temps pour nous aimer. Et pourtant nous en doublions pour ainsi dire la durée en vivant doublement, moi en elle, elle en moi. Toutes les actions de l’un avaient pour but d’être agréable à l’autre. Si je descendais de grand matin au jardin, c’était pour qu’elle trouvât un bouquet sous ses yeux à son réveil et que sa première pensée fût que je m’étai6 déjà occupé d’elle. J’entretenais moi-même les allées qu'elle préférait et je soignais de mes mains les platesbandes les plus rapprochées de la maison. A son réveil, pour me remercier de mon bouquet, elle passait un peignoir ^ula hâte, ouvrait sa fenêtre et me cherchait des yeux. Elle n’avait pas besoin de m’appeler: j’attendais celle apparition bleue et blonde qui, à cette heure matinale, dans ce cadre embaumé de verdure, de fraîcheur et d’azur, m’emplissait d’un trouble inexprimable. Je lui arrivais tout haletant; elle me serrait dans ses bras et me grondait doucement en voyant la sueur de mon front. Alors commençait pour mes yeux et pour mes oreilles une fête merveilleuse. La fenêtre était ouverte sur une belle et vaste campagne dont la forêt de Saint-Germain formait le fond. Entre elle et nous, d’imposantes masses de verdure, des prés, des vignes etçàet là quelques élégantes habitations. Sur la gauche, un moulin dont les ailes commençaient leurs évolutions aussitôt que le soleil les touchait de ses rayons, et dont la membrure gémissait sous l’effort du vent. Par cette fenêtre nous arrivaient, avec l’air vif du matin, saturé d’âpres odeurs de
LOUISE
baume et de menthe, les derniers chants du merle et du rossignol mêlés à ceux de l’alouette qui commençaient.
Dans son peignoir de cachemire bleu, dont les manches échancrées et larges découvraient par moments le bras jusqu’à l’épaule, avec sa chevelure en désordre dont la masse rejetée en arrière paraissait lourde comme un fardeau, Louise, chaussée de petites mules mauresques, s’agitait, allait et venait autour de moi. Elle m’avait convié à sa toilette, et le beau cygne se plongeait dans l’eau, battait des ailes et lissait ses plumes comme s’il eût été sans témoin. Nous causions alors avec la gaieté de deux enfants heureux de se sentir vivre et charmés de cette fêle de la nature. Mais combien de fois notre conversation était-elle interrompue par nos baisers! Combien de fois. Louise, en passant près du fauteuil où j’étais assis, était-elle reteuue par mes bras qui entouraient sa taille et par mes lèvres qui pressaient son cou 1 Ces intermèdes de tendresse rendaient la toilette longue, d’autant plus que Louise ne se hâtait pas de l’achever, non par coquetterie, mais par bonheur. Elle passait près d’une heure à peigner ses cheveux dont la beauté et la longueur étaient étonnantes. Je crois que nue elle eût pu s’y cacher dans toute sa hauteur. Je n’avais jamais rien vu de pareil, et l’idée ne m’était même jamais venue que rien de pareil pût exister.’ Même physiquement nous ne connaissons pas les femmes. Notre esprit borné les crée toutes à peu près les mêmes, tandis que la nature a des exceptions miraculeuses que l’imagination la plus hardie n’oserait concevoir.
Au déjeuner elle préparait le thé île ses mains et me servait elle-même. C’était le moment où le facteur apportait
rGoogle
LOUISE
les journaux; mais le plus souvent ils restaient sous bande. Nous n’avions nul souci de savoir ce qui se passait hors de chez nous. Qu’y eussions-nous appris qui nous eût intéressé? La politique, la Bourse, les théâtres, les nouvelles du monde nous étaient également indifférents. Nous étions trop occupés de nous-mêmes pour avoir du temps à donner à ce qui n’était pas nous ; et, pour mon compte, je préférais cent fois la conversation vive et originale de Louise aux plus spirituels écrits de nos romanciers. N’étions-nous pas nous-mêmes un petit roman en action, et quelle histoire d’amour ne nous eût pas semblé pâle à côté de la nôtre ?
Après le déjeuner, nous descendions au jardin. C’était alors entre nous un échange interminable d’observations et d’exclamations à propos de tout : les jasmins allaient bientôt fleurir! la première fraise avait paru! le premier papillon était sorti! un beau lézard vert et bleu habitait le mur près de la serre!... Quand l’un de nous faisait une découverte, il fallait que l’autre en fit une aussi; or, tous les jours il y avait cent découvertes à faire dans notre petit enclos, dont les fleurs se renouvelaient sans cesse et dont l’aspect général se modifiait avec la marche du temps. Qui nous eût entendus sans nous voir, nous eût pris pour deux écoliers échappés de la classe: c’étaient des cris joyeux, des rires francs, des étonnements naïfs comme on n’en a plus guère après vingt ans. Un gros événement fut la découverte d’un nid de mésanges. Jusqu’au jour où les petits s’envolèrent, nous ne manquâmes pas d’aller les visiter tous les malins. Quand nous rentrions après avoir couru à l’ombre et au soleil, fureté dans les massifs, coupé les fleurs sèches
LOÜTSE
et les brins morts, fait une rude guerre aux insectes destructeurs, arraché les mauvaises herbes et jeté le grain aux poules, nous étions brisés de fatigue; mon front ruisselait sous mon chapeau de paille, et Louise, à bout de forces, se laissait tomber sur le divan du salon. Je prenais une chaise et m’asseyais devant elle pour lavoir sans lui parler. Ordinairement elle fermait les yeux, et quelquefois elle s’endormait; son visage exprimait alors une satisfaction intime et sans mélange : c'était le sommeil confiant et heureux de l’enfant qui dort sous les yeux de sa mère. Un quart d'heure après elle s’éveillait, et bientôt notre joie emplissait le salon comme clic avait empli le jardin quelques instants auparavant.
Notre amour, vous le voyez, n’était pas du genre triste et mélancolique. C’était l’amour vrai, qui n’a aucun sujet de tristesse parce qu’il se suffit à lui-même. Notre sérénité venait de notre confiance, et si nous nous laissions aller à notre naturel heureux c'est que nous n’avions rien à nous dissimuler et que nous ne pouvions rien perdre à nous montrer l’un à l’autre tels que nous étions. Cet amour s’était développé de lui-môme et sans efforts comme un feu bien fait. Tout en nous lui servait d’aliment. Nous n’avions pour ainsi dire pas à nous en occuper. C’était lui qui s’occupait de nous et qui nous poussait l’un vers l'autre par un aimant secret, presque violent. Il vivait de tout ce qui était nous ou venait de nous ; do nos paroles, de nos regards, de nos rires, de nos mouvements, de nos opinions, de nos mérites et de nos défauts. C'était comme un brasier auquel nos mains, sans le vouloir, apportaient sans cesse de nouveaux
LOUISE
éléments de combustion. Je dis sans le vouloir, parce que nous savions bion que nous n’avions nul effort à faire pour nous prouver notre amour. Les seuls mots que nous ne nous fussions jamais dits, c’était que nous nous aimions. Prononcés par l'un de nous, ces deux mots auraient retenti comme un glas funèbre aux oreilles de l’autre.
Louise avait entrepris un travail de patience qu’elle me destinait et qui devait occuper ses doigts jusqu’à la fin de la belle saison. C’était un meuble de chambre à coucher en tapisserie. Elle avait voulu que le dessin en fût unique, et je l’avais moi-même composé en copiant dans le jardin, parmi les branches enlacées des chèvrefeuilles, de tendres et gracieuses fleurs bleues et roses suspendues au mur comme des grappes de clochettes. Épurée par le goût de Louise et arrangée par un dessinateur,- la composition était devenue charmante. On eût dit un rêve fleuri; mais il fallait véritablement des mains de fée pour le fixer sur le canevas, et je crois que des doigts moins petits que ceux de Louise se seraient inutilement appliqués à reproduire dans leur délicatesse vaporeuse de si fugitives nuances et de si minces rameaux.
Plus de moitié de la journée était déjà passéo. 11 faisait chaud au dehors; le soleil inondait le jardin, et la cigale, collée au tronc des vieux arbres, emplissait la campagne de ses chants. Derrière le store baissé de l’unique fenêtre de notre modeste salon, nous étions à l'abri des ardeurs du jour. Par moments, une brise tiède soulevait le store et laissait pleuvoir sur le parquet, comme une neige embaumée, de petites étoiles blanches détachées des jasmins fleuris.
LOUISE
Louise avait pris son métier, et tandis qu’elle travaillait silencieuse, placé à deux pas d’elle devant une petite table, je suppléais par ma correspondance aux visites obligées que je ne faisais plus. Jamais l’idée ne lui vint de me demander à qui j’écrivais. Si je me levais, laissant sur la table une lettre inachevée, j’étais bien sûr, au retour, que ses yeux ne s’étaient pas détournés un instant de son poétique travail. Elle avait cent fois raison d’être confiante. Ma correspondance n’avait rien qui pût l’intéresser et surtout l’inquiéter. Elle comprenait qu’une lettre envoyée pouvait avoir pour but de remplacer un voyage à Paris, et elle me savait gré des soins que je prenais pour ne pas m’éloigner d’elle, même momentanément.
Il est un côté par lequel Louise n’était pas femme : elle parlait peu des absents. Je ne me rappelle pas qu’elle ait jamais fait devant moi une réflexion désobligeante au sujet d’une seule des personnes que nous connaissions. Sa société ordinaire d’hommes distingués, en cultivant son esprit, lui avait élevé le cœur. Elle possédait des notions générales sur la plupart des choses, et questionnait beaucoup pour savoir davantage. Quelle écolière 1 et quel temps heureux et bien employé que celui qu’on passait à lui donner des leçons !
Sa broderie, ma petite correspondance, la lecture d’un ou deux chapitres de quelque vieux livre dont le titre seul eût assombri le visage de la plupart des femmes, et surtout notre conversation, nous conduisaient rapidement au dîner. Ces tête-à-tête de plusieurs heures, où nous échangions librement nos pensées, où nous pensions beaucoup moins à
LOUISE
briller qu’à nous montrer l’un à l’autre tels que nous étions, m’avaient appris à l’estimer autant que je l’aimais. C’était mieux et plus qu’une maîtresse : c’était une compagne, une amie intelligente et bonne, dont la société, au lieu de nuire, ne pouvait que rendre meilleur. Peu d’instants avant de nous mettre à table, elle montait dans sa chambre pour remplacer son peignoir par une robe, et dix minutes après elle redescendait habillée. On voyait qu’elle s’était hâtée et qu’elle avait trouvé le temps long. Celle petite toilette était bien faite pour moi seul, car je lui avais souvent proposé de la conduire, le soir, à la représentation de quelque pièce en vogue, et elle avait toujours refusé. Rien n’était plus facile pourtant, puisque les habitants du parc jouissaient de la faculté de revenir à minuit et demi par un train spécial. Elle ne pouvait pas se décider à s’éloigner, môme pour quelques heures, de notre chère retraite, et comme elle savait que ma proposition ne cachait aucune arrière-pensée, que je n’avais moi-méme nul désir de me rendre à Paris, elle n’acceptait pas. « Nous sommes si bien ici I » disait-elle. J’étais trop de son avis pour insister.
Quand nous avions fini de dîner, le soleil s’abaissait à l’horizon, et le jardin s’emplissait déjà d'ombre et de fraîcheur. Nous y trouvions le jardinier qui arrosait les fleurs ou faisait quelques plantations nouvelles. C’était encore un moment délicieux. Il m’arrivait plus d’une fois de prendre moi-môme l’arrosoir. Louise faisait ses recommandations au jardinier, l’inspirait dans son art, et surtout le questionnait sur les plantes, leur vie, leur durée, les soins qu’elles exi-
LOUISE
gcaient. Notre temps se mesurait par les objets charmants que nous avions sous les yeux. Si notre jardin n’eût pas varié dans sa parure, nous aurions pu croire que le même jour se prolongeait indéfiniment, car rien ne changeait en nous. Mais l’apparition subite d’une fleur nouvelle dans nos platesbandes nous disait le chemin que nous avions déjà parcouru. « Le printemps est passé, » avait dit Louise en voyant s’étoiler les jasmins; et moi, en apercevant les premières balsamines, je m’étais dit avec effroi : « L’automne vient ! » En réalité, nous en étions encore loin ; mais les plantes qui commencent en été pour finir en automne, sont comme déjà touchées en naissant par l’âpre bise qui doit les tuer, et nous ne pouvons les voir sans que notre admiration soit mêlée de tristesse. Autour d’elles, toutes les autres se succèdent, vivant d’une vie rapide, donnant leur beauté et leur parfum entre deux soleils. Elles seules restent, grandissant, comme les dahlias, quand les autres tombent, so faisant un fumier de leurs sœurs, remplaçant un bouton par un autre, jusqu'au moment où, survivantes uniques sur le terrain nu, elles périssent à leur tour sous les premiers coups de l’hiver. C’est cette moit lointaine que nous entrevoyons et qui nous serre le cœur : c’est novembre sautant tout à coup à nos yeux en pleines splendeurs do juillet.
Nous restions longtemps au jardin, retenus par tout ce qui nous entourait, couleurs et parfums, calme et fraîcheur. Pas un objet sous nos yeux qui ne semblât s’être mis en fêle pour nous. C’était comme un bain de vie, et nous y restions plongés avec ivresse.
LOUISE
Quand nous rentrions, la lune éclairait le parterre, les belles de nuit étaient toutes grandes ouvertes cl le rossignol disait au merle que le moment était venu de reprendre leurs chants. Quel instant de ravissements secrets, do frissons contenus que celui où, moi la suivant, nous montions l’étroit escalier qui conduisait à sa chambre I En y arrivant, nous étions muets et oppressés. Louise, pâlo eomme une statue d’albâtre, s’asseyait ordinairement devant lo piano, et sa main se posait au hasard sur les touches d’ivoire qui trahissaient tout haut son émotion. Non moins ému qu’elle, je la contemplais en silence. Que lui aurais-je dit qui ne fût pas cent fois au-dessous de ce que je sentais? Enfin, plus maîtresse d’clle-même, elle chantait en s’accompagnant, et sa belle voix achevait de me ravir.
La nuit était belle et tiède, le ciel étoilé enveloppait la campagne ; l’air nous apportait de vagues parfums d’héliotrope et de réséda; de grands papillons nocturnes, lamés de pourpre et d’ébène, entraient par la fenêtre et tournoyaient dans la chambre, attirés par la douce clarté de la lampe. Autour de nous tout était vie, bonheur profond, splendeur immense, calme divin. Mais que nous importait en ce moment? Le monde extérieur n’existait pas pour nous. Mon monde à moi, la fête de mes yeux, l'ivresse de mon esprit et de mes sens, c’était Louise. J’oubliais tout le reste comme elle l’oubliait elle-même. Si, au lieu de l’été, nous avions eu l’hiver, notre ardeur eût été la même, car notre véritable soleil était en nous. Se suffire à deux, tel est le grand, le beau côté de l’amour. La passion vraie tient lieu de tout. Elle est l’infatigable inspiratrice du beau. Elle peut se passer de
LOUISE
tout ce qui, en dehors d’elle, charme ordinairement notre vie: harmonies de la nature, promesses d’avril, splendeurs d’août, beautés mélancoliques d’octobre, parce qu’elle est elle-même tout cela. Quels beaux rêves ne fait-on pas, à deux, en décembre, près de son fou, quand la neige et la bise fouettent les carreaux ? La fenêtre est fermée alors et l’hiver attriste la nature, mais le printemps est dans la chambre.
Telle était noire vie, et rien dans mes prévisions ne pouvait en altérer la sérénité, lorsque j’appris que ma sœur, qui habitait Poitiers, venait de tomber sérieusement malade. Cette nouvelle fut un coup de foudre pour nous. Il fallait nous séparer, peut-être pour un temps assez long. Dans cette circonstance douloureuse, Louise fit preuve de beaucoup de résignation et d’un courage supérieur au mien. n Tu ne dois pas hésiter, me dit-elle, il faut partir aujourd’hui même. » l’étais si peu préparé à un semblable malheur que l’idée de ce prompt départ m’anéantissait. II me semblait que notre beau rêve à deux était fini, et j’aurais voulu pouvoir le recommencer en fermant les yeux et en oubliant la funeste dépêche. Dans les moments de crise et pour tout ce qui tient au cœur, les femmes ont plus de force que nous. Elles luttent mieux contre la souffrance, elles l’affrontent
LOUISE
avec plus de sérénité, sans doute parce que le plus grand acte de leur vie s’accomplit au milieu des douleurs. Louise fit taire scs 'propres inquiétudes et sut trouver des paroles pour me calmer : L’état de ma sœur n’était probablement pas aussi grave qu’on le disait ; mon absence ne se prolongerait peut-être pas au delà de cinq ou six jours ; c’était bien long sans doute, mais nous avions la vie devant nous et la joie du retour effacerait les amertumes de la séparation ; dans tous les cas, il fallait partir sans retard pour être revenu plus tôt, etc. A ce moment je n’étais pas son amant, j’étais un frère, un fils qu’elle conseillait. Le devoir avait parlé en elle et elle n’écoutait que lui. Elle m’eût tenu un autre langage en me laissant voir les perplexités de son cœur, que j’aurais peut-être commis la lâcheté de rester. Pourtant ma première idée à moi aussi avait été de partir sur-le-champ; mais le courage me manquait pour accomplir cette résolution, et c’était ce courage que Louise, en étouffant ses propres sentiments, s’effofçait de mettre en moi. Elle y réussit, car deux heures après l’arrivée de la fatale nouvelle, je montai dans un train cor* respondant avec celui qui, de Paris, devait me conduire à Poitiers.
Louise m’avait accompagné jusqu’à la station sans laisser* rien voir du trouble de sou âme; sa pâleur seule me disait ses angoisses. On eût pu croire, à la voir, que je me rendais à Paris pour revenir dans la soirée. Elle eut même un sourire au moment où je la quittai pour monter en voiture. Mais quand le train se mit en mouvement, je la vis qui chancelait et s’appuyait contre le mur lie la station. J’aurais
voulu descendre et courir à clic, mais le convoi marchait déjà avec vitesse et je la perdis de vue aussitôt.
Rendu à la gare d’Orléans, j’écrivis à la hâte deux mots à Louise pour la supplier de me rassurer. Je lui disais que je l’avais vue s’évanouir, exagérant à dessein les choses pour que sa lettre fût plus longue.
J’arrivai à Poitiers le malin. Ma sœur était dans un état alarmant. Au moment où je me présentai pour la voir, on m’apprit que trois médecins se consultaient à Bon chevet. Mou beau-frère était désolé. L’aspect lugubre de cette maison me serrait le cœur et me jetait dans les plus noires idées. Quel contraste avec le petit paradis si riant et si frais, où quelques heures auparavant je me ‘livrais avec confiance à tout mon bonheur 1 L’âme humaine n’est pas assez forte pour ces cruels revirements, et quand elle les subit, elle palpite sous l’étreinte comme un oiseau blessé.
Dans la soirée je courus à la poste et j’y trouvai une lettre de Louise en réponse aux quelques mots que je lui avais adressés de Paris. Elle s’attachait à dissiper mes in» quiétudes au sujet de l’incident de la station. Elle se portait parfaitement bien, s’était résignée à une séparation de plusieurs jours et m’engageait à ne revenir que lorsque je serais tout à fait rassuré sur l’état de ma sœur.
Le caractère de Louise ne se démentait pas. De loin comme de près elle savait me donner un courage qui lui manquait peut-être à elle-même. Elle m’annonçait dans sa lettre qu’elle m’écrirait tous les jours et que pour me rendre l’absence moins douloureuse elle m’enverrait un petit journal
de son temps. Elle serait, disait-elle, avec moi en l’écrivant, et je serais avec elle en le lisant. Je reçus, en effet, les jours suivants, tous les détails annoncés et qui me reportaient par l’esprit là où j’aurais tant voulu être. Louise n’oubliait rien. Elle me tenait au courant de tout. Au nombre de pages surchargées d’une écriture rapide et presque masculine qu’elle m’envoyait, je sentais qu’elle mettait son bonheur à m’écrire. Ces longues lettres, comme elle l’avait bien prévu, étaient la fête de mes yeux et la consolation de mon cœur. Je voyais tous les objets dont elle me parlait, et je la voyais surtout elle -même s’occupant avec amour de notre nid pour qu’il me parût encore embelli au retour. Dans une de ses lettres elle me disait : a Un premier bouton va fleurir sur nos rosiers thé. Si tu reviens demain, tu le trouveras ouvert; si' tu ne peux être ici que dans deux ou trois jours, tu en trouveras vingt qui le seront. Tu vois qu’il y a des consolations à tout ! » Une autre fois elle me disait : « Ma broderie avance. Celle occupation est, après ma correspondance, celle qui me rapproche le plus de toi. Elle me prend quatre ou cinq heures par jour. Au retour, j’espère que tu seras content de l’ouvrière et que tu lui feras ton compliment. »
J’étais arrivé à Poitiers un mardi; le samedi suivant je m’y trouvais encore. L’état de ma sœur n’avait pas empiré, mais on attendait d’un instant à l’autre une crise inévitable dont l’issue pouvait mettre sa vie en danger. Je n’entrevoyais pas la possibilité de regagner Conflans avant plusieurs jours, et je commençais à me résigner à mon sort, cherchant et trouvant de douces consolations dans les lettres
LOUISE
que Louise m’écrivait, lorsqu’un incident tout à fait inattendu vint ajouter à mes perplexités et me décider subitement à reprendre la route de Paris. Louise avait laissé passer un jour sans m’écrire I Vainement, dans la matinée du dimanche, je m’étais rendu à la poste pour réclamer la lettre sur laquelle je m’étais habitué à compter : par deux fois on m’avait répondu qu’il n’était rien arrivé pour moi. Rien au monde ne pouvait expliquer cette lacune à mes esprits troublés. Il faut, me disais-je, qu’un malheur lui soit arrivé. Je me reprochais alors d’être resté six jours éloigné d’elle. Je me disais que j’aurais pu, que j’aurais dû faire plusieurs voyages entre Paris et Poitiers, donner mes jours à Louise et à ma sœur et passer mes nuits en chemin de fer. J’annonçai à mon beau-frère que j’étais obligé de retourner au plus vite à Paris; je lui donnai l’assurance que je me hâterais de revenir, et je partis en emportant sa parole qu’il m’écrirait un mot dès le lendemain pour m’éclairer sur l’état de notre chère malade.
Je voyageai la nuit, en proie aux idées les plus sombres. Il était six heures du matin quand j’arrivai à Paris. Comme il n’y avait pas de train pour Conflans avant neuf heures, je pris une voiture de remise qui m’v conduisit. Mon cœur battait avec une violence extrême lorsque je sonnai à la porte du jardin. Il me semblait que j’allais apprendre un grand malheur. Mon domestique vint ouvrir. Son visage, que j'interrogeai du regard avant de lui adresser la parole, n’annonçait rien d’extraordinaire. J’entrai et je lui demandai dos nouvelles de Louise, en me dirigeant à pas pressés vers le vestibule, lorsque Louise elle-même parut au haut de
l’escalicr. « J’étais sûre que c’était toi ! » dit-elle en s’élançant dans mes bras et en m’cntratiiant dans sa chambre. Je la tins longtemps serrée sur mon cœur, sans pouvoir lui parler. J’étais si heureux que je n’aurais pas eu le courage de lui adresser un reproche, et que l’idée ne m'en vint même pas. Dans cette étreinte éloquente j’oubliai tous mes chagrins, et ma bouche collée à la 6iennc n’eût pu lui dire que des mots d’amour. Enfin Louise se dégagea de mes bras, elle s’assit sur un fauteuil en face de moi, me prit les mains et rompit le silence. Ses premiers mots furent pour me demander des nouvelles de ma sœur. Elle parut surprise et douloureusement affectée lorsque je lui appris que son état inspirait toujours de grandes craintes, et que je serais probablement obligé de retourner dès le lendemain à Poitiers. L’occasion se présentant alors naturellement de lui parler de ses lettres, je lui dis qu’elles seules m’avaient soutenu pendant ces six jours de cruelles épreuves, et que j’avais conçu les plus folles terreurs, la veille, en apprenant à la poste qu’elle ne m’avait pas écrit le samedi.
Rien dans le ton dont je lui parlai n’annonçait que je désirasse une explication à ce propos. Je n’avais pas une minute douté d’elle, et mes seules préoccupations avaient eu sa santé pour objet. Complètement rassuré sur ce point, je n’en demandais pas davantage. Mes paroles n’étaient donc pas une question, encore moins un reproche; elles ne pouvaient accuser qu’une tendre sollicitude.
Louise parut le comprendre ainsi. Elle me dit qu’elle m’avait écrit le samedi comme les jours précédents, que seulement la lettre était restée inachevée jusqu’au lendemain,
parce qu’au moment où elle m’écrivait elle avait été subitement appelée à Paris pour une affaire pressée et importante. Elle ajouta qu’elle me dounait, du reste, ces détails dans la lettre elle-même, partie le dimanche, cL qui se trouvait poste restante à Poitiers. Quelle était cette affaire? Louise ne me le dit pas, et je n’éprouvai nul besoin de le lui demander. Je comprenais très-bien qu’elle eût ses petits secrets. Il y avait tout un eôté de son existence que je ne connaissais pas. Jamais nous n’avinns parlé de ses affaires personnelles ; je ne savais ni comment sa fortune, petite ou grande, était constituée, ni quelles mains l’administraient, ni quelle en était l’origine. La conservation de son bien est toujours une grosse affaire et souvent une affaire difficile pour une femme. J’aurais donc trouvé superflues de plus longues explications, et je crus comprendre que c’était par un excès de délicatesse que Louise s’abstenait d’entrer dans d’autres détails.
Entre un homme et une femme qui se trouvent dans la position où. nous nous trouvions l’un vis-à-vis de l’autre, la question d’argent ne se pose jamais sans alarmer de délicates susceptibilités. Il n’en est pas de même entre la femme entretenue et son amant. Ici l’amour est une marchandise dont le prix se discute effrontément, et l’argent joue le rôle visible et honteux que l’on sait. Cet amour ne ressemblait pas plus au nôtre que la nuit ne ressemble au jour. Jamais, très-certainement, il n’était venu à l’esprit de Louise de se demander si j’étais riche, et jamais", de mon côté, je n’avais rien fait pour pénétrer le mystère de son bicn-étro. Jetés dans les bras l’un de l’autre par un sentiment irrésistible,
LOUISE
nous n’avions rien vu au delà de notre passion. J’avais même quelquefois trouvé Louise d’une rigidité de principes qui m’interdisait jusqu’au plaisir de lui faire le plus insignifiant cadeau. Gomme toute chose humaine a son côté misérable, il avait pourtant bien fallu régler entre nous certains détails d’argent. C’était elle qui s’en était chargée, en refusant obstinément ma collaboration sur ce point, sous le prétexte qu’elle seule savait ce qui se dépensait à la maison. En réalité, je crois qu’elle mettait une dignité particulière à tenir la balance égale entre nous, et je puis ajouter que j’aurais doublé mes revenus par mes seules économies si j’avais mené une telle vie pondant huit ou dix ans.
Les femmes comme celle-là sont assez rares à Paris, où les amours qu’on n’achète pas sont souvent celles qui coûtent le plus cher. C’est qu’il y a peu de femmes, môme parmi celles que l’on dit honnêtes, qui ne se considèrent comme un peu dupes en amour quand on ne leur donne que de la tendresse. L’exemple de celles qui retirent de gros profits de leurs faveurs a gâté les autres.
Complètement rassuré sur la santé do Louise, je restai avec toutes mes inquiétudes au sujet de ma sœur. J’attendais avec un© impatience facile à comprendre la lettre que mon beaufrère s’était engagé à m’écrire dès le lendemain de mon départ et qui devait décider de ma conduite future. Cette lettre arriva dans la matinée du jour suivant, et elle mit le comble à ma joie en m’annonçant que ma sœur se trouvait tout à fait hors de danger. La crise prévue par les médecins était survenue dans la nuit môme de mon départ, et elle avait eu l’issue la plus heureuse pour la malade. Mon beau-frère m’enga-
LOUISE
goail trop à bannir mes craintes pour qu'il ne fût pas tout à fait rassuré lui-même. 11 me disait de ne pas retourner il Poitiers, ajoutant que je verrais par ses yeux aussi intéressés que les miens à suivre attentivement la convalescence de la chère malade, qu’il m’écrirait tous les jours, et qu’il n’aurait probablement désormais que de bonnes nouvelles à m’envoyer.
Mon ciel, subitement assombri, s’était donc rasséréné avec la même rapidité. Nous allions ponvoir, Louise et moi, reprendre notre belle vie si cruellement troublée depuis huit jours ! Cette idée remplissait mon cœur de joie. Louise, de son côté, était toute tendresse. On eût dit que cette épreuve l’avait encore rapprochée de moi et la rendait plus aimante. Sa passion avait pris ce caractère particulier de soumission qu’inspire la peur de perdre l’objet aimé. Si j’avais été moins épris moi-même, j’aurais un peu souffert de ces attitudes d’esclave ; mais mon amour, non moins violent que le sien, s’alimentait de tout ce qui était elle ou venait d’elle, s’enivrait de ses paroles, de ses mouvements et de ses regards, quels qu’ils fussent. Et puis, j’avais eu grand’peur, moi aussi, et j’étais alors trop heureux pour ne pas voir toute chose avec des yeux ravis.
Cette seconde liai te dans le bonheur ne fut, hélas! que de courte durée. Les épreuves que je venais de subir n’étaient que les avant-coureurs d’un orage terrible qui se préparait il fondre sur nous. Louise avait-elle entrevu les sinistres rougeurs de l’horizon, et, quand je jouissais du présent avec une foi complète dans l’avenir, les emportements extraordinaires de sa passion voulaient-ils dire qu’elle prévoyait le
LOUISE
péril, et qu’elle cherchait à m’encbatner plus étroitement? Je suis tenté de le croire, aujourd’hui que je juge à distance les événements qui vont suivre, et que je connais ce qui était alors un mystère pour moi.
Nous étions au mois de juillet. Trois semaines s’étaient passées depuis mon retour de Poitiers. Les nouvelles de ma sœur étaient excellentes; la convalescence suivait son cours et tout faisait présager une guérison complète prochaine. J’étais aussi heureux qu’un homme peut l’Ctre; je ne voyais pas de condition préférable à la mienne, et j’aurais été fort embarrassé si, comme au temps des vieux contes, quelque fée m’eût demandé ce que je souhaitais. Après avoir réfléchi, j’aurais probablement répondu : « La continuation de ce qui est. »
ün jour, vers cinq heures, nous étions au salon, Louise et moi, elle travaillant avec ardeur à s^ gracieuse tapisserie et faisant naître sous ses doigls, d'où elles semblaient tomber, les fleurettes les plus délicates ; moi la regardant avec uno admiration dont elle trouvait la brûlante expression dans mes yeux. Nous causions, et, comme toujours, nous causions de nous, sujet de conversation inépuisable et toujours nouveau. « Si tu veux, disait Louise, nous partirons d’ici très-tard, quand l’hiver nous chassera. Un nutomne à la campagne avec toi ! quel beau rêve, après le rêve du printemps et celui de l’été I » El comme je lui répondais queje lui avais confié ma vie, qu’elle seule déciderait désormais do tout, elle interrompit son travail, déposa son aiguille et ses fils de soie sur le canevas, me prit les mains et les porta à sa bouche pour les baiser. « Louise, lui dis-je en riant,
~Pir j iti mj i jy CLîT7Pgi
LOUISE
pourquoi m’embrasser les mains comme une petite fille ? Mon visage te fait-il peur? » Elle me saisitalorsla tête, l’entoura de ses deux bras, et la serrant avec force contre sa poitrine :
— Voilà, monsieur, me dit-elle, tant pis pour vous, c’est vous qui l’avez voulu I
Elle souriait aussi en prononçant ces paroles, mais je m’aperçus que ses yeux étaient pleins de larmes.
p— Allons, lui dis-je, en l’attirant sur mes genou* et en lui rendant toutes ses caresses dans un seul baiser, je ne te mettrai plus au défi puisque tu ne sais pas m’embrasser sans que tes yeux protestent contre ta bouche.
— > Oh ! le menteur ! s'écria-t-elle d’un ton indigné ; demandez-moi bien vite pardon de ces vilaines paroles, ou je ne vous aime plus,
Elle s’était levée, et elle me regardait en se tenant debout devant moi. Ses cils blonds trempés de larmes, d’une longueur et d’une épaisseur uniques, paraissaient bruns en ce moment, et donnaient à scs grands yeux bleus un éclat extraordinaire, On eût dit un soleil d’avril riant dans l’azur du ciel après une averse.
— Alors sèche donc bien vite ces pleurs, lui dis«-je,
Elle s’assit, porta son mouchoir à ses yeux qu’elle essuya docilement, puis elle me dit d’un ton sérieux:
— Les rires sont pour le présent, et les larmesdoivent venir du passé. Après un mois, je ne suis pas bien sûre que la source en soit tarie, et je n’oserais affirmer que je n’ai pas encore au cœur une petite plaie saignante que la joie irrite. C’est que j’ai tant souffert pendant ton absence! Tu crois que
LOUISE
je le disais tout? Si je t’avais tout dit, tu aurais trouvé dans mes lettres plus de sanglots que d’encouragements; mais je faisais violence à mes tourments, et tu n’en connaissais que ce que je voulais l’en montrer. J’ai recommencé un jour toute une longue lettre parce que mes larmes avaient inondé le papier sur lequel je t’écrivais. Tu avais bien assez de tes chagrins ; je les devinais, et j’en souffrais peut-être autant que de mes propres douleurs. Vois comme lu es injuste 1
— Oui, lui dis-je, tu as raison, je suis u.i grand coupable, et je dois te demander pardon à genoux.
Je me disposais gaiement à prendre devant elle l’humble posture d’un écolier en pénitence, lorsque sa femme de chambre entra et lui dit qu’une personne demandait h lui parler.
Louise se leva vivement et me quitta. Quand elle revint au salon, quelques minutes après, elle était d’une pâleur qui me surprit et m’effraya.
— Grand Dieu ! m’écriai-je, que s’est-il passé ? qui as-tu vu ? Tu souffres I parle !
— Mon ami, répondit-elle, il faut que je me rende à Paris sur-le-champ. Ne me questionne pas; le temps me manquerait pour le répondre. Je reviendrai ce soir, le plus tôt que je pourrai, et je le dirai tout.
— Louise, j’ai pleine confiance en votre loyauté. Ditesmoi un seul mot et je vous laisse partir. Quelle est la personne que vous venez de recevoir?
— Un domestique.
— On vous envoie chercher ?
— Oui.
LOUISE
— Un ami.
— Ne puis-je vous accompagner à Paris ?
— Non.
— Partez donc, et n’oubliez pas que les heures que je vais passer à vous attendre seront des siècles.
Elle hésitait.
— Eh bien ! qu’attendez-vous? lui demandai-je, en m’efforçant de paraître calme. Ne me laissez pas le temps de la réflexion : je serais capable de me conduire comme si jevous soupçonnais.
Elle s’élança à mon cou et m’embrassa avec une sorte de frénésie, puis elle disparut, et presque aussitôt j’entendis la porte du jardin qui s’ouvrait et se refermait. Elle était partie !
Où allait-elle? Qui est-ce qui pouvait l’obliger à me quitter si brusquement? Pourquoi sa pâleur et son trouble?
Ces questions et cent autres se présentaient à mon esprit. Quand elle ne fut plus sous mes yeux, je me reprochai ma faiblesse et ina crédulité. Je me disque j’aurais dû la suivre malgré elle. Un moment je fis môme quelques pas vers la porte avec l’intention de courir au chemin de fer et de la rattraper. L’idée me vint aussi de questionner les domestiques. Mais je fus retenu par les assurances que je lui avais spontanément données, et par sa promesse qu’elle me dirait tout le soir môme. Si elle me trompe, me disais-je, tout sera fini entre nous, et je ne passerai môme pas la nuit ici. Je me rappelai alors la circonstance de la lettre retardée d’un jour. C’est probablement, pensais-je, un événement semblable à celui-ci qui a été la cause du retard. Louise ne s’appartient donc pas? Un autre a donc sur elle des droits
LOUISE
supérieurs aux miens, puisque, moi absent ou présent, il dispose de sa vio à son gré, l’appelle à lui d’un signe, à toute heure, et la courbe comme une esclave sous sa volonté. Mais, s’il en est ainsi, j’ai un rival et je ne suis que le second dans son cœur. Un rival! Celle idée me paraissait inadmissible. Elle était démentie par toutes les qualités qui m’avaient attaché à Louise, qui m’avaicut d’abord inspiré pour elle une vivo amitié et plus lard un amour profond. Non, me disais je, un cœur et un esprit comme ceux-là sont d’une trempe à part. La duplicité et le mensonge lui inspirent trop d’horreur pour qu’elle soit elle-même un mensonge vivant. Elle n’a ni les habitudes, ni les goûts, ni les relations des misérables créatures qui mènent de front plusieurs aventures en sachant mentir à toutes. Elle n’est pas faite pour le vice, et je la calomnie. Je m’attendrissais alors sur la délicatesse de ses sentiments, tant de fois éprouvée et qui ne s’était jamais démentie. Je la voyais telle que jo l’avais toujours vue : aimante, dévouée, simple, rayonnante de franchise, et je me sentais indigné contre moi-môme do mes suppositions injustes. Puis la brutalité du fait me jetait de nouveau dans toutes mes perplexités. Je comprenais que Louise pût être appeléo à Paris, mais ce que je ne pouvais expliquer que d’une manière blessante pour moi, c’étaient son trouble et la précipitation de son départ. Pourquoi cette pâleur et ces traits bouleversés, si elle ne se sentait pas coupable? Il y a, me disais-je alors, des femmes qui sont des chefs-d’œuvre de perfidie. Le souffle qui les a animées est sorti de la poitrine du diable lui- même. Elles ne sont que vice et trahison, et elles ont toutes les apparences de la
LOUISE 71
vertu et de la candeur. C’est comme un fumier couvert de tleurs : on ne voit que les fleurs, on les admire, on les respire, on en jouit avec ivresse, jusqu’au moment où le fumier se révèle en vous envoyant un jet de boue à la figure. ’Cçs femmes sont nombreuses à Paris. Elles y sortent, pour ainsi dire, d’entre les pavés. Toutes les classes de la société parisienne en ont de beaux échantillons. Louise est peut* être une de ces femmes 1...
J’étais emprisonné dans un cercle étroit et j’y tournais avec une activité fiévreuse, passant de l'idée de la trahison de Louise à celle de son innocence, et me heurtant à ces deux oppositions comme à deux murs. Je marchais à grauds pas dans le salon, et j’v serais probablement reslé jusqu’au retour de Louise, si mon domestique ne fût venu m’avertir que le dîner était servi. Je me rendis machinalement à la salle à manger, et je m’assis à ma place ordinaire. En voyant la chaise vide qui se»trouvait en face de moi, j’éprouvai un frisson au cœur. J’essayai inutilement de manger. Celte solitude subite m’anéantissait. Il me semblait que Louise était à jamais perdue pour moi, et je me pris à désirer ardemment son retour, plus peut-être pour la voir que pour .entendre ses explications.
Je quittai la salle cl descendis au jardin. Le jardinier arrosait les plates-bandes et le gazon. L’idée me vint de me fatiguer le corps pour détendre mon esprit. Je me chargeai de la partie la plus pénible du travail, c’est-à-dire que je remplissais les arrosoirs en allant les plonger dans un petit bassin qui se trouvait à l’angle de deux murs, du côté de l’entrée. Le trajet était assez loug; je le faisais au pas gymi
LOUISE
nastique, et je le lis pcut-Êlre vingt fois, au grand étonnement et malgré les protestations du brave homme, qui affirmait que j’allais me rendre malade. Quand je cessai cet exercice, j’étais brisé et trempé de sueur. Je montai alors dans ma chambre et je me jetai sur mon lit.
Le jour commençait à baisser. Je fermai les yeux avec la volonté de dormir pour échapper aux idées qui m’obsédaient; mais l’activité de mon ceiveau me tint éveillé. Vers dix heures, je me sentis saisi par le froid. Mes habits s’étaient séchés sur moi et j’avais la lièvre. Une demi-heure après un train arrivait de Paris, mais il n’amenait pas Louise qui, dès lors, ne pouvait plus revenir que par le convoi de minuit et demi, à moins qu’elle ne prit une voiture. Je me déshabillai et me couchai. Je pris un livre et lus sans rien comprendre à ce que je lisais. Ma pensée était ailleurs. Dans l’état d’irritation nerveuse où j’étais, mon imagination s’obstinait 4 mc montrer Lou»e coupable, et je ne cherchais plus à lutter contre cette pensée atroce. Je me la représentais avec un autre homme, dans ses bras, lui prodiguant ses caresses, se montrant avec lui d’autant plus tendre qu’elle le voyait plus rarement. Un moment l’illusion fut si complète que j’avais véritablement les deux persoqnages sous les yeux. Louise venait de regarder l’heure à sa montre. Elle était devant une glace et elle nouait les brides de son chapeau. Elle faisait ses préparatifs pour revenir! Tandis qu’elle mettait ses gants et se dirigeait vers la porte, il la prit une dernière fois dans ses bras, la serra contre son cœur et lui donna un baiser qui la laissa tout étourdie et presque chancelante. « Attends I m’écriai-jo avec fureur, je vais te soule- •
LOUISE
nir! » Ces mots que j’avais dits tout haut me tirèrent de mon assoupissement, car j’avais fini par m’endormir, si l’on peut toutefois appeler sommeil cet état d’hallucination qui nous livre sans défense aux plus affreux cauchemars. Je me soulevai sur le lit, et comme j’essuyais la sueur qui ruisselait sur mon front, je crus entendre le bruit d’une voilure dans la grande avenue. Je prêtai l’oreille. La porte du jardin s’ouvrit, et presque aussitôt le frôlement d’une robe de soie emplit de son bruit joyeux l’escalier qui conduisait à nos chambres.
Louise parut.
— Ami, dit-elle, en jetant les yeux sur moi et en comprenant tout d’un regard, pardonne- moi le mal que je t’ai fai 11
Elle s’était jetée dans un fauteuil placé devant mon lit et elle m’avait pris les mains qu’elle baisait avec ardeur. J’étais si heureux de la revoir et elle paraissait si désolée que je n’eus pas le courage de me montrer sévère.
— Ne parle pas de pardon, lui dis-je, tu me ferais croire que tu m’as offensé. Mes craintes et mes mauvaises pensées ne résistent pas au bonheur de te revoir. Tout à l’heure j’étais lç plus malheureux des hommes; maintenant je suis rassuré et confiant. C’est la seule présence qui vient d’accomplir ce prodige. Tu vois que je mets mon cœur à nu de-
vant toi. Que ta franchise réponde à la mienne. Quelle que
LOL’ISE
soit la confidence que tu as à me faire, je suis prôt à l’entendre, et si tu as quelque plaie cachée à me montrer, lu me verras me mettre de moitié dans les chagrins. Je ne suis pas seulement ton amant, je suis aussi ton meilleur ami. Il n’y a qu’une chose que je ne te pardonnerais jamais, ce serait de m’avoir trompé, et si je te presse de t’ouvrir à moi, c’e3t que je suis bien sûr que tu n’as à me faire aucun aveu funeste à notre amour. Quand je te vois, il m’est impossible de ne pas croire que tu m’aimes comme je t’aime. Il y a cependant un mystère entre nous, un secret qui ne peut se prolonger sans danger pour notre bonheur. Tu dois sentir cela comme moi. Vivre comme j’ai vécu depuis ton départ ce n’est pas vivre. Je ne répondrais pas de ma raison s’il me fallait subir une seconde épreuve semblable, et plutôt que de m’y exposer, je partirais d’ici pour n’y jamais revenir, et tu ne me reverrais de ta vie.
— Tu parles comme je sens, dit Louise ; et cependant au moment de m’ouvrir à toi, j’hésite. C’est qu’il y a des choses qu’une femme ne dit pas facilement, môme à son meilleur ami, et surtout quand cet ami est son amant.
En disant ces mots, Louise se leva, ôta son châle et son chapeau et revint prendre sa place dans le fauteuil.
Je la regardais avec attention : sa figure, que la lampe éclàirait en plein, portait l’empreinte d’une grande inquiétude. Il était évident qu’un combat violent S3 livrait en elle. Elle tenait les yeux baissés comme pour m’empêcher de lire dans son cœur, ou bien elle les attachait sur les miens ave»* anxiété, cherchant sans doute à s’assurer si mes