‹ Louise Edouard GourdonChapitre 4 sur 11 · LO LISE · texte numérisé non relu

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qu’on avait vu des femmes clans la position de Louise subir des crises violentes, qui semblaient mettre en danger leur propre vie, sans que le fruit de leur sein en souffrit. Il partageait, du reste, tout à fait l’opinion de l’autre docteur, quant aux précautions à prendre et aux soins à donner: le repos, l’imniobilité, pour ainsi dire, étaient les premières recommandations à faire. Mais il fallait surtout s’occuper du cerveau. Tous les efforts devaient tendre à calmer la malade, à dissiper ses idées sombres, à lui donner la confiance et la résignation.

— Tout ce qui s’est passé, me dit-il, est probablement le résultat d’une surexcitation de plus en plus violente de l’esprit. Il se peut, même après les terribles secousses auxquelles vous venez d’assister, que le corps soit en parfait état. N’oubliez pas qu’il y a des exemples de femmes folles qui mettent au monde des enfants vivants et bien constitués. Dans le cas pour lequel vous ôtes venu me chercher, je vois une femme qui, pendant plusieurs mois, a été poursuivie par une idée fixe : être à Paris à un certain jour. Je ne connais pas les motifs qui lui ont inspiré cette résolution, mais elle en a, soyez-en sûr, de très-sérieux, qu’elle ne vous a pas dits. D’après ce que vous m’avez appris de son caractère, de scs habitudes et de ses sentiments, ces motifs ne peuvent avoir rien de blessant pour vous. Le plus probable, c’est qu’elle a à régler avec son ancien ami des affaires d’intérêt auxquelles est attachée son existence de femme indépendante. Ne m’avez-vous pas dit qu’il était l’administrateur,- sinon l’auteur, de sa fortune? Cette fortune, il se peut qu’elle la perde par uneint-

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prudence, un oubli, un retard, que sais-je? Vous me direz . que vous avez la vôtre et qu’il y en a assez pour tous les deux. Mais songez-v, elle n’a jamais rien voulu accepter de vous; riche et indépendante, elle est votre compagne, presque votre égale ; elle peut vous aimer sans honte; pauvre, il faut, ou qu’elle vous quitte, ou qu’elle vous vende son amour. Si j’ai mis le doigt sur la plaie, c’est à tout cela qu’elle a pensé dans le silence, tantôt effrayée des Conséquences de l’aveu qu’il lui faudrait faire à l’homme qu’elle aimait avant de vous connaître, tantôt rassurée par le souvenir de ses bontés passées et de son inaltérable amitié. Une femme dans son état ne peut pas être livrée longtemps à de pareilles émotions sans qu’elles aient un funeste contre-coup sur sa santé. Elle aurait dû lutter, direz-vous, prendre conseil de sa raison, penser à son enfant... Mais sa vie depuis plusieurs mois n’a été qu’une lutte, vous me l’avez dit vous-même; ses crises violentes ne sont que l’expression visible de ses combats intérieurs. Si elle vous aime, soyez sûr qu’eile n’a rien à se reprocher. »

Je cherche à résumer en peu de mots ce que me dit l’illustre savant, non pour me rassurer, mais pour m’éclairer. C’était un de ces hommes rares qui ne se contentent pas de voir le fait, en cherchent laborieusement les causes, regardent dans l’àme autant que dans le corps, et finissent par acquérir une expérience qui leur donne comme une seconde vue. Us savent trop pour affirmer souvent; mais quand ils disent : « Je crois, » leur opinion vaut presque une certitude.

Nous arrivâmes enfin ; la porte du jardin était ouverte et

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je ne trouvai personne en bas. Ces circonstances réveillèrent toutes mes appréhensions. Je montai rapidement l’escalier devant le docteur. J’étais sur le carré, et je mettais déjà la main sur le bouton de la porte, lorsque je fus subitement arrêté dans mon élan par un bruit étrange, un cri aigu et plaintif, le cri d’un enfant nouvellement né.

