‹ Louise Edouard GourdonChapitre 3 sur 11 · I.tfUISE · texte numérisé non relu

I.tfUISE

paroles étaient bien l’expression de ma pensée. Ce n’était pas l’attitude d’une femme coupable, mais celle d’un être irrésolu et qui doute de soi. Rien, du reste, dans sa personne, qui ne calmât mes alarmes. Elle était comme enveloppée dans un parfum de sincérité.

— Tu le vois, reprit-elle enfin, j’ai peine à me rassurer. C’est qu’il me semble, en consultant mon cœur, que moi je t’en voudrais si tu me faisais une confidence de la nature de celle que j’ai à te faire. Je ne suis pas la première femme que tu as aimée, cela n’est pas possible. Eh bien! je te fermerais la bouche de mes deux mains ou je me sauverais pour ne pas t’entendre, si tu voulais me parler du passé. L’amour véritable est exclusif et ombrageux; il a des susceptibilités avec lesquelles il ne faut pas jouer. Es-tu assez sûr de toi pour m’écouler sans colère et sans mépris lorsque je le parlerai d’un autre?

Ce début m’effraya, et je sentis le sang me monter à la figure. Louise disait plus vrai qu’elle ne le pensait. Elle entrevoyait un danger que je n’avais pas prévu et dont ses premiers mots me donnèrent la conscience en me frappant rudement au cœur. Je fis un effort sur moi-même pour paraître calme, et je lui dis :

— Il ne s’agit pas du passé, mais du présent. Pour l’un et

pour l’autre, le passé a fini le jour où, me montrant ta

chambre à coucher de Paris, tu m’as dit : « Aucun homme

n’a jamais passé le seuil de celte chambre. » Je n’ai pas ou- %

blié les paroles, tu le vois; ce sont bien celles qudtu m’as dites. Chaque jour qui s’est écoulé depuis m’en a confirmé

LOUISE

la sincérité. Je n’ai pas eu un instant de doute, et en ce moment même, après ce qui s’est passé, je te le répète, je suis troublé et malheureux, mais je ne doute pas. Tu ne me dois aucun compte de ta vie jusqu’au jour que je viens de rappeler. Tes secrets sont à loi; garde-les, je ne puis, je ne veux pas les connaître. Pour moi tu n’as existé que du jour où je t’ai aimée. Il faut, comme tu le dis, que les temps antérieurs à cette date bénie restent enveloppés d’obscurité, pour l’un et pour l’autre. Tu n'as rien à perdre à ce mystère. Mon imagination ne saura jamais te représenter autrement que le cœur haut et plein de nobles sentiments. Tu as donc raison, ne parlons pas du passé : il est couvert par notre amour. Qui dit amour dit confiance. Soupçonner c’est déjà moins aimer, puisque c’est croire l’objet qu’on aime moins digne. Mais nous ne pouvons faire que ce qui est arrivé aujourd’hui n’ait pas eu lieu. Il y a entre nous, depuis quelques heures, un secret qui nous trouble et menace notre bonheur. Notre attitude l’un vis-à-vis de l’autre ne nous le dit que trop! Tu dois donc parler. Veux-tu répondre à mes questions?

Elle fit un signe de tête affirmatif, mais en se retirant avec une sorte d’effroi dans le fond du fauteuil où elle était assise.

— Pourquoi, lui demandai-je, as-tu mis tant de précipitation à te rendre à l’appel de cet ami de Paris?

— Parce qu’il me faisait savoir qu’il partait ce soir même, et qu’il avait à m’entretenir longuement de mes intérêts.

— C’est donc ton homme d’affaires? un parent?

— Ni l’un ni l’autre.

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— Quels droits cette personne peut-elle avoir sur toi?

— Sur moi, aucun. Sur ma fortune, les droits d’un ami qui est à la fois un confident et un conseiller.

Je réfléchis un instant et je lui di3 :

— 11 y a alors une seconde personne dont tu ne parles pas, qui est liée intimement avec celle que tu viens de voir, et qui est absente en ce moment...

— C’est la vérité, dit-elle.

— Eh bien 1 fis-je avec une sourde colère, mais sans m’emporter, j’en sais assez maintenant I

— Non! cria-t-elle avec véhémence et en se levant, tu n’en sais pas assez ! Le malheur que j’avais prévu arrive. C’est toi qui l’as voulu ! Le soupçon vient d’entrer dans ton esprit, et, comme tu le disais tout à l’heure, tu m’aimes moins, ou plutôt tu me méprises déjà ! Mais tu es injuste, et je vais parler. Ce que j’aurais voulu te taire en te disant simplement : a Ami, je n’aime que toi et ne suis qu’à toi! » je vais te le dire. Tu crois que c'est du présent qu’il s'agit : c’est du passé. Le présent, pour moi, depuis que je te connais, c’est toi et toi seul.

— Vous me l’avez prouvé aujourd’hui 1 lui dis-je avec amertume.

— Mon Dieu! s’écria-t-elle, il croit que je mensl Faut-il que je sois déchue à ses yeux ! Voilà l’homme qui se croyait assez fort pour tout entendre ! Je joue ici mon bonheur et ma vie : écoute- moi donc. Quel serment faut-il que je te fasse pour to convainc! e de ma sincérité? Tu n’as pas été mon premier amant; je ne te l’ai jamais dit , je ne t’ai donc

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pas trompé. Voilà pour le passé. C’est du présent que tu as peur? Rassure-toi. L’homme qui m’a aimée avant toi n’est plus qu’un ani pour moi, depuis que lu as pris sa place dans mon cœur. C’est lui qui a été trompé et non pas toi; c’est lui qui aurait le droit de se plaindre, car lorsqu’il est parti, peu de temps avant que lu me fusses présenté, il m’aimait encore. Entre lui et moi tout est fini désormais, je le jure. J’attendais son retour pour le lui dire, mais je suis prête à le lui écrire sous tes yeux.

Louise avait parlé avec un accent de sincérité qui ne laissait pas de place au soupçon. Je me sentis honteux de mon rôle, mais je m’affermis dans ma résolution de lui rendre sa liberté. Pour rien au monde, je n’aurais voulu qu’elle me fit le sacrifice que je la voyais prête à me faire. L’idée que je pouvais être cause de son malheur, de sa ruine peut-être, entra dans mon cerveau et devint ma règle de conduite. J’entrevoyais enfin la vérité dans sa nudité prosaïque : il était évident qu’elle était allée à Paris pour des affaires d’argent. Si je l’avais moins connue, je lui aurais offert de grand cœur la moitié de ma fortur^, pour lui donner le repos et la garder tout à moi d’esprit comme je sentais bien qu’elle l’était de cœur; mais je savais qu’elle eût repoussé mes offres comme une injure. Il me lardait d’être seul pour me recueillir; je voulus l’éloigner en la rassurant.

— Non, lui dis-je, n’écris pas. Tu n’as plus rien à faire ni rien à dire désormais pour que je sois aussi sûr do loi que je le suis de moi-même; cette lettre serait donc une imprudence inutile. Ta première pensée était la bonne; quand il sera revenu, tu le verras; tu ne peux avoir aimé

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qu’un homme digne do loi. Ii l’aime probablement encore, car je n’admets pas que l’on puisse cesser de t’aimer ; pense à son chagrin, et ménage-lc.

Tandis que je lui parlais ainsi, elle m’écoulait avec une inquiétude mêlée d’étonnement. Mon calme subit l’effrayait; c’était elle qui, à son tour, doutait de ma sincérité.

— Tu ne m’aimes plus, dit-elle avec douleur. Voilà la punition de ma franchise 1 c’est la loyauté qui tue l’amour. J’aurais dû le tromper, inventer une de ces comédies impossibles qui réussissent toujours, te dire que je n’avais jamais aimé ni connu que toi : ton cœur et ton amour-propre se seraient mis d’accord pour me croire, et tu serais heureux. L’haleine la plus pure ternit un miroir : ainsi de l’amour. Mes paroles t’ont troublé; elles m'ont perdue, je le vois, je le sens surtout! et mon désespoir est de ne pas pouvoir les reprendre. Au fond, vous êtes tous les mêmes, et vous ne différez que par les nuances de l’éducation. C’est par le mensonge qu’ou vous prend et par la fausseté qu’on vous garde ; les malheureuses qui font métier de leur amour le savent bien, et elles ne sont pas les seules!

J’avais voulu plusieurs fois l’interrompre pour lui dire qu’elle se trompait, que je l’aimais toujours autant ; mais elle ne m’avait pas laissé parler, et quand elle eut fini, elle cacha son visage dans ses deux mains et se mit à pleurer et à sangloter. J’étais profondément ému, et je sentais s’affaiblir ma résolution de la quitter, ou plutôt l’idée de cette séparation me paraissait barbare. J’attirai Louise vers moi, je baisai son beau front tout assombri, je m’efforçai de la calmer en lui répétant, en lui jurant qu’elle était tou-

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jours la même pour moi; puis, quand elle fut un peu rassurée, je l’engageai doucement à rentrer chez elle pour prendre un repos dont elle devait avoir grand besoin.

S’attendait-elle, après les émotions de cette longue scène à un autre dénoûment? Comptait-elle sur une réconciliation définitive et scellée par nos embrassements? Les femmes pourraient le dire. Toujours est-il qu’elle parut consternée en se levant, et qu'elle me dit adieu d’un ton désespéré. Rendue à la porte, elle s’arrêta, se retourna pour me regarder une dernière fois, puis elle ouvrit et disparut.

Malgré l’heure avancée et les fatigues du jour, je ne me sentais nullement disposé au sommeil ; je me trouvai même une vigueur d’esprit qui m’étonnait. L’incertitude est le plus grand de tous les maux ; c’est le plus lourd fardeau qui puisse peser sur notre esprit. Maintenant que je savais tout, j’étais soulagé d’un poids écrasant ; ma plaie la plus douloureuse s’était fermée; lès explications de Louise, sa noble indignation à la seule idée que je la soupçonnais* l’avaient cicatrisée comme un baume divin, et je me sentais tout rafraîchi. J’allais pouvoir tenir conseil avec moi-même; je savais tout et je voyais toute chose sous son véritable jour. En consultant mon cœur, j’y trouvai la même tendresse pour Louise; je le lui avais dit et c’était vrai ;'mon plus grand bonheur eût été de continuer de vivre avec elle; je n’entrevoyais pas de joies comparables il celles que j’avais trouvées dans notre amour. Mais si mon cœur me disait de rester, de ne rien changer à mon existence, sous peine de me rendre le plus malheureux des hommes, une voix intérieure, qui me semblait être celle du dovoir, me criait de

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partir. C’était elle qui, tout à l’heure, m’avait donné ces apparences de froideur cruelle devant l’objet aimé ; en son absence, elle devait prendre le dessus et dominer les élans de mon cœur. « Puisqu’il faut qu’un sacrifice soit fait par l’un ou par l’autre, me disais-je, c’est moi qui sacrifierai mon bonheur en m’éloignant d’elle; je ne veux pas être la cause de sa ruine. Elle appartient à son ancien amant plus encore qu’à moi, puisque c’est de lui, paraît-il, qu’elle tient sa fortune, ou plutôt qu’elle doit la tenir un jour. Entre elle ^>t lui, malgré les assurances qu’elle m’a données et qui ne m’inspirent aucun doute, il n’y a pas de place honorable pour moi; je dois donc partir au plus tôt. » Tous mes raisonnements aboutissaient à cette résolution désespérée. Je sentais bien que je préparais mon propre malheur, et qu’en me séparant de Louise je brisais mon cœur ù jamais; mais une sorte d’exaltation, qui venait de la conscience et non pas du cerveau, m’encourageait à ce terrible sacrifice. Je n’hésitais pas, et je me montrais sévère pour moi jusqu’à la cruauté, parce que je me voyais en présence d’un devoir à remplir. Si je m’attendrissais, c’était sûr Louise, et mes perplexités à ce sujet prouvaient et la foi que j’avais en elle et la profondeur de mon amour.

Je n’osais m’arrêter à l’idée du mal que j’allais lui faire, de crainte de faiblir. Comme ces criminels qui ferment les veux en frappant, pour que la douleur de leur victime ne les désarme pas, je détournai ma pensée de Louise pour la Importer sur moi-même. Affermi dans mon projet d’une séparation immédiate, je me demandai quel aliment nouveau j’allais donner à mon esprit pour m’arracher à mes propres

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tourments. Je ne vis d’allégement possible à mes maux que dans un long voyage, et je me décidai à l’entreprendre surle-champ. J’avais un ami intime à Florence; je résolus d’aller le rejoindre et de passer quelque temps près de lui. Après cette première étape, me disais-je, je visiterai toute l’Italie; je verrai Venise, Rome, Naples et la Sicile. C’était un*projet conçu depuis longtemps, et que mon goût pour les beaux-arts m’avait toujours montré sous les plus riantes couleurs. « Si la vue de cette belle nature, de ces vieux monuments et de ces incomparables merveilles de la statuaire et de la peinture ne me donne pas l’oubli, me disais-je, c’est que la plaie sera incurable. Faisons-cn l’expérience au risque même de ma vie. Je m’éloignerai d’ici demain au matin ; il ne faut même pas que nous nous revoyions, je ne serais pas assez sûr de moi 1 Je me rendrai à Paris, où je ferai à la hâte et secrètement mes préparatifs de départ, et dans deux ou trois jours je pourrai me mettre en route. » Je ne voulus pas cependant que Louise se méprît sur les motifs de ma résolution et qu’elle l’attribuât à un ressentiment injuste. Je me levai, je m’habillai, et je lui écrivis une longue lettre où je lui disais toute la vérité. Les expressions en étaient si naturelles et si loyales, qu’elle était écrite, pour ainsi dire, avec le sang de mon cœur. En la lisant, Louise devait être bien persuadée que je l’aimais toujours autant, et que si je m’imposais un sacrifice si cruel, c’était, non pas parce que j’avais des griefs contre elle, mais parce que je ne voulais, pour rien au monde, que mon amour troublât sa vie et compromît son avenir. Je savais que le seul moyen d’adoucir le coup terrible que j’allais lui porter, c’é-

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tait de lui laisser la conviction profonde que je ne lui reprochais rien, non par charité ou indifférence, mais par esprit de justice. Je lui parlai peu cependant de mes propres douleurs, pour ne pas augmenter les siennes. Je la remerciai de tout le bonheur qu'elle m’avait donné, et dont le souvenir devait être à la fois, désormais, ma consolation et mon tourment, et je lui laissai entrevoir que, plus tard, si le temps et l’absence cicatrisaient mes blessures, je n’aurais pas de désir plus ardent, de joie plus vive que de retourner près d’elle, pour lui tendre la main d’un ami.

Cette froide analyse ne saurait vous donner une idée de ma lettre, écrite sous l’impression des sentiments les plus opposés et les plus violents. Ces choses-là ne peuvent guère se raconter à distance. Qui m’eût vu, la nuit, à peine vêtu, les cheveux en désordre, le front chargé de nuages, le regard tantôt fixe et tantôt égaré, la main crispée sur le papier, faisant courir la plume, ou bien s’arrêtant incertaine et prête à déchirer les feuillets déjà remplis, m’eût pris certainement pour un fou. Quand un homme est capable de faire ce que je fis dans cette circonstance, c'est-à-dire de prendre à deux mains son cœur dans sa poitrine et de le serrer comme on serre un oiseau qu’on veut étouffer, soyez sûr qu’il n’est pas d’acte héroïque qu’il ne puisse accomplir. Si pendant que je consommais ce cruel sacrifice, Louise fût venue me dire : « Ami, oublions tout pour ne songer qu’à notre bonheur ; je brise tous les liens qui ne viennent pas de toi, et je ne veux rien être que par toi, # je serais tombé à ses genoux, et j’aurais été le plus heureux des hommes.

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La lettre finie, je me hâtai de la mettre sous enveloppe et de la cacheter pour m’ôter tput désir de la relire. Je n’étais paê assez sûr de moi pour la laisser sous mes yeux. Mécontent d’une phrase ou d’un mot, ne cherchant peut-être qu’un prétexte pour anéantir ces douloureux feuillets qui allaient décider de ma vie, j’aurais pu, dans un moment de lûcheté, les approcher de ma lampe et les brûleF. La lettre détruite n’eût certainement pas été remplacée par une antre, ou plutôt dans la disposition d'esprit où j’étais après cet effort suprême, je n’aurais repris la plume que pour demander pardon à Louise d’avoir pu vivre deux heures avec la pensée do la quitter et la cruauté de le lui dire. J’étais donc sur la pente de la défaillance, mais je le sentais, et le pli cacheté où j’avais mis tout mon courage était comme le bouclier qui protégeait ma faiblesse.

Mon projet étant de partir de très-grand matin, avant même le réveil de Louise, je ne me recouchai pas, de crainte de dormir trop tard et de manquer le premier convoi qui passait à sept heures. Pourtant je me sentais brisé, et mon pauvre cerveau aurait eu le' pl us grand besoin de se rafraîchir un peu dans quelques instants de sommeil. Pour m’occuper, je procédai sans bruit à la visite de mes tiroirs et j’y pris différents objets dont je formai un petit paquet que je résolus d’emporter. Au nombre de ces objets se trouvaient les lettres-que Louise m’avait adressées ù Poitiers, y compris celle dont le retard m’avait tant tourmenté et qui m’était revenue à la campagne. Je voulus relire cette lettre qui se rattachait à nia situation présente par un lien fatal. Arrivé au point où Louise s’était vue obligée de s’interrompre pour

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courir à Paris et me le disait, je sentis saigner de nouveau toutes mes blessures, et je souffris autant que j’avais souffert quelques heures auparavant, lorsqu’elle m’avait quitté si précipitamment. A ma douleur se mêlaient des élans de colère dont j’étais surpris. C’était le côté égoïste et presque sauvage qui se réveillait en moi : « Deux fois en quelques semaines, me disais-je, il s’est présenté une circonstance plus puissante que son amour et à laquelle elle m’a sacrifié sans hésitation ! Quel rôle misérable n’ai-je pas joué dans ces moments-là ? Est-ce qu’elle n’aurait pas dû m’éviter ces humiliations ? Est-ce que la première preuve de l’amour n’est pas le respect de l’objet aimé ? Pour rien au monde je n’aurais eu le triste courage de faire ce qu’elle a fait...» Chose étrange! je me tenais ce langage et je me sentais ce nouvel accès d’indignation au moment où moimôme je venais de prendre un parti qui devait lui percer le cœur en me décidant à la quitter, non pas pour une heure, non pas pour, un jour, mais pour jamais ! Engagé de nouveau dans cette voie, mon esprit s’v enfonça aveuglément, et je puis dire stupidement, avec la rapidité et l’inflexible rigidité d’une locomotive sur ses rails. Je finis par me persuader que Louise n’avait pas fait ce qu’elle aurait dû faire et qu’elle s’était mal conduite envers moi. L’idée de la séparation avait donc décidément le dessus. Je dis décidément parce qu’il ne me restait plus guère le temps de me déjuger encore une fois et de m’attendrir. La pendule venait de sonner six heures. Le soleil, déjà haut à l’horizon, resplendissait sur la campagne et flamboyait à mes vitres. J’ouvris ma fenêtre sans bruit pour jeter un regard d’adieu

LOUISE

6ur notre jardin. Il me parut plus beau que jamais. C’était comme une corbeille de verdure, de fleurs et de fruits. L'air était embaumé des parfums du matin. « Le bonheur était là, » dis-je tristement en détournant la tôle pour ne pas céder au charme de toutes ces belles et douces choses, qui semblaient m’inviter à rester ; « où le trouverai-je, maintenant?»

J’avais complété ma toilette et j’étais prêt à partir. Je pris le petit paquet préparé dans la nuit, ainsi que la lettre destinée à Louise, afin que mon domestique la lui remit aussitôt que mon absence serait connue. Je voulais qu’il vtnt me rejoindre à Paris dans l’après-midi, et je me proposais

de lui donner mes ordres pour qu’il réglât sa conduite selon

ma volonté.

Le cœur serré, le visage pâle, tremblant comme un homme qui vient de commettre un meurtre, j’ouvris doucement la porte de ma chambre pour gagner l’escalier. J’y arrivai sans avoir fait aucun bruit, et je commençais à le descendre lorsque je me sentis toucher à l’épaule. Je me retournai avec effroi et je me trouvai face à face avec Louise 1

Elle me fit signe d’entrer dans sa chambre.

— Tu pars, me dit-elle d’un ton désolé mais sans colère, tu me fuis; je l’avais prévu ! J’avais lu ta résolution dans tes yeux hier au soir, et j'épiais le moment de ta fuite. Il y a deux heures que je t’attendais, collée contre ma porte, qui n’était que poussée, et prête à t’arrêter au passage. Ne me dis pas que je me trompe et ne te défends pas. Je devine

LOUISE

lout et je comprends tout! Tu te rends au chemin de fer, et ton projet est de ne plus revenir ici. Celle lettre que tu tiens à la main, elle m’est destinée. Tu m’y fais tes adieux en me demandant pardon et tu me dis que lu t’éloignes dans l’intérêt de mon avenir. C’est bien cela, n’est-cc pas? Tu vois que dans certains moments les femmes ont la lucidité des somnambules. Donne-moi cette lettre, si elle est bien pour moi.

Je la lui donnai. Elle brisa le cachet, parcourut les feuilles du regard, sans les lire, les froissa et les jeta sur le parquet en disant :

— Je sais tout cela par cœurl Ta main tremblait en m’écrivant : c’est ce que je voulais voir. Maintenant, ôte ton chapeau (elle nie l’enleva elle-même), et dépose ton petit sac de voyage : le moment n’est pas venu pour toi de partir; il faut rester!

Elle avait prononcé ces derniers mots d’un ton presque impérieux qui me surprit et me blessa. Je la regardai avec étonnement.

— Tu vas me comprendre, dit-elle. Asseyons-nous là.

Elle me conduisit jusqu’à sa chaise longue, où elle me

força de m’asseoir ; puis, m’ayant pris la main, elle la plaça ouverte sous sa poitrine, à l’endroit de la taille, contre laquelle elle la comprima fortement avec ses dix doigts.

Je restai interdit et presque efl'rayé.

— Tu crois sentir les battements de mon cœur, repritelle après un instant ; tu te trompes ; ces tressaillements sont ceux d’un petit être qui respire en moi. Nous sommes

LOUISE

deux qui te disons de rester. Tu vois bien que tu ne peux pas partir !

A cette révélation soudaine, je fus comme foudroyé. Je voulus parler, mais la parole expira sur mes lèvres, et je restai sans mouvement.

— 0 Louise ! chère Louise ! m’écriai-je enfin, je suis un grand coupable, et tu ne me pardonneras jamais !

— Ne parle pas ainsi, dit-elle, avec une ineffable douceur. Je n’ai rien à te pardonner, puisque je t’ai dit que j’avais tout compris. Tu as voulu faire ce que j’aurais fait si j’avais été à ta place et toi à la mienne. Nos deux cœurs se valent et sont formés l’un pour l’autre. Ils ont souffert les mêmes maux et se consoleront dans le même bonheur. Notre petit consolateur est là. Tu l’aimes déjà, puisqu’il s’est fait sentir à la main en attendant qu’il se montre à tes yeux. Quel trait d’union entre nous I C’est surtout pour lui que je n’ai pas voulu te laisser partir. Si j’avais été seule, je ne t’aurais pas retenu ; je serais peut-être morte de douleur, mais je ne t’aurais accusé ni de cruauté, ni d’injustice.

— Tu vaux mieux que moi, m’éeriai-je, et tu t’abaisses pour me faire croire que je suis à ton niveau; mais je sens ma faute, et si je consens à me montrer indulgent pour moi-môme, c’est que les sentiments que j’éprouve eu ce moment me relèvent à mes propres yeux. Si tu savais ce qui s’est passé en moi tout à l’heure! J’en suis encore troublé, et je me sens comme un homme qui s’éveillerait subitement dans un monde nouveau. Celte révélation inattendue et tes paroles m’ont rendu meilleur; je crains de ne pas avoir assez de tendresse 4 vous donner, à toi et à lui'. Un enfant ! Quels devoirs ce doux mot n’impose-t-il pas ! Écoute bien ceci, Louise, et gardes-en le souvenir pour me confondre au besoin avec mes propres paroles : je suis à toi corps et âme, et quoi qu’il arrive ma confiance ne se démentira jamais.

— Ne jure pas, dit-elle, et n’engageons pas l'avenir! sachons seulement être heureux du présent, et pour en jouir, voyons-nous tels que nous sommes. Entre deux cœurs comme le tien et le mien, quami la confiance est égale et qu’on la sent inaltérable, il faut tout se dire. L'amour vrai ne prend peur que des choses qu’il ne sait pas. J’ai compris cela trop tard. Notre malheur a été de nous être aimés sans nous bien connaître. Si j’avais fait de loi mon ami et mon confident avant que tu fusses mon amant, tu ne m’aurais pas moins aimée et nous aurions échappé à bien des tourments.

Il est encore temps de revenir dans le bon chemin ; revenons-v. Tu viens de parler de ta confiance, et lu es sûr que désormais elle ne faillira pas: tant mieux! car je veux t’entretenir longuement de moi, ramener ton esprit sur un

LOUISE

sujet qui lui a été douloureux et compléter une confidence qui, si elle restait inachevée, te laisserait quelque chose à me pardonner. Pardon et oubli sont des mots qu’il faut . remplacer par ceux de confiance et amour. Je veux que tu voies clair en moi comme en toi-môme. Je sens maintenant que tu ne m’en aimeras pas moins et que nous serons mieux l’un à l’autre quand je t’aurai tout dit.

— Parle, si telle est ta pensée, je suis prêt à t’entendre; mais sois bien sûre que tu n’as plus rien à faire pour qucje voie en toi la femme la plus digne d’estime et d’admiration.

— Merci, dit-elle, d’un ton plein de reconnaissance. Ces bonnes paroles dissipent mes derniers scrupules. Je serais la femme la plus criminelle du monde, que je me sentirais, je crois, le courage de te faire une confession générale. Mais le récit que lu vas entendre est des plus vulgaires. Mon histoire est celle de beaucoup de femmes, avec cette différence • que la plupart de celles qui tombent dans le mal s’y en* foncent de plus eu plus et finissent par perdre la conscience de leurs actions;, tandis que moi je n’ai pas cessé un instant de faire des efforts inouïs pour m’élever au-dessus de ma condition et racheter par tous les autres côtés de ma vie ce qu’un seul côté avait de blâmable. La société que tu as vue chez moi, la considération dont elle m’entourait, l’inaltérable amitié de quelques hommes distingués très-assidus à mes réceptions, sont autant de preuves de ce que je dis. Ces témoignages de respect et de franche cordialité étaient ma consolation et ma force. Ils me prouvaient à mes propres yeux que je valais encore quelque chose et que je n’étais

LOUISE

pas confondue avec les malheureuses pour lesquelles les hommes se ruinent en les méprisant. Je ne dois pas, du reste, n’attribuer qu’à ma bonne nature ces honorables sentiments. Ils m’avaient été comme révélés par celui qui, le premier, m’ouvrit les yeux sur les choses de ce monde et fut moins mon amant que mon guide et mon appui. J’étais dans la désolation et les larmes quand il m’apparut. Il se montra à moi comme un consolateur, et cette première impression, qui lui donnait un prestige particulier, ne s'est jamais complètement effacée de mon esprit. J’avais dix-sept ans, j’étais mariée depuis quelques mois à peine, et je venais de perdre mon mari. Ce malheur me laissait sans ressources. Mon mari était fils d’un des plus humbles fermiers de l’homme qui devait bientôt jouer un si grand rôle dans ma vie. Nous habitions une pauvre ferme de la Bourgogne. Un jour, comme j’étais à la fenêtre de ma chambre, regardant tristement sur le chemin désert, je vis tout à coup arriver au grand trot d’un beau cheval une élégante voilure conduite par un jeune homme qui me parut avoir vingt-cinq ans au plus, et dont la boutonnière était décorée d’un ruban rouge. Il descendit de voiture, >fit signe à un paysan de tenir son cheval, puis il entra chez nous. Que venait faire cet inconnu dans notre misérable maison? Je serais bien descendue pour le savoir, mais je ne l'osai pas à cause de mon deuil tout récent. Mon beau-père efma belle-mère l’avaient reçu, et je les entendais parler tous les trois avec une certaine animation, mais sans qu’il me fût possible de saisir aucune de leurs paroles. Un vague instincî me disait pourtant qu’il s’agissait dç moi et que c’était

mon sort qu’on décidait. Ce pressentiment se changea en certitude lorsque j’entendis ma belle-mère prononcer mon nom. Alors je ne fus plus maîtresse de ma volonté. Poussée par une ardente curiosité, j’ouvris la porte de ma chambre et je m’apprêtais à descendre sur la pointe du pied quelques-unes des marches de l’escalier, ce qui m’eût permis d’entendre sans être vue, lorsqu’un grand bruit se lit en bas : ils venaient eux-mêmes me trouver. Je n’eus que le temps de rentrer précipitamment, de refermer la porte et de retourner près de la fenêtre, où je m’assis. J’étais bouleversée.

— Voici M. le comte qui veut te parler pour ton bien, dit mon beau-père aussitôt qu’ils furent entrés.

— Oui, pour ton bien, ajouta sa femme. Il a appris notre malheur, et il veut se charger de ton avenir. Tu sais que nous ne sommes pas riches !

Cette dernière parole, dite d’un certain ton, me blessa, et je sus mauvais gré au nouveau venu de me l’avoir attirée. Il s’aperçut sans doute de ma confusion, car son regard me demanda clairement pardon. Je lui présentai une chaise; il s’assit; nous étions seuls.

— Madame, me dit-il, en attachant sur moi des yeux pleins de bonté, vous ne me connaissez pas, mais moi je vous connais. Je vous ai vue, petite fille, venir plusieurs fois au château, et je me rappelle que mon père vous mettait sur ses genoux et vous embrassait. Depuis, je ne vous ai jamais complètement oubliée. En apprenant le malheur qui vous a frappée, ma première pensée a été de venir franchement vous offrir mes services. Voici quel est mon projet. Je vais retourner ces jours-ci à Paris, où je suis retenu la plus

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grande partie de l’année. Je m’occuperai de vous y trouver une position honorable; je vous avertirai quand je l’aurai trouvée, et vous viendrez en prendre possession si elle vous convient.

J’acceptai sans qu’il fût obligé d’insister. Derrière quel motif me serais-je réfugiée pour refuser? Je comprenais tout ce qu’il y avait de cruel et d’intolérable dans ma position; je ne voyais autour de moi aucune affection, aucun appui, et mon cœur ne s’était pas encore ouvert à la défiance. J’étais veuve, mais une veuve de dix-sept ans. dont les sœurs ont fait l’éducation dans une école de campagne, et qui a conservé sur les choses de ce monde toutes les illusions ou plutôt toute l'ignorance d’une petite fille. Et puis le protecteur qui s’offrait à moi avait l’air si bon, si désintéressé, si plein du seul désir de m’être utile! Non-seulement j’acceptai sans hésitation, mais au fond du cœur je me trouvai une vive reconnaissance pour l’ami inattendu qui venait ainsi alléger mes peines et m’offrir son appui au moment où le ciel et la terre semblaient m’abandonner. 11 partit en emportant l’assurance que je remettais aveuglément mon sort dans scs mains. Quinze jours après, je fus informée par une lettre qu’une vieille parente du comte, Sur les renseignements qu’il lui avait donnés et le récit qu’il lui avait fait de mes malheurs, était disposée à me recevoir comme dame de compagnie et qu’elle m’attendait. La femme de charge du château avait reçu par le même courrier les instructions et les pouvoirs nécessaires pour m’accompagner jusqu’à Paris. Je fis aussitôt mes apprêts de départ, à la grande satisfaction de mon beau-père et de ma belle-mère, qui n’eurent

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ni une larme, ni un attendrissement vrai lorsque je leur fis mes adieux. A Paris, nous descendîmes, ma compagne et moi, dans un hôtel que le comte nous avait indiqué. Il vint nous y voir, et le jour môme il me conduisit chez sa parente qui me reçut avec une bonté dont je fus touchée jusqu’aux larmes. Mon petit logement était prêt. C’était une chambre charmante, meublée avec richesse. Quand je m’y vis seule, je regardai avec étonnement et admiration les objets qui m’entouraient, n’osant pas croire que tout cela fût pour moi, écartant avec précaution les beaux rideaux de la fenêtre pour voir dans la rue, marchant sur la pointe du pied pour ne pas gâter les belles fleurs du tapis. Je croyais rêver; mais mon étonnement fut à son comble, lorsqu’une femme étant entrée dans ma chambre avec toutes les apparences d’un profond respect, m’annonça qu’elle était à mon service et me demanda mes ordres. Je fus si troublée que je me sentis devenir pourpre. J’avais remarqué que celle qui m’offrait ainsi humblement ses services était beaucoup mieux habillée que moi. Celte circonstance confondait ma raison et bouleversait toutes mes idées sur les rapports des différentes classes entre elles. Ma femme de chambre (pour rien au monde je ne l’aurais appelée de ce nom alors) ne parut pas s’apercevoir de mon trouble. Elle me demanda si elle pouvait ouvrir le coffre contenant mes effets pour les serrer dans les meubles. Cette proposition m’effraya. Pour la première fois je fus honteuse de l’indigence de ma garde-robe, et je ne voulus pas que le3 yeux de celle qui devait me servir vissent de quelle toile grossière était fait

mon linge de corps. Je lui dis que je me chargeais de ce

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soin el que jo n’avais pas besoin d’elle en ce moment. Elle ouvrit alors l’armoire à glace et les tiroirs de tous les meubles, puis elle se retira. Je n’eus pas, du reste, à rougir longtemps de mes habits, car, dès le lendemain, la couturière de madame vint me prendre mesure de plusieurs robes. J’étais eu grand deuil : je n’avais donc pas le choix des couleurs, mais j'appris que les signes extérieurs de la douleur ont eux-mêmes leurs modes et leurs élégances. Ces premiers détails doivent te faire penser que ce que l’on attendait de moi n’était ni bien pénible ni bien difficile. On me demandait une société plus qu’un service. J’étais dans la maison sur le pied d’une parente. Pendant les premiers jours, je marchai donc d’étonnement en étonnement; mais je mettais mon amour-propre à n’en laisser rien paraître. L^s femmes se font plus vile que les hommes à ces changements subits de position. Le lendemain de mon arrivée, pendant que je déjeunais avec madame, elle me mit au courant de mes fonctions. C’était d’une simplicité qui me charma : déjeuner avec madame, lui faire une lecture, l’accompagner à la promenade dans sa voiture, dîner avec elle, lui tenir Compagnie le soir, telles étaient les principales conditions du programme. Je n’avais qu’une crainte, celle de ne pas lire asseï agréablement pour que ma maîtresse m’écoutât avec plaisir; mais il parait que ma crainte était puérile, car, après une première épreuve de quelques minutes, madame déclara que je lisais à ravir, avec un charme particulier, une grande finesse d’expression et que mon organe l’enchantait. Elle me questionna avec bonté sur mon instruction, me demanda ce que j’avais appris dans ma petite école de pro-

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vince, et s'abstint d’une surprise qui m’eût blessée lorsque je lui confessai que je ne savais à peu près rien. Elle m’annonça alors que son désir était de compléter mon éducation, et que toute la matinée, c’est-à-dire jusqu'à midi, heure du déjeuner, serait consacrée aux leçons de mes maîtres. Cette nouvelle me combla de joie. Je n’étais pas encore entrée dans le monde que déjà j’entrevoyais ses exigences. Je remerciai madame avec une effusion qui fit bien augnrer de mes progrès. On me donna des professeurs d’histoire, de littérature, de musique et d’italien. Je commençais mon instruction à l’âge où les femmes finissent habituellement la leur ; mais je me promis de rattraper le temps perdu, et je tins parole.

Mon bienfaiteur, la première cause de tous les bonheurs qui m’arrivaient, laissa passer une huitaine, de jours sans . venir voir sa parente, ou plutôt sans se montrer à moi. II voulait sans doute que je me fusse déjà un peu faite à ma nouvelle vie avant de me revoir. II. parut enfin, et quand je le vis je ne trouvai que des pleurs pour le remercier. Celte petite scène intime se passait au salon. Madame paraissait heureuse et fière de ces larmes qui étaient le témoignage le plus éloquent de ma reconnaissance pour ses bontés. Quant à lui, il me prit la main et m’encouragea par de bonnes paroles, mais je le trouvai un peu froid. Il me semblait qu’il me traitait trop en petite fille et qu’en ce moment mes professeurs me nuisaient. Je remarquai cependant qu’il parut satisfait de ma personne. Il est vrai que la couturière m’avait transformée. Moi-même je ne me reconnaissais pas quand , seule dans ma chambre, je me regardais

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dans la glace de ma psyché. J’étais surtout émerveillée du parti vraiment extraordinaire que nia femme de chambre, qui me coiffait, savait tirer de mes cheveux. Malgré celte réserve, que je ne comprenais pas alors , le comte me parut un modèle d’élégance et de distinction. Tandis qu’il s’entretenait avec madame, je le regardais à la dérobée. C’était un grand jeune homme brun, un peu maigre, à la mine sévère, au regard vif, à la parole facile. Contrairement à la plupart des autres visiteurs que j'avais vus jusqu’à ce moment, il parlait surtout de choses sérieuses. Madame l’écoutait avec une considération marquée. Il lui donnait des nouvelles politiques, réfutait les erreurs des journaux qu’elle avait lus, et lui parlait du roi et de la famille royale qu’il voyait quelquefois. Tout cela était bien nouveau pour moi et m’intéressait beaucoup. A partir de celte première visite, il vint souvent , c’est-à-dire deux ou trois fois par semaine. Je le voyais toujours arriver avec une oie inexprimable, mais que j’appris bientôt à contenir. Lorsqu’il entrait, je remarquai que son premier regard était pour moi, de même que son dernier quand il s’en allait. Il s’informait de mes progrès avec sollicitude, comme un frère l’eùt fait pour sa sœur; et quand madame, très-indulgente, se montrait encore plus enchantée que d’habitude de ma personne, il m’annonçait quelque beau cadeau qu’il m’apportait lui-même. C’est ainsi qu’en très-peu de temps j’eus sous la main, m’appartenant en toute propriété, ces mille charmants petits objets d’utilité ou d’agrément qui sont quelque chose dans le bonheur d’une femme. Il n’oubliait pas non plus ma bibliothèque, qu’il avait entrepris de composer et

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qu’il enrichissait de nos meilleurs ouvrages classiques. Il venait rarement sans m’apporter Quelque beau livre, richement relié, mais dont le fond avait encore plus d’éclat que l’habit. Il me le remettait en me complimentant, et madame méconnaît un baiser sur le front. C’était ce qu’ils appelaient en riant leur petite distribution de prix. Il n’y manquait, en effet, que les couronnes. Je reçus ainsi, successivement et en très-peu de temps, tous les prix imaginables, y compris le prix de vertu, celui à coup sûr que je méritais le mieux.

Le père du comte, un des plus riches propriétaires de France, avait été pendant quinze ou dix-huit ans le député de notre arrondissement. Il était mort laissant à son fils, maître des requêtes au conseil d’État, une fortune immense. Le comte, malgré sa jeunesse et ses grands biens, avait pris la vie au sérieux. L’exemple du père, travailleur infatigable, n’avait pas été perdu pour le fils. Le comte était un de ces rares jeunes hommes qui, malgré leur fortune, ne se sentent nullement déliés envers la société et sont incessamment préoccupés du noble désir de faire quelque chose d’utile. Les habitudes de cette vie laborieuse se révélaient dans l’aspect un peu sévère de sa personne. En le voyant, on sentait qu’on n’avait pas devant soi un homme frivole, et quand il parlait on devinait un esprit supérieur. Ce n’était pourtant ni un pédant ni un discoureur : c’était une franche et loyale nature, que le sort avait placée dans une bonne voie et qui s’v était affermie en s’y trouvant bien. Il avait la gaieté naïve et spirituelle de l’homme pour qui la conversation est la récréation du travail. Son élégance n’emprun-

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tait rien à sa toilette. Sa mise était d'une simplicité qui eût nui à un homme moins' distingué. Rien ne ressemblait moins que le comte à un homme à la mode. Il usait de sa fortune sans éclat et sans bruit. Il était aussi loin de l’ostentation que de l’avarice. Il faisait beaucoup de bien et se cachait pour le faire. L'hôtel qu’il habitait, l’ancien hôtel paternel, était superbe; mais il se fût contenté d’un modeste appartement, pourvu qu’il y eût trouvé la tranquillité. Il avait de beaux chevaux dans scs écuries, mais le plus souvent il sortait à pied, et jamais l’idée ne lui vint de faire étalage de son luxe pour lo seul plaisir d’éblouir la foule. Il avait horreur de ces exhibitions en public qui sont la grande joie des parvenus. Toutes ces qualités , que je découvris successivement ou que je devinai, me frappaient par le contraste qu’elles formaient avec ce que je voyais des autres hommes. La première impression que j’en ressentis fut vive et douce ; mon admiration pour sa personne s’en augmenta, et je m’habituai à lui reconnaître en toute chose une supériorité marquée. Ce jugement de mon esprit étaitil partial, ou bien mon cœur, tout plein de reconnaissance, égarait -il ma raison? Encore aujourd’hui je crois à mon impartialité. Ce qui est certain, c’est que ma reconnaissance se changea insensiblement en un sentiment plus tendre, et que bientôt il ne me fut plus possible de me dissimuler que j’aimais le comte.

Lui, m’aimait-il? Je n’en fus bien sûre que lorsqu’il m’en fit l’aveu, et ce jour-là j’étais de nouveau dans la tristesse et le deuil. Madame venait de mourir. Après deux ans de l’existence la plus heureuse, je me retrouvais seule encore

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une fois. Je dis seule, parce que pour rien au monde je ne serais retournée chez mon beau-père et ma belle-mère. La petite paysanne avait été heureuse de lesfuir: la parisienne n’aurait pu vivre un jour avec eux. Non pas que je me sentisse retenue à Paris par mes habitudes de luxe, mais parce que je m'étais faite à la société des gens intelligents et qu’il ne m’eût pas été possible d’en voir une autre. J’avais dix-neuf ans; mon instruction était plus variée et surtout plus substantielle que ne l’est ordinairement celle d’une femme; la lecture des livres sérieux m’avait habituée à la conversation des hommes sérieux : qu’aurais-je été faire dans une ferme et comment y aurais-je vécu?

Ma maltresse, ou plutôt l’excellente amie que je venais de perdre, avait voulu m’étre utile même après sa mort. Au moment de faire ses dispositions dernières, elle avait pensé à moi, et je me trouvais comprise dans scs libéralités pour une somme qui me mettait désormais à l’abri du besoin. Le comte saisit avec chaleur cette circonstance pour m’offrir de nouveau ses services. Il me proposa d’administrer ma petite fortune et s’efforça de me prouver que je ne devais pas quitter Paris, « La plupart de mes amis sont déjà les vôtres, me dit-il, restez-nous! Vous souffrirez moins de votre changement de position en retrouvant autour de vous les mômes visages. Vous avez besoin d’un ami intime, d'un protecteur dévoué : je serai l'un et l’autre. » Il plaidait une cause gagnée d’avance, car je n’avais jamais eu d’autre désir que de me laisser conduire par lui. Je le lui dis aussitôt, et mon acceptation parut le combler de joie. Tu devines le reste. L’amant ne cessa pas d’ètre l’ami , <ju plutôt

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en devenant amant l’ami redoubla de sollicitude et de soins. Pendant huit ans, car il y a huit ans que les événements dont je te parle se sont passés, le comte a vevllé sur moi comme un père sur son enfant. 11 a été mon frère et mon tuteur. C’est lui qui m’a conseillée et guidée. C’est lui qui a formé ma société , cette société qui ferait honneur à une femme du meilleur monde, et qui a su me la conserver malgré ma position équivoque. Si je suis honorée et respectée, c’est par lui et à cause de lui. Ce que j’ai, ce que je sais, ce que je suis, je le lui dois. 11 m’a fait l’existence la plus douce . sans que jamais ma délicatesse ail eu à souffrir de ses bienfaits. Dans ses mains, ma petite fortune donne les produits d’une grande, et quand je lui témoigne mon étonnement à ce 6ujet, il me ferme la bouche en me disant qu’il m’a intéressée dans quelque affaire dont les résultats ont dépassé toutes ses espérances. 11 me trompe, sans doute, mais comment le lui prouver et comment lui en vouloir? J’ai fini par me considérer comme étant un peu de sa famille, et mes scrupules se sont tus. Je ne sais si j’ai eu tort, car rien en moi ne me le dit. Il aurait voulu que j’eusse une voiture, m’assurant qu’il avait assez bien gouverné mes intérêts pour que je pusse me donner ce luxe sans les compromettre; mais sur ce point j’ai résisté à toutes ses instances. J’ai accepté la position d’une femme heureuse et je n’ai voulu rien de plus.

Je me suis réfugiée dans une simplicité bourgeoise parce que tout m’y conviait ; mes goûts et mon amour-propre. Le bruit et l’éclat m’eussent trahie en appelant l’attention sur moi. En me voyant au Bois, dans une voiture à moi, on eût demandé : « Quelle est cette femme? » Qu’auraient répondu les

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méchantes langues et même mes amis?J’auraisélé confondue avec ce qu’il y a de plus mauvais dans Paris : j’ai voulu l’être avec ce qu’il y a de meilleur, et ce qu’il y a de meilleur c’est ce dont on ne parle pas. J’ai vu le bonheur là où il est en réalité : dans une vie réglée, dans un intérieur agréable, où vous n’admettez que les visages qui vous plaisent et les esprits qui vous charment, dans le plaisir qui repose de l’étude et dans l’étude qui rend le plaisir plus vif. Je suis donc une femme bien peu semblable à celles parmi lesquelles, à la rigueur, on pourrait me classer. Je suis encore un peu la dame de compagnie, la lectrice. Je sens qu’il m’est resté quelque chose de mon ancienne profession, car on me juge froide et je sais qu'il faut me regarder au moins deux fois pour me trouver supportable. Je ne regrette pas ces apparences. Elles sont le bouclier qui protège mon isolement.

11 se peut qu’en me voyant on ne m’aime pas; Il ne se peut pas qu’on me manque de respect. Je ne suis pas blessée de l’indifférence de la foule; je ne veux être aimée que par ceux qui me connaissent assez pour me voir telle que je suis, et je ne prétends qu’à l’amour d’un seul.

Quand je t’ai vu pour la première fois, j’étais seule depuis plusieurs mois déjà. Le comte s’était rendu dans ses * terres, d’où il était parti ensuite pour entreprendre le long voyage qu’il achève en ce moment. Chargé par le gouvernement d’une mission importante en Algérie, il a visité successivement et habité toutes les principales villes de notre colonie africaine. Sa dernière lettre, écrite à l’ami que je suis allée voir à Paris, est datée d’Alger. 11 s’apprêtait à revenir en France. Peut-être qu’il s’est déjà embarqué. Cet

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ami, le seul qui soit dans nos confidences, pense que le comte recevra aussitôt son retour, en récompense des capacités dont il a fait preuve pendant sa mission, le titre de conseiller d’État.

J’ai pu te dire dans le temps, en te montrant ma chambre à coucher, que jamais un homme n’y était entré, car l’appartement que j’occupe en ce moment à Paris a été loué depuis le départ du comte. Je ne t’ai jamais trompé, même par insinuation ; seulement, il y a des choses que je ne t’avais pas dites parce que je ne pouvais te les avouer sans me faire une certaine violence et que je craignais sottement de me perdre, c’est-à-dire de te perdre par des aveux trop complets. En répondant à tes questions que j’étais libre, je disais vrai. Je n’ai voulu ni te faire jouer un rôle indigne, ni donner un rival au comte. Je serais morte cent fois plutôt que de me rendre coupable d’un tel crime. Tu es entré dans mon cœur en maître, non pas du jour au lendemain, mais sans combat. Quand-je me trouvais seule, j’é ■ tais effrayée du peu de résistance que je te faisais. J’ai été à toi, corps et âme, bien plus tôt que tu ne l’as cru. Ma propre audace me confondait, et je me suis sérieusement demandée si je n’étais pas une nature perverse, quelque chose à part et monstrueux. Que de fois j’ai pleuré I Pour me fortifier contre Ion image, qui me poursuivait sans trêve ni merci, j’évoquais celle du comte, mais je la trouvais pâle et impuissante. Pourtant, qui m’eùt dit à son départ qu’il ne * serait bientôt plus pour moi qu’un ami, et que je me donnerais à un autre, m’eût paru insensé. Je sens qu’en te faisant ces aveux je te donne la plus grande preuve possible

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de mon amour. Il y a probablement peu de femmes capables de pousser la franchise jusque-là. J’ai été ingrate et cruelle envers le comte; ma conduite est peut-être odieuse; mais mon excuse, si je puis être excusée, est dans son absence. Lui présent, je n’eusse pas succombé. J’aurais fui ou je t’aurais éloigné. Mais enfin il n’était pas là et je n’avais que moi-même pour me défendre contre toi. Je ne me suis pas défendue. Mon cœur t’appelait et ma raison ne te repoussait pas. Ma conscience a été mise en paix par le sentiment profond, complet que je n’aimais plus que toi. Je crois qu’il m’eût été plus difficile de reprendre le comte pour amant, à son retour, que de ne pas être ta maltresse. Je ne lui appartenais plus. Avec toi ou sans toi, il ne pouvait plus y avoir désormais entre lui et moi que des rapports d’amitié.

Tu vois clair maintenant dans mon cœur aussi bien que moi-même et tu sais qui je suis. Je n’ai nul regret et je ne m’adresse aucun reproche. Une seule préoccupation me re3te: éviter au comte tout sujet de chagrin. Avec lui comme avec toi, je me sauverai par la franchise. Je n’ai pourtant pas eu le courage de lui écrire la vérité, mais il doit l’avoir apprise depuis longtemps, au moins en partie, par notre ami commun, qui a reçu toutes mes confidences. S’il ne sait pas encore que je suis à un autre, il sait que je ne serai plus à lui, et ses lettres n’en sont pas moins pleines des témoignages du plus affectueux dévouement. Il y exprime le désir de me voir aussitôt son retour. Ce désir est une loi pour moi, et pour rien au monde je n’y faillirai, dut-il m’en coûter ton amour, c’est-à-dire mon bonheur. Tu comprends

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cela, j'en suis sure ! Deux fois depuis un mois on a cru qu’il allait arriver : la première c’était le jour où j’ai laissés inachevés les feuillets que je t’écrivais; la seconde c’était hier. Maintenant on ne l’attend que plus tard. Je m'étais rendue à Paris avec la ferme résolution de ne lui rien cacher. Il est do ces hommes rares qui peuvent tout entendre et qui sont toujours prêts au pardon quand on leur parle avec sincérité. Ce que je n’ai pu faire hier, je le ferai aussitôt que je me trouverai en face de lui. Je n’aurai nul mérite à agir ainsi ; je le connais assez pour savoir que je ne cours aucun péril et que l’idée d’une vengeance ne lui viendra même pas. Mais ce qui me relève à mes propres yeux c’est que je n’agirais pas autrement si mes aveux devaient m’attirer son courroux, et me faire, du plus ancien, du plus éprouvé de mes amis, un ennemi mortel.

Sois donc sans inquiétude ; laisse-moi suivre mon inspiration, aime-moi et ne le reproche rien. Pardonne-moi surtout de t’avoir laissé ignorer des circonstances qui devaient tant te chagriner un jour. Pouvais-je agir autrement, et ne t’aurais-je pas perdu en le faisant plus tôt ces confidences? C’est la crainte et non la honte qui m’a fermé la bouche. Pour moi, même au prix des cruels tourments que j’ai endurés, je voudrais pouvoir recommencer la vie telle que tu me l’as faite depuis le jour où je me suis donnée à toi. Je n’y changerais rien, je le le jure, et le seul vœu de mon cœur c’est de te voir demain, toujours, tel que lu as été jusqu’ici, c’est-à-dire tel que tu es, avec tes qualités qui font ma joie et tes défauts que j’aime autant que tes qualités.

Tout entier sous le charme de la parole de Louise, je l’avais écoutée sans l’interrompre une seule fois. Je sentais bien qu’une femme qui parlait ainsi ne pouvait pas être une âme vulgaire, et loin de lui en vouloir de ses aveux, je me trouvais honoré de son amour. A l’attention que je lui prêtais, â l’expression de mes yeux, elle avait pu deviner bien avant la fin de son récit que sa cause était gagnée. Je voulus cependant qu’aucun doute ne lui restât dans l’esprit à ce sujet, et je lui dis tout ce que je pus trouver de plus éloquent pour la rassurer. Je voulus surtout qu’elle sût bien que j’entendais désormais lui laisser une liberté absolue et qu’il ne m’arriverait jamais de prendre ombrage de scs actions. Je n’avais nulle violence à me faire pour lui tenir ce langage. C’était mon cœur qui parlait. J’étais heureux et confiant, o l

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je le lui disais. Il me semblait qu’une nouvelle vie s’ouvrait pour moi, et je m’en félicitais comme on se félicite du retour d’un bonheur que l’on croyait perdu. Je me promettais de l’aimer avec plus d’ardeur encore que par le passé. Je n’apercevais aucun sujet d’inquiétude autour de moi ; je voyais sur nos têtes un ciel sans nuages, et je bénissais l’incident douloureux qui avait dissipé toute équivoque entre nous.

Ma conduite ne démentit ni mes paroles, ni mes résolutions. Il est vrai que Louise n’avait jamais été plus séduisante. La certitude que ma foi en elle était entière et que rien ne pourrait l’altérer l’avait pour ainsi dire complétée. Je lui trouvais des attraits qui me semblaient nouveaux et qui véritablement ne m’avaient pas frappé jusque-là. On eût dit que les pleurs qu’elle avait versés étaient retombés sur elle en rosée bienfaisante et l’avaient ravivée. Elle était à moi avec un abandon et une ivresse qui doublaient le prix de son amour et m’attachaient à elle par des liens que je jugeais indestructibles.

Ce n’était plus seulement, je le sentais bien, la maîtresse qui m’aimait : c’était la mère de notre enfant, et, comme elle l’avait dit, elle m’aimait déjà pour deux. Les journées que nous passions alors étaient délicieuses. Toutes pleines de notre bonheur, elles s’ajoutaient les unes- aux autres comme les anneaux d’une chaîne fleurie* La seule imagination n’invente rien de pareil.

Il n’y a peut-être pas un homme sur mille qui puisse, sans se faire illusion, se dire qu’il a possédé entièrement, corps et âme, la femme que lui-même il aimait le plus. Re-

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cevoir autant qu’on donne, telle est la formule de l’idéal ardemment poursuivi; mais l’amour n’égalise pas, il compense, et dans cette association étroite de deux cœurs, il est ordinaire de voir l’un apporter peu quand l’autre apporte beaucoup. Presque tous pourtant nous avons cru, au moins une fois en notre vie, à cette possession absolue. C’est que la nature est prévoyante et qu’elle sait nous mettre à propos un voile épais sur les yeux.

Comme notre retraite nous parut plus charmante encore après cet orage ! Avec quelle ardeur nous nous appliquâmes à l’embellir! Il semblait à nous voir que nous dussions y passer toute notre vie, que l’année n’aurait pas d’hiver et que notre bonheur n’aurait pas de fin. Nous étions au cœur de l’été, au mois d’août, et le soleil brûlait les champs. Chez nous, il faisait bon et frais. Les passants de l’avenue s’arrêtaient à l’ombre des beaux arbres qui se penchaient sur le mur du côté de l’entrée, et. leurs élans d’admiration arrivaient souvent jusqu’à nous. Ils pressentaient que l’on devait être heureux dans cet enclos fleuri, et ils le disaient tout haut. A peine pouvaient-ils, cependant, entrevoir, à travers le treillage qui surmontait le mur et d’où tombaient de blondes cascades de clématites, le côté le moins beau du jardin. Mais la maison que le bonheur a choisie est comme une cassolette qui se trahit par ses parfums. Elle rayonne au dehors. Que n’auraient pas dit les passants s’ils avaient pu ouvrir la porte et entrer? Moi, qui connaissais pourtant si bien notre retraite, je n’y revenais jamais, après m’en être éloigné quelques heures, sans la trouver incomparablement plus belle que toutes les villas des environs. Quand mes af-

faires m’appelaient à Paris (ce qui m’arrivait bien rarement), je n’avais qu’une préoccupation : rentrer le plus tôt possible. De retour à la station, je prenais le pas de course et j’arrivais haletant. A peine entré dans le jardin, je me sentais rafraîchi. Tout riait autour de moi et me faisait fôte. Il y avait dans cette parcelle de terre une incroyable exaltation de mouvement, de sève et de vie. Hors des étroits sentiers ménagés pour la promenade et la circulation, il eût été impossible de trouver un demi-pied de terrain qui ne fût pas utilement employé. Attirés par la fraîcheur du lieu, les oiseaux voletaient par bandes joyeuses sous les berceaux, tandis qu’une prodigieuse quantité de beaux papillons et de riches scarabées butinaient sur les plantes. Tous ces hôtes ailés, de tailles et d’allures diverses, charmants par leurs voix ou par leurs vives couleurs, sillonnaient incessamment l’air, allant de branche en branche ou de fleur en fleur, s’enivrant du fruit piqué par leur bec ou du pollen aspiré par leur trompe invisible. Plus bas, sty le sol, bruissail sans se montrer ou se mouvait dans une activité silencieuse tout un autre peuple d’insectes. La vie était partout, parlant à l’œil ou à l’oreille. A cette époque déjà avancée de l’année, la végétation avait pris ces teintes brunes qui sont, pour les plantes, comme le signe extérieur de la virilité. La vigne étalait ses larges feuilles, parmi lesquelles se montraient de nombreuses grappes encore vertes, mais que le soleil troublait sous ses baisers ardents. Entre les ceps de vigne, de distance en distance, nos pêchers nains, crucifiés en espaliers, étendaient leurs branches chargées de joyeuses promesses. Le dessus des murs se hérissait d’une

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multitude de graminées de formes bizarres, entremêlées de touffes de liserons, de chèvrefeuilles et de pétunias que la brise balançait comme des chevelures. Parmi les arbustes disposés en massifs le long des sentiers, les groseillers suspendaient leurs brillants joyaux de corail; les merisiers laissaient pleuvoir leurs dernières petites baies rondes et noires comme des gouttes d’encre, et les poiriers montraient de superbes fruits ambrés qui n’attendaient plus qu’un peu de vermillon pour attirer la main. Tous ces arbres réjouissaient l’œil par l’abondance de leurs fruits, les uns mûrs, les autres promettant de l’être bientôt. J’étais étonné du vif intérêt que m’inspiraient toutes ces choses. Je les aimais en propriétaire et en amoureux. Lorsque parurent sur notre table les premières fraises cueillies par nos mains, ce fut pour nous une joie folle. Nous avions travaillé bien longtemps au soleil pour faire notre récolte, mais combien nous étions récompensés de nos fatigues! Et ces fatigues elles-mêmes n’avaient-elles pas été un plaisir? Chaque jour apportait ses joies, les unes attendues, et ce n’étaient pas les moins vives, les autres qui nous prenaient pour ainsi dire par surprise. Nous commencions notre journée sans projet arrêté. Jamais, je crois, il ne nous était arrivé d’en régler d’avance l’emploi; mais quand venait le soir, il se trouvait que cent choses imprévues avaient pris tout notre temps et précipité les heures. Nous nous serions désolés si nous n’avions eu pour consolation le bonheur du présent et les promesses du lendemain. Mon tempérament s’accommodait, du reste, à merveille de cette vie sans contrainte, dégagée des soucis et des préoccupations du

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monde. Je ne m'étais jamais si bien porté: mon corps s’élait habitué à la fatigue, au grand air, au soleil, et j’aurais pu, comme un vrai campagnard, travailler pendant tout un jour dans les champs sans compromettre ma santé.

Le temps marchait. Après les lilas avaient fleuri les acacias, puis les tilleuls et les jasmins, cl enfin les dahlias. C’était alors leur tour. Nous en avions de superbes du côté de l’avenue. Ils s’étaient élevés, en moins de deux mois, à une hauteur d’homme, et portaient curieusement leurs têtes rondes et ruchées jusque sur le treillage du mur comme pour voir ce qui se passait au dehors. C’étaient nos sentinelles avancées. Dans les plates-bandes, les balsamines avaient aussi grandi, remplaçant, entremêlées aux géraniums, les joyeux pieds d’alouettes, qui eux-mêmes avaient succédé aux giroflées et aux primevères.

Si l’œil était réjoui par le côté du jardin qui précédait la maison, il l’était bien plus encore par l’autre côté : celui où se trouvaient notre parterre et notre pelouse. Là nous étions tout à fait chez nous. Indépendamment des murs de clôture, de grands arbres élevaient entre les voisins et nous un épais rideau de verdure qui nous mettait complètement à l’abri des regards. Le fond donnait sur une partie boisée et sur les champs. De ce côté, on peut dire que la maison baignait dans les fleurs. Les chèvrefeuilles, la vigne vierge et les jasmins entrelacés en tapissaient toute la façado jusqu’aux fenêtres du premier étage. L’escalier montait entre deux épaisses touffes de beaux rosiers ; à leurs pieds couraient des losanges de verveines, d’héliotropes et de géraniums. Des buis verts, épais et taillés avec soin, emprisonnaient les

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deux corbeilles, d’où s’élevaient des parfums qui, à certaines heures de la journée et principalement le soir, emplissaient tout notre enclos. Entre la maison et la pelouse, j’avais fait placer de beaux orangers qui complétaient l’ornementation du jardin en lui donnant celte apparence d’élégante richesse qu’on ne trouve guère que dans les grandes propriétés. Notre nid était petit, mais il était si touffu qu’on n’en voyait pas les limites et qu’on pouvait le croire grand. Toutes les parties en étaient soignées avec amour. Quand le jardinier s’occupait des fleurs, je le suivais pas à pas dans son travail. Il était l’ouvrier et j’étais l’artiste. J’achevais les belles choses qu’il n’avait qu’ébauchées, comme le sculpteur achève les détails de la statue que ses élèves ont mise au point. Souvent Louise se joignait à moi, m’inspirait de ses idées ou m’aidait de ses mains, et de cette collaboration délicieuse naissait toujours quelque gracieux prodige qui nous ravissait.

Après le dîner, nous venions ordinairement nous asseoir au bas du perron, dans la grande ombre obliquement descendue des arbres de droite. Cette ombre coupait le jardin en deux, laissant la partie gauche chaudement éclairée par le soleil qui s’abaissait à l’horizon. Dans cette zone lumineuse, le faîte des arbres se frangeait de reflets dorés et les murs prenaient des tons roses que nous ne nous lassions pas d’admirer. Tout, du reste, pour nous, était sujet d’admiration : le ciel et la terre, les arbres et les fleurs, l’hirondelle qui plongeait dans la verdure de notre pelouse comme dans l’eau d’un bassin, le phalène qui semblait compter nos œillets dans sa course ondulée, et, plus tard, l’insecte nocturne qui nous

effleurait dans son vol rapide et nous disait à l’oreille des mots inconnus.

Louise avait apporté sa tapisserie et elle y travaillait aussi longtemps que le jour le permettait. Ce bel ouvrage touchait à sa fin. Encore quelques semaines, et la dernière fleurette tombait de ses doigts sur le canevas. Tandis qu’elle brodait, nous causions, ou bien nos yeux seuls se parlaient : ils se comprenaient si bien ! Le jardinier parti, le soleil couché, les oiseaux endormis dansles fourrés, nous rentrions, aprèsavoir fait une dernière fois, serrés l’un contre l’autre, le tour de notre petit domaine. Louise frissonnait en sortant de cette immobilité de plusieurs heures. La rosée mouillait scs pieds, et la brise, plus fraîche, poussait ses cheveux sur ma figure. Elle avait alors des terreurs d’enfant. Le moindre bruit l’effravait. Nous avions aussi parfois de ces belles nuits qui vous retiennent dehors par un charme irrésistible ; nuits fortunées, calmes et lièdes, que la lune argente et qui sèment de vers luisants les chemins et la mousse des bois. Alors nous ne pouvions pas nous décider à rentrer. Minuit nous surprenait dehors, émus, pleins d’admiration pour la magnificence du spectacle qui nous entourait et de reconnaissance pour l’auteur de toutes choses, qui avait fait la nature si belle, le ciel si étincelant, la brise si caressante, les échos si pleins de chants et nos cœurs si pleins d’amour! Combien dans ces belles heures, que le citadin ne connaît guère, les intérêts ordinaires qui font agir les hommes me paraissaient mesquins, leurs passions puériles et leurs buts peu enviables! Il me semblait que la science de la vie descendait en moi et que j’étais plus près de Dieu. Je me trouvais meilleur parce

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que je me sentais détaché de tout, excepté du beau et du bien. Le reste n’existait pour ainsi dire plus pour moi. Le monde n’allait pas au delà de l’espace qu’embrassaient mes yeux, monde enchanteur, plein de blanches clartés, de parfums, de chants d’oiseaux, d’aspects gracieux et de vagues perspectives. C’était comme un beau rêve, et j’aurais cru réver en effet si la main de Louise, en serrant de temps en temps la mienne, ne m’eût rendu au sentiment de la réalité. Dans la vie ordinaire que l’homme s’est arrangée au milieu de la société, il s’est fait des bonheurs factices qui l’ont dépravé ; il ne sait plus jouir des choses vraiment belles, et le plus souvent il n’admire les beautés naturelles que par ton et sans les sentir. Ses goûts sont pervertis. Qu’ils sont nombreux les malheureux qui, mettant l’œuvre de l’homme au-dessus de celle de Dieu, n’aiment les champs qu’en peinture et affirment qu’il n'y a pas de si belle femme dont la beauté ne puisse être éclipsée par l’invention d’un artiste! Comme si quelque chose venait de nous ! Comme si ce que nous appelons invention n’était pas toujours un emprunt fait à la nature, une copie, et par conséquent une œuvre inférieure ! Je m’applaudissais de ne pas être de ceux-là, de trouver encore en moi assez de naïf enthousiasme pour admirer les choses vraiment dignes d’admiration, et assez de foi et de droiture d’esprit pour les rechercher. Je me retrempais pour ainsi dire dans ces joies pures, et je m’y fortifiais l’âme comme on se fortifie le corps dans l’onde incorruptible de la mer.

Quand une de ces belles nuits, si rares qu’on les compte dans tout le cours d’un été, nous surprenait assis devant la maison et nous tenait comme captifs dans notre ivresse, je

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ne concevais pas de bonheur plus grand que celui que j’éprouvais. Je ne désirais rien au delà. J'étais fasciné par ce qui m’entourait. Louise était si belle au milieu de toutes ces beautés naturelles qui l’encadraient si bien! Un oranger joyeux, tout ruisselant des blanches lumières de la nuit, laissait filtrer sur son visage et son cou des clartés mobiles et métalliques ; des lueurs phosphorescentes couraient dans ses cheveux d’or; ses yeux, grandis encore par la demiobscurité, avaient un éclat extraordinaire. Nous étions si bien à l’unisson qu’il semblait que nous n’eussions à nous deux qu’une seule âme et une même intelligence. Il lui arrivait souvent de dire ce que je pensais au moment où je le pensais Si nous nous fussions moins aimés , ces coïncidences étranges et répétées nous auraient effrayés: mais se seraient-elles produites si nous nous étions moins aimés? C’était à croire quo d’invisibles esprits nous soufflaient les mêmes choses à l’oreille, ou plutôt que nous échangions nos âmes avec nos regards. Elle se voyait en moi et je me voyais en elle, comme deux personnes, en se rapprochant, réfléchissent réciproquement leur image dans l’émail profond de leurs yeux.

Ce magnétisme nous poussait avec violence dans les bras l’un de l’autre. J’allais à elle comme la tige de fer va à l’aimant. Nous quittions le jardin entraînés par la passion et pressés l’un contre l’autre comme deux feuilles que le vent chasse sans les désunir. Nous étions dans sa chambre! A partir de ce moment je ne la voyais plus qu’à travers un nuage qui l’embellissait encore. Ce n’était plus une femme, c’était une vision. Elle avait des forces d’attraction prodi-

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gieuses; ses moindres mouvements, ses paroles, le timbre de sa voix, tout en elle me ravissait. Quelquefois elle se mettait au piano, mais elle n’y restait pas longtemps. Elle savait bien que je ne voulais qu’elle. Je la suivais de l’œil avec une euriosilé impatiente et inquiète, et je la laissais rarement achever en paix ses petits préparatifs du soir. Elle cherchait à m’éviter, sachant qu’elle n’aurait pas la force de se défendre. Elle se déshabillait dans l’angle de la chambre le plus éloigné du fauteuil où j’étais assis, me recommandait, moitié rieuse, moitié craintive, d’être sage, me suppliait à mains jointes de ne pas la troubler; mais le moyen d’être calme devant un pareil spectacle? Louise était la grâce même. Dans toutes ses pose3, soit qu’elle arrondit ses beaux bras nus autour de sa tête pour mettre en boucles une partie de son étonnante chevelure, soit qu’elle les ramenât devant elle pour dégrafer le corsage de sa robe, Pradier eût trouvé un délicieux motif pour son ciseau. J’avoue que, dans les moments dont je parle, ce n’était pas la question d’art qui me préoccupait. Je n’avais qu’une pensée: la prendre dans mes bras ; et la plus belle de ses attitudes à mes yeux était celle que la passion lui donnait lorsque, frémissante et pâle, elle y tombait vaincue par mes caresses ; mais cette attitude-là, nul ciseau n’eût pu en rendre les enivrantes expressions. Louise, malgré son état, avait conservé toute la souplesse et toute l’élégance de sa taille. Son embonpoint gracieux la faisait plus belle encore. Hoggard et Balzac, ces deux fanatiques de la ligne ondulée, dont ils ont fait avec raison l’emblème de la beauté, fussent tombés en adoration devant elle. Rien n’était beau comme ses épaules et sa

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poitrine, si ce n’est le reste de son corps. Je ne lui connaissais aucune imperfection. Si, par un de ces miracles dont parle la fable, on avait pu la changer en statue et la placer, pleine de vie mais dans l’immobilité du marbre, sur un piédestal, on l’eût citée comme le chef-d’œuvre de l’art. Mais elle ne songeait guère aux hommages de la foule. C’était la femme la plus simple et la moins coquette qui se pût voir. Au dehors, avec son visage peu régulier et dans sa tenue bourgeoise, nul n’eût soupçonné qu’elle était une admirable créature et la plus désirable des femmes.

Cette indifférence des inconnus faisait sa joie. De moimême, ce qu’ello voulait c’était mon amour et non pas mon admiration. Il lui était arrivé plusieurs fois, quand je lui parlais de ses charmes, de me fermer la bouche avec la main et de prendre un air boudeur: « Tu m’aimes donc, disait-elle, parce que tu me trouves belle; c’est-à-dire que si demain ce que je puis avoir de beau devenait laid, tu ne m’aimerais plus? » Cette pensée, que rien ne justifiait, étant venue plusieurs fois sur ses lèvres, je m’étais habitué à l’admirer sans le lui dire, comme on admire le soleil.

N’allez pas croire pourtant que ce fût une femme froide. C’était la passion même, mais la passion muette, dont l’éloquence parle au cœur et non pas à l’oreille. Son silence était sa pudeur. Dans nos heures d’ivresse, aussitôt que mes lèvres l’avaient effleurée, elle était comme magnétisée et m’appartenait corps et âme. Ses yeux se voilaient, sa bouche murmurait des mots inintelligibles, son visage pâlissait, et sur son front, imprégné de moiteur, se dessinait le gracieux réseau de ses veines bleues et fines. Ses mains

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serraient les miennes avec une force surprenante. On eût dit qu’elle avait des muscles d’acier et que son beau sein, blanc et froid comme l’albâtre, emprisonnait un volcan. Lorsque je la quittais, ses yeux s’emplissaient d’effroi, ses bras entouraient ma tête, et sa bouche, qui essayait de sourire, se posait pâle et glacée sur mon front : c’était le baiser de l’amie après ceux de la maîtresse. Nous nous séparions alors en nous disant à’demain, oubliant que le temps avait marché et que nous étions déjà à ce lendemain.

Le mois d’août ne fut qu’un beau rêve. Tout était joie pour nous et rien ne nous sollicitait à modifier notre vie en quoi que ce fût. Je n’allais plus à Paris, et Louise se trouvait si bien dans notre coquette chartreuse qu’elle n’avait jamais le désir de se promener au dehors. Sauf quelques allées de la forêt de Saint-Germain que nous avions parcourues à cheval dans les premiers temps de notre séjour, et les plus proches environs de notre demeure, nous ne connaissions pas le pays. Nous n’allions chez personne, et personne ne venait chez nous. Avant de connaître Louise, je n’aurais jamais cru à la possibilité de vivre heureux pendant plusieurs mois dans une privation aussi complète de tout ce que recherche ordinairement un homme jeune. Le bonheur est dans le cerveau et dans le cœur. Il n’est ni dans l’éclat, ni dans le mouvement, ni dans le bruit. J’en avais la preuve par ma propre expérience, et la confirmation par les lettres que je recevais de plusieurs de mes amis alors en voyage. A cette époque de l’année, tous s’étaient éloignés de Paris. Ils avaient fait ce que je faisais moi-même, en été, tous les ans. Les uns s’étaient rendus

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aux Pyrénées, d’autres aux bains de mer, d’autres en Allemagne. Tous cherchaient la distraction et le plaisir, et tous confessaient qu’ils se donnaient beaucoup de mouvement et dépensaient beaucoup d’argent sans grand proiit de satisfaction. Je me trompe, il y en avait Hn, un seul, qui me parlait de son bonheur; mais celui-là convenait qu’aprôs l’avoir inutilement demandé aux casinos de Hombourg et de Carlsbad, il l’avait trouvé en Suisse, dans un chalet isolé, où il s’était retiré parmi les chèvres et les ours avec une aventurière mélancolique. L’homme heureux est celui qui croit l’ètre. Chacun de nous a ses appétits qui lui sont propres, et si le nombre des gens heureux est si minime, c’est quo nous avons presque tous la faiblesse de préférer les apparences du bonheur au bonheur lui-même. C’est la vanité qui nous perd. Nous abandonnons une maîtresse jeune, jolie et naïve, pour nous afficher dans les avantscènes, aux courses et au Bois avec une vieille rouée dont tout Paris, sans compter l’étranger, connaît les exploits. Nous nous ruinons pour une femme dont un commis de vingt ans ne voudrait pour rien dans une sous-préfecture. Et cependant, nous sommes des hommes raisonnables; nous avons l’expérience- pour nous et de la barbo au menton , souvent même cette barbe est grise! Qu'ils sont nombreux ceux qui gaspillent leur vie dans le néant, esclaves des préjugés, faisant tout pour les autres et rien pour eux-mêmes, et qui pour être heureux n’auraient eu qu’à consulter leurs goûts 1 II est tel homme qui dépense cent mille francs par an sans autre satisfaction que celle de les dépenser, qui pourrait être parfaitement heureux et faire quatre-vingt

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mille francs d’économies. Mais pour cela il faudrait qu’il prit la peine de s’interroger sérieusement cinq minutes, de se demander si, de même qu’il y a des blonds, des bruns, des châtains et des roux, des hommes grands et des hommes petits, des gras et des maigres, il n’y a pas aussi des aptitudes, des instincts et des besoins différents. Cet examen est au dessus de son courage. 11 nous répugne de nous regarder en dedans. Nous sommes comme ces curieux qui passent toute leur vie à leur fenêtre, connus de tout le quartier et le connaissant, et qui n’ont nul souci de leur appartement. — Connais-toi toi-même. — Le mot est vieux, mais il est resté à l’état de précepte stérile.

Je ne veux rien dire sur un pareil sujet ( et au point où je suis arrivé de ce récit moins que jamais ) qui ait la prétention de ressembler à une doctrine. Le bonheur est chose si fragile qu’il se peut, après tout, que le plus sage soit encore de ne pas le chercher avec trop d’ardeur et de l’attendre des circonstances, après s’être fait, par la philosophie et le travail, un rempart contre les coups du sort. On a écrit l’art d’élrc heureux, mais on n’a pu faire qu’un livre faux. Il n’y a d’admissible que l’art d’être moins malheureux. Si nous oublions trop souvent qu’il dépend de nous d’arranger notre vie dans des conditions de calme qui sont déjà une première joie, il y a toujours, quoi que nous fassions, une large part d’imprévu qui déroute toutes nos combinaisons et nous montre notre néant. Ce qui me reste à dire en estime nouvelle et terrible preuve.

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Un soir, pendant que nous dînions, on remit à Louise une lettre que le facteur venait d’apporter. Elle annonçait quo le comte arrivait le lendemain dans l’après-midi. Louise me montra la lettre en essayant de sourire, mais en pâlissant. Pour moi, je reçus la nouvelle comme un événement prévu et dont on a pris d’nvance son parti. Je n'eus qu’une préoccupation ; rassurer Louise, lui donner le courage qui allait peut-être lui manquer. J’étais étonné de ne plus sentir en moi ni indignation, ni jalousie. Louise, par la sincérité de ses aveux, s’était efforcée de me guérir, et elle y avait réussi peut-être au delà de ses désirs. Au lieu d’une lettre, j’aurais vu paraître le comte lui-même devant moi que je ne me serais probablement pas senti moins calme. Le croiriez* vous? Louise se montra piquée de celte confiance qui n’avait pourtant rien de commun avec l’indifférence. Les âmes les mieux trempées ne sont pas à l’abri de certaines faiblesses. Elle ne me le dit pas (elle n’eût pu le dire sans honte après ce qui s’était passé entre nous ), mais je le compris à la manière dont elle reçut mes encouragements. Ses yeux étaient pleins d’anxiété, et le sourire de sa bouche, pendant que je parlais, était forcé. Je reconnus bientôt que je faisais fausse route ; je m’arrêtai. Je réfléchis qu’après tout, et quelles que fussent ses résolutions et son courage, l’épreuve allait être terrible pour elle. La question de préoccupation jalouse écartée, mon rôle à moi n’avait rien de bien pénible. Je restais une demi-journée sans voir Louise et tout était dit. Mais pour elle que d’émotions dans celte demi-journée I Ne s’était-elle pas fait illusion sur les dispositions du comte, sa grandeur d’âme et sa facilité à pardon-

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ner ? Qu’ allait-il se passer entre eux? La passion transforme les hommes et peut rendre les meilleurs cruels. Ces réflexions et beaucoup d’autres me fermèrent la bouche. Je devins silencieux et pensif à mon tour. Un instant, je me surpris cherchant sérieusement le moyen d’assister à la redoutable entrevue : c’était combiner l’impossible.

La fin du diner fut triste, malgré les efforts que nous fîmes pour nous cacher nos préoccupations. Nous n’étions faits pour la dissimulation ni l’un ni l’autre, et cette contrainte nous pesait comme un fardeau. On eût pu croire à nous voir que la mort avait frappé autour do nous et que le deuil était dans nos cœurs. Nous descendîmes au jardin, L’air frais du soir (on était alors dans les premiers jours do septembre), parut la calmer un peu. Appuyée sur mon bras, elle regardait avec attendrissement toutes les choses gracieuses qui nous entouraient. Était-ce un adieu? avait-elle un vague pressentiment du malheur qui nous menaçait? je le crois aujourd’hui. Ce qui est certain c’cst que je ne l’avais jamais vue si craintive et si aimante. On eût dit qu’elle se sentait mortellement frappée et que, par un effort suprême, elle se rattachait à la vie en se réfugiant en moi. Je parvins cependant à la rassurer. J’aurais pu la croire tout à fait bien si je n’avais senti dans ma main sa main sèche et brûlante. Son exaltation était de la fièvre. Elle éprouvait la réaction de la peur. Comme ces pauvres poitrinaires qui rêvent de longs jours de bonheur au moment même où ils s’éteignent, elle ne tarissait pas en projets sur l’avenir : elle verrait le comte dès demain, c’était forcé, mais une seule entrevue suffirait pour tout ce qu’ils avaient à se dire, et

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le soir elle me reviendrait plus à moi que jamais. Alors, la sécurité doublerait notre tendresse; nous serions tout à nous et à notre enfant ; nous ne quitterions'notre retraite que le plus tard possible ; qui sait même si nous n’y passerions pas l’hiver?... Une fois dans cette voie, elle ne sut plus s’y arrêter. Peu à peu son exaltation était devenue extrême. Un moment j’en fus effrayé, et comme nous repassions, pour la dixième fois peut-être, devant la maison, je m’assis sur un banc pour qu’elle s’assit elle-même. Avec cette lucidité particulière aux cerveaux qu’exalte la fièvre, elle comprit mes craintes dans mon regard, et s’étant placée à côté de moi, elle mit sa belle tête blonde dans -ses petites mains et se prit à sangloter. « Tu ne crois pas à notre bonheur ! » dit-elle d’un ton déchirant.

Ces mots retentirent douloureusement à mon oreille. Elle avait dit vrai. Je sentais la foi me manquer. Je repris pourtant mon rôle de consolateur et je m’appliquai à mettre en elle la confiance qui n’était pas en moi. J’y réussis plus par mes caresses que par mes paroles. Pour la femme qui aime, la bouche qui embrasse sera toujours la plus éloquente. Je séchai ses larmes sous mes baisers, et quand elles ne coulèrent plus, comme ses mains étaient toujours brûlantes, je la pressai doucement de rentrer chez elle pour prendre un peu de repos, ce qu’elle fit avec la docilité d’un enfant. Après l’avoir conduite à sa chambre, où elle s’était couchée, je redescendis au jardin. Neuf heures sonnaient et la nuit était profonde. Je m’assis sur un banc devant la maison, au pied de l’escalier, et je m’abandonnai à mes réflexions. Au bout de deux heures

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je conclus que mes craintes citaient puériles. Qui est-ce qui, en réalité, pouvait menacer notre amour? Rien de bien redoutable probablement, et dans tous les cas j’étais là pour le défendre. Pourtant il me restait une vague inquiétude que toute ma volonté était impuissante à dissiper. Je pressentais un danger inconnu. Je ne sus que trop tôt quel était ce danger.

J’étais chez moi, couché déjà depuis plusieurs heures, mais retenu éveillé par ces pressentiments funestes, lorsque j’entendis sonner avec force dans la maison même. C’était évidemment Louise qui appelait sa femme de chambre. Celle-ci, en effet, descendait le petit escalier qui aboutissait à nos deux portes, lorsque, plein de terreur, j’entrais chez Louise. Une veilleuse, placée sur le piano, du côté de la fenêtre, laissait la plus grande partie de la chambre, celle où se trouvait le lit, dans l’obscurité. Je n’entendais aucun bruit, et ce silence augmentait mon effroi. Je me hâtai d’allumer une bougie et je me précipitai vers le lit. La femme de chambre entrait alors. Un triste spectacle s’offrit à mes yeux. Louise, pâle comme une morte, était évanouie. Sa main droite, appuyée sur le marbre de la cheminée, placée tout près du lit, tenait encore le cordon de la sonnette. Je l’appelai, mais elle ne me répondit pas. Ses yeux étaient fermés. La pâleur de ses lèvres se confondait avec celle de son visage. Ses mains étaient glacées, et j’aurais pu la croire privée de vie si, après avoir placé mon oreille sur sa poitrine, je n’avais senti, faibles et irréguliers, les battements de son cœur. Nous fûmes longtemps à lui donner nos soins avant qu’elle reprît ses sens. Enfin elle rouvrit les yeux et elle

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me fit comprendre par une légère pression de main qu’elle savait que j’étais là. Pendant l’évanouissement, j’avais fait lever mon domestique à la hâte pour l’envoyer au pays chercher le médecin. Quand le docteur arriva, la malade était tout à fait remise. Des tons rosés revenaient sur ses joues, ses yeux reprenaient leur éclat et elle me racontait les circonstances qui avaient précédé sa syncope, la première qu’elle eût jamais éprouvée. Elle s’était d’abord endormie, puis elle avait fait un rêve affreux: il lui semblait qu’elle mettait au monde, au milieu d’atroces douleurs, un enfant mort. La souffrance l’avait réveillée. C'était alors que, folle de terreur, haletante et baignée dans une sueur glacée, elle avait sonné violemment, en essayant de m’appeler; mais les sons n’avaient pu sortir de sa bouche terrifiée. A partir de ce moment, elle ne savait pas ce qui était arrivé. Elle avait été comme foudroyée par la perte du sentiment. Le médecin recueillit ces détails avec beaucoup d’attention, puis il s’approcha du lit, s’entretint assez longtemps à voix basse avec elle, prit ses mains, consulta son pouls, écouta les mouvements de sa poitrine, et, sur l’invitation que je lui fis, se plaça devant une table pour écrire son ordonnance. Quelques instants après , comme je l’accompagnais, en le remerciant et en le pressant de revenir le plus tôt qu’il pourrait si l’état de la malade lui paraissait inquiétant, il me dit: «Il n’y a pas lieu de s’inquiéter si elle n’a aucun sujet de préoccupation pénible. Dans ce cas, l’accident de ce soir serait dû à des dispositions physiques particulières et ne se renouvellerait probablement pas. Ce qu’il lui faut, c’est la tranquillité d’esprit et le repos absolu,

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peut-être pendant plusieurs jours. Sa crise n’est sans doute qu’un avertissement, mais on doit en tenir compte. »

Je me sentis fort effrayé par ces paroles. J’étais bien persuadé que l’annonce de la prochaine arrivée du comte avait fait tout le mal, et je me demandai comment les choses se passeraient quelques heures plus lard, quand le moment serait venu où Louise se croirait obligée de se rendre à Paris. J’étais résolu à ne pas la laisser partir; mais je pressentais une vive résistance, et, par conséquent, une lutte qui pouvait avoir des résultats aussi funestes que le voyage lui-même. Quand je rentrai, je la retrouvai brisée, mais calme et presque souriante. Trois quarts d’heure s’écoulèrent avant que mon domestique , qui avait suivi le docteur, apportât la potion ordonnée par lui. Je passai tout ce temps assis dans un fauteuil au pied du lit de Louise, épiant son visage, mais ne lui parlant pas. Elle venait de s’assoupir quand le domestique revint. Je ne voulus pas la réveiller, et je restai seul avec elle. En ce moment la pendule sonnait trois heures du matin. J’allai me placer sans bruit sur une chaise longue pour être prêt à lui donner mes soins au premier mouvement qu’elle ferait , à la première parole qu’elle prononcerait; mais elle fut probablement fort paisible pendant tout le reste de la nuit, car je dormis jusqu’au matin sans que rien troublât mon sommeil. Quand je m’éveillai, huit heures sonnaient, la chambre était pleine de clarté, et Louise reposait encore.

Je marchaisur la pointe du pied jusqu’à la fenêtre, et j’en écartai les rideaux : il pleuvait ; les arbres et les massifs ruisselaient; le gravier des allées était trempé, brillant et

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coupé de flaques d’eau comme le sable au bord de la mer quand le flot se retire. Le paysage avait pourtant un aspect clément et doux sous un ciel uniformément gris et brumeux. Une pie qui, dans le fond du jardin, s’était posée au faite du plus haut peuplier, poussa son cri aigu et le répéta. Le oruit réveilla Louise qui, m’apercevant à la fenêtre, comprit que je n’étais pas rentré chez moi et me gronda. Elle se trouvait tout à fait bien, son sommeil l’avait beaucoup rafraîchie, il ne lui restait qu’un souvenir confus de l’incident de la nuit. Après ses premiers mots de tendresse et de doux reproches, elle se montra rieuse comme d’habitude. Cette joie matinale, succédant si rapidement à une crise terrible, me surprit. Je craignais qu’elle ne se fit violence pour me tromper et me disposer à la laisser partir. Je me rassurai toutefois en remarquant que son teint était bon, et surtout en constatant que toute fièvre avait disparu. Elle voulait se lever, mais je la priai d’attendre l’arrivée du médecin, et elle y consentit sans trop de difficulté. Le docteur parut bientôt. Il fut d’avis, malgré ces apparences favorables, qu’elle ne devait pas quitter le lit de la journée. Ce jugement inattendu mécontenta vivement Louise, qui ne chercha pas à cacher sa mauvaise humeur. Elle déclara, non-seulement qu’elle se lèverait, mais qu’elle se rendrait à Paris dans l’après-midi. Ces paroles, dites d’un ton résolu qui n’admettait pas de réplique, surprirent beaucoup le docteur et

redoublèrent mes craintes.

— Si telles sont vos intentions, madame, dit-il, ma présence ici est tout à fait inutile, et je n’ai plus qu’à me retirer.

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Il fit deux pas vers la porte, mais je le retins.

— Restez, docteur, lui dis-je; ne nous abandonnez pas et dites-nous si véritablement elle exposerait sa santé en se levant aujourd’hui.

— Sa santé et la vie de l’enfant exigent un repos absolu.

— Tu l’entends, Louise ! m’écriai-je, c’est de la vie de notre enfant qu’il s’agit !

Elle ne répondit pas, mais elle cacha sa figure dans ses oreillers.

— Allez, docteur, repris-je; je réponds de tout. Revenez dans l’après-midi, le plus tôt possible, et vous verrez qu’on vous aura écouté.

Le médecin s’éloigna en faisant un geste de doute.

— Écoule, me dit Louise quand il fut parti, il faut, entends-tu cela? il faut que j’aille aujourd’hui à Paris. Tu le sais bien, du reste ! Ce médecin se trompe, et je ne sais sur quels iudices il me juge, car je me sens tout à fait bien. Prends ma main, elle est fraîche; mets la tienne sur mon cœur, il bat régulièrement ; regarde mon visage, je suis sûre que mon teint est tout à fait bon. Ce repos m’a guérie et sauvée. J’ai eu un cauchemar, voilà tout. Je suis persuadée qu’un médecin de Paris, au lieu de prendre ces airs solennels et de prescrire quelque drogue bien compliquée, m’eût tout au plus ordonné un peu d’eau sucrée. Ces médecins de campagne sont tous les mômes : ils se piquent de rien et voient la mort partout... Tu parais douter encore?

ajouta-t-elle. Laisse-moi te convaincre par une épreuve.

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Je vais me lever, passer mon peignoir, et tu verras, à la manière dont je me tiendrai et dont je marcherai dans la chambre, que ton docteur est un sot.

Elle se laissa aussitôt glisser du lit en riant; mais ses petits pieds s’étaient à peine posés sur les flours du tapis, qu’elle poussa un cri terrible en portant les deux mains à son sein, et s’affaissa dans mes bras comme si elle eût été frappée d’un coup mortel. Elle ne perdit pourtant pas le sentiment. La douleur fut vive, mais courte. Très-cffrayé, j’eus à peine la présence d’esprit et la force de la replacer dans son lit. Elle était blanche comme ses draps. Son visage exprimait une anxiété profonde. C’était la terreur de la volonté vaincue par la douleur physique. Son front était sombre et comme chargé de nuages ; ses yeux avaient des éclats sinistres, et les lignes de sa bouche muetteélaient éloquentes d’indignation concentrée et de sourds désespoirs. Je voulais lui parler, et je ne trouvais pas, un mot à lui dire. J’étais aussi désolé qu’elle. Il me semblait que quelque chose s’était brisé dans mon cœur, et je souffrais horriblement. Je me levai pourtant. Je lui présentai dans un verre un peu du médicament qu’elle avait refusé; je la soulevai avec des précautions infinies; elle prit le verre sans se défendre et but avec résignation ; puis, retombée sur son lit, elle pleura amèrement, mais en silence et sans me regarder.

— Louise, lui dis-je avec douceur, loi et moi nous ne devons avoir maintenant qu’une seule préoccupation : sauver notre enfant. Si tu m’aimes, sois mère avant tout. Chasse de ton esprit les pensées qui l’attristent. N’oublie puis ce cher petit être qui souffre déjà de tes souffrances et que les émo-

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lions peuvent tuer. Tu ne t’appartiens pas, tu te dois toute à lui ; sa faiblesse et son impuissance en font ton maître souverain. Je t’aurais vue, tu le sais, sans murmurer et sans conserver d’arrière-pensée, te rendre aujourd'hui à Paris : ma confiance en toi est au-dessus de tous les événements do la vie. Mais ce voyage est impossible, nous ne le comprenons que trop, toi et moi. Il se peut pourtant que lu ne veuilles, ou même que tu ne puisses pas laisser dans l’incertitude la personne que tu devais aller voir. Eh bien, examinons froidement ce qu’il y a à faire. Ne oeux-tu pas lui écrire?

— Que lui dirais-je ?

— Que tu es malade, chez une amie, à la campagne.

— Je ne lui ai jamais menti!

— Dis-lui alors seulement que tu es malade, et que tu la verras aussitôt que tu pourras te rendre à Paris.

— Une semblable lettre, sans désignation de lieu, serait le pire des expédients. Mieux vaudrait lui avouer toute la vérité.

— Eh bienl dis-la-luil

— Ah ! fit-elle avec effroi, c’est impossible 1

— Il y a, repris-je avec la même douceur, un autre moyen plus simple encore et qui doit convenir plus que tous les autres à ta loyauté. C’est d’écrire à cette personne que tu es ici, malade, et que tu l’attends.

— Mais elle viendra! fit-elle avec effroi.

— Sans doute.

— Et tu consentirais à la voir?

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— Je consentirais à tout pour sauver notre enfant. Si elle vient, je vous laisserai seuls, tu lui parleras comme tu l’aurais fait à Paris ; je ne me montrerai môme pas.

En faisant cette proposition à Louise, mon projet ôtait de recevoir moi-môme le comte, de l’instruire rapidement de tout et de ne le laisser arriver jusqu’à elle que si je le trouvais assez calme pour que l’entrevue me parût sans danger. Dans le cas contraire, j’ôtais résolu à l’écarter et à lui offrir toutes les réparations qu’il eût pu souhaiter. Louise devina sans doute mes intentions, car elle repoussa ce moyen avec encore plus de vivacité que les autres, et elle n’accepta pas davantage la proposition que je lui fis de me rendre à Paris et de dire moi-môme au comte toute la vérité. Elle frissonnait à l’idée de cette rencontre, et elle voulait à tout prix l’éviter.

— Il ne faut, dit-elle, ni qu’il vienne ici, ni que tu ailles à Paris. Je ne veux pas que vous vous rencontriez !

Puis, après un moment, elle ajouta :

— Laisse-moi seule pendant quelques instants. Je veux réfléchir à ce que je dois faire. Le meilleur serait peutêtre de m’adresser encore une fois à notre ami. Je vais y penser. Donne-moi ce qu’il faut pour écrire, et laissemoi.

Elle me paraissait assez calme pour que je pusse accéder à son désir. Je la quittai en me sentant allégé d’un grand poids. Louise, résignée à ne pas se lever et à se soigner, tout espoir me revenait.

Je courus au pays pour raconter au médecin ce qui s’était passé depuis sa visite, et le prier de ne pas manquer de

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revenir dans l’après-midi. Je lui contai tout. Il secoua la tête et me dit :

— Je ne veux pas vous bercer d’un espoir chimérique. Tous ôtes un de ces hommes qu’on ne doit pas tromper, même dans le but de leur cacher une vérité poignante. Ce que vous venez de me dire, celte vive douleur ressentie par la malade au moment où elle a posé le pied sur le parquet, me fait craindre qu’il n’v ait déjà lésion. Dans ce cas, les chances de conserver l’enfant sont à peu près nulles. L’étai que j’ai constaté celte nuit et ce matin ne peut avoir été déterminé que par de vives contrariétés, des peines morales violemment contenues. L'accident dont vous venez d’être témoin est le résultat de l’obstination de la malade, qui a voulu se lever malgré mon avis. Déjà, je le répète, je ne répondrais plus de la vie de l’enfant; mais encore une imprudence semblable, et j’affirme qu’il est perdu: il aura été tué par sa mère !

Ces derniers mots me firent frissonner.

Le docteur ajouta, peut-être pour me rassurer un peu :

— Mais la nature fait des miracles. Il se peut, après tout, que les choses ne soient pas aussi désespérées que je les vois. Dans tous les cas, le repos, l'immobilité du corps cl le calme de l’esprit, sont des conditions impérieusement né cessaires à un dénoûment heureux.

Malgré celte lueur d’espérance que l’honnête praticien avait voulu faire briller à mes yeux,j’élais fort abattu en le quittant. Quand je rentrai, on me dit que madame avait défendu qu’on la dérangeât, qu’elle écrivait et qu’elle n’avait pas sonné. Je montai doucement jusqu’à la porte de sa

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chambre; je prêtai l’oreille et je n’entendis aucun bruit. Il était déjà midi. Mon déjeuner était servi depuis longtemps en bas. Je descendis et m’assis devant la table, mais je no mangeai pas. J’avais des frissons; les choses se revêtaient autour de moi de teintes lugubres; sans la crainte d’être surpris, j’aurais certainement pleuré. J’étais abîmé dans mes réflexions, et je demandais à Dieu une inspiration qui me vint en aide, lorsque la femme de chambre parut et me dit que madame désirait me voir. J’avais le cœur serré, et je montai l’escalier, comme un condamné au dernier supplice monte les marches de l’échafaud. Quelque chose me disait que je touchais à un moment terrible. J’entrai chez Louise; elle paraissait calme. Sur le tapis, devant le lit, était une feuille de papier écrite aux trois quarts et froissée. Je la ramassai et regardai Louise qui me dit :

— C’est une lettre que j’écrivais à l’ami du comte.

— El tu ne l’achèves pas ?

— Non, dit-elle, en donnant à sa voix une douceur caressante, j’ai réfléchi, et voilà à quel parti je me suis définitivement arrêtée. Mais d’abord promets-moi de ne pas me gronder et de me laisser libre d’agir comme je l’entends.

— Je promets tout, pourvu que tu n’oublies pas que tu dois bientôt être mère.

— Je ne l’oublie pas ! Le médecin m’a défendu de marcher : eh bien! je ne marcherai pas. Tu vas m’envoyer chercher une calèche ; ma femme de chambre me passera une robe dans mon lit, et ton domestique me portera jusqu’à la voiture. A Paris...

Je l’interrompis. J’étais confondu.

— N’ajoute pas un mot, lui dis-je, en essayant encore d’étre calme. Ton projet est impraticable, insensé. Tu ne peux ni sortir de ta chambre, ni quitter ton lit.

— Il le faut, pourtant, dit-elle.

— Il le faut ! m’écriai-je avec indignation. Écoule, Louise, je viens de revoir le médecin, et il m’a dit ceci : « La vie de l’enfant dépend de ce que fera la mère ; si la mère commet une nouvelle imprudence, elle tuera l’enfant. »

— A-t-il dit cela ? demanda Louise d’un air égaré.

— Sur l’honneur, il l’a dit, et j’ajoute que je m’éloigne pour ne jamais le revoir si tu ne renonces pas à ton cruel projet.

— Eh bien, va-t’en ! dit-elle avoc une exaltation subite et en se soulevant sur son lit. Fuis-moi comme la plus indigne des femmes, en emportant la pensée que je n’ai ni cœur ni entrailles, que je ne t’aime pas et ne t’ai jamais aimé 1 Ton injustice et ton abandon seront mon châtiment.

— Louise ! Louise 1 m’écriai-je plein d’effroi, en voyant ses yeux se renverser comme ceux d’une femme dont la raison se perd, calme-toi I reviens à toi I C’est moi qui te parle, moi ton meilleur ami ! Tu sais bien que je donnerais ma vie pour t’éviter une contrariété. De grâce, écoute-moi I Louise ! Louise t... *

Elle ne m’entendait déjà plus. C’était le commencement

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d’une longue cl terrible crise, qui avait pour enjeu la vie do notre enfant.

Je renonce à vous dire ce qui se passa alors. En ce moment même, après plusieurs années, je sens mes cheveux se dresser et mes tempes battre au souvenir de cette affreuse scène. Louise était en proie à un délire violent. Palpitante et folle, elle se débattait dans mes bras comme une tourterelle blessée sous la main du chasseur. Dans son délire, elle ne voyait plus en moi qu’un ennemi, et elle cherchait à m’échapper. Des mots sans suite, mais dans la confusion desquels je saisissais l’idée persistante de se rendre à Paris, sortaient de sa bouche, entrecoupés de silences et de cris. Les deux domestiques étaient accourus à un appel violent de la sonnette, et pendant dix minutes au moins, je devrais dire dix siècles, tout ce que nous pûmes faire à nous trois, ce fut de maintenir la pauvre folle sur son lit bouleversé et d’empêcher qu’elle ne se brisât la tête ou les membres contre le mur. Enfin le ciel nous vint en aide. Le médecin parut au moment où, l’accès s’étant un peu calmé, j’allais l’envoyer chercher. Du premier coup d’œil il comprit tout.

— Gourez à Paris, me dit-il, et revenez avec celui de mes confrères en qui vous avez le plus de confiance.

Et comme j’hésitais à me séparer de Louise qui, en ce moment, venait de s’affaisser presque morte sur les oreillers, il reprit :

— Allez-y vous-môme pour qu’il n’y ait pas une seconde de retard. Je réponds d’elle pour quelques heures, mais non pour la nuit. Hâtez-vous donc ; dans dix minutes un train va partir...

y - G e e gle

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— Ne répondez-vous que d’e//e? lui dcmandai-jc avec anxiété.

— Hélas ! dit-il, c’est maintenant qu’il faudrait que le miracle se ftt !

Je courus à la station en tenant mon mouchoir sur m : figure pour comprimer mes sanglots.

Je ne fus pas retenu moins de deux heures à Paris, mon médecin étant absent, et plusieurs autres, que je vis, ne pouvant ou ne voulant pas se déplacer. Enfin j’en trouvai un que je connaissais depuis longtemps et qui consentit à m’accompagner. C’était une des lumières de la science, une spécialité illustre. Pendant le trajet que nous fîmes en voiture (le chemin de fer ne partant que beaucoup plus tard), je le mis au courant de tout. Dans certains cas, un médecin doit être un confesseur. Je ne lui cachai ni. les circonstances dans lesquelles j’avais connu Louise, ni les incidents successifs et de plus en plus sombres qui avaient précédé et probablement préparé les dernières crises. Il m’écouta avec beaucoup d’attention; puis ayant pris la parole à son tour, il me rendit quelque espoir en me disant

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