Je m’appuyai au mur pour ne pas tomber.

— Allons, monsieur, me dit le docteur, du courage 1 C’est de la mère qu’il faut nous, occuper maintenant, puisque le malheur est arrivé.

Il ouvrit la porte et entra dans la chambre en m’y poussant doucement.

Quel spectacle j’eus alors sous les yeux ! Le souvenir ne s’en affaiblira jamais en moi, car on ne voit pas deux fois ces choses-là dans sa vie, et l’on pourrait perdre la raison pour les avoir vues une seule. Louise, pâle comme un cadavre, sans mouvement et sans parole, était étendue sur son lit. Devant elle, interrogeant du regard ses traits déjà creusés par la douleur, se tenait le médecin du pays. Dans les bras de la femme de chambre, assise auprès de la cheminée où fumait un feu de bois vert, frissonnait et se plaignait une petite créature délicate, condamnée d’avance, et dont la bouche ne devait jamais sourire. Sur le parquet, au plein jour de la fenêtre, était étendu un matelas taché de sang. Des linges ensanglantés traînaient sur les meubles en désordre. On eût dit une chambre après un meurtre.

Le médecin de Paris s’entretint longtemps avec son confrère, examina Louise et approuva ce qui avait été fait ; puis

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tous les deux se concertèrent pour le traitement à suivre. L’état de la malade ne présentant aucun danger immédiat, le docteur que j’avais amené put repartir dans la soirée. 11 me promit de revenir le lendemain, et me rassura au sujet de Louise, sans cependant répondre encore de sa vie. Il lui fallait, me dit-il, deux ou trois jours pour porter un jugement définitif. Quant à l’enfant, que je le suppliai d’examiner avec le plus grand soin, il déclara, malgré les apparences de bonne constitution du cher et pauvre petit être, qu’il ne vivrait pas, parce qu’il n’y avait pas d’exemple qu’on eût conservé vivant un enfant né trois mois avant le terme. On ne pouvait qu’adoucir son agonie en le tenant bien chaudement. Il ne fallait pas espérer lui faire rien prendre, pas même quelques gouttes d'eau sucrée. Il en fit l’essai sous mes yeux, cl en efl'et l’enfant n’avala pas le liquide ; il eut une violente quinte de toux.

— Eh quoi 1 docteur, lui dis-je, la science est-elle donc impuissante à le sauver? Que lui manque-t-il pour qu’il vive ?

— Il lui manque la force, me répondit-il ; la vie est une lutte qui commence au moment même de la naissance ; la fonction est un travail. Il a tous ses organes, mais ils sont imparfaits et dès lors insuffisants. C’est comme un mécanisme très-complet, mais dont les pièces n’ont pas la résistance voulue.

— Pauvre innocente victime I m’écriai-je en prenant l’enfant dans mes bras et en le regardant au grand jour. Tes premiers cris dans la vie sont donc des cris de mort ! Que je voudrais pouvoir prendre en moi et te donner ce qui te

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manque de force et de sang pour te voir grandir, répondre à mes caresses et me parler !

La frêle créature avait suspendu ses plaintes et paraissait entendre ma voix. Je la contemplais en pleurant. Elle était grave, comme recueillie, et ses traits délicats avaient quelque chose de solennel qui ne se voit jamais sur la figure d’un enfant. Je compris alors avec terreur que la mort l’avait déjà touchée.

— Vous avez raison, dis-je au docteur, en étouffant mes sanglots et en remettant le pauvre petit sur les genoux de la femme de chambre, ce n’est pas un berceau qu’il lui faut, c’est un cercueil.

.Mon domestique, qu’on avait envoyé au pays pendant mon absence, revint avec une garde indiquée par le médecin. Celui-ci consentit à passer la nuit près de la malade. Quelle nuit! Le souvenir seul m’en donne encore le frisson. Assis dans un fauteuil, la tête dans mes deux mains, je me sentais écrasé sous le poids de mes pensées. Je cherchai inutilement à me réfugier dans le sommeil. J’étais tenu éveillé parles plaintes incessantes delà victime. Chacun de ses gémissements avait en moi un douloureux écho; et pourtant elle ne pouvait que par ses cris me prouver qu’elle vivait encore. Louise, depuis mon arrivée, n’avait pas fait un mouvement. Ses yeux et sa bouche étaient restés fermés. Elle ne prraissait se rendre aucun compte de ce qui se passait autour d’elle. Le médecin affirmait cependant qu’elle ne dormait [ as et qu’elle entendait tout. Elle était dans cette sorte d’av.éantissemenl profond qui n’abolit pas complètement les facultés du cerveau mais qui fige pour ainsi dire le corps

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dans une immobilité absolue. A peine avait-on pu lui faire avaler deux ou trois cuillerées d’un liquide dont il fallait qu’elle prit souvent. On attendait qu’elle sortit de cet'élat de prostration pour commencer une médication régulière ; mais rien n’annonçait qu’il dût bientôt cesser. Le médecin, habitué à ces douloureux spectacles, avait fini par s’endormir dans un fauteuil. Pour moi, j’entendis sonner toutes les heures, et j’aurais pu compter les cris de l’enfant que la garde-malade avait placé à côté d’elle, sur un oreiller, dans l’angle du canapé : ils se suivaient fréquents et réguliers comme les oscillations d’un pendule. Chaque expiration de sa frôle poitrine était une phain te ; on eût dit que l’air lui brûlait la gorge en remontant des poumons. Combien l’innocente créature m’intéressait! Était-ce parce que j’allais la perdre ? je ne sais, mais je sentais qu’elle occupait dans mon cœur presque toute la place que sa mère y avait remplie.

Je n’accusais pourtant pas Louise, mais je la regardais avec des yeux d’où l’amour s’était envolé. Ma sollicitude pour elle était celle d’un frère et non plus d’un amant. Qu’il en eût été autrement si j’avais reçu d’elle, trois mois plus tard, , ce même enfant plein de santé et de force ! Sa vie eût été l’indissoluble lien de notre vie, tandis que sa mort allait ouvrir un abîme entre nous.

Je m’efforçais de chasser les sombres pensées qui m’assiégeaient, mais sans pouvoir y réussir. La vérité me pressait comme dans un étau. Elle parlait à mes yeux et ù mes oreilles avec une éloquence funèbre. Je finis par ne plus lutter. A l’aube, l’enfant cessa de crier. La garde-malade s’était assoupie à ses côtés ! En ce moment tout le monde

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dormait dans la chambre, excepté moi. Louise elle-même sommeillait en murmurant de vagues paroles. Je me levai de mon fauteuil très-effrayé. En passant devant la cheminée, je me vis dans la glace et je me trouvai si pâle que j’eus peur de moi. J'avais l’air d’un spectre. La sinistre prédiction s’était accomplie : le pauvre petit ne criait plus, mais il ne respirait plus; il était mort. Le médecin, que mes mouvements avaient réveillé, vint près de moi, l’examina et me donna la triste nouvelle, en m’engageant à ne rien faire ni dire qui pût troubler la malade. Je déposai un amer baiser sur le front encore chaud de celui qui me quittait si tôt, et je retournai silencieusement à ma place. Une heure après, il faisait grand jour, et les rayons du soleil levant arrivaient jusqu’à la fenêtre, criblés par le réseau d’une pluie fine et serrée qui n’avait pas cessé de tomber depuis la veille.

J’éloufi'ais dans celte chambre où la mort venait d’entrer. Je descendis au jardin et je m’y promenai longtemps. L’air vif du matin, la pluie, cette effervescence de végétation et de vie qui m’entourait, ranimèrent mon cerveau endolori et presque paralysé par tant d’émotions. Sous ces influences extérieures et bienfaisantes, je me sentais renaître avec une sorte de stupéfaction. J’étais surpris de retrouver en moi l’homme raisonnable et pensant. Le premier usage que je fis de ma libre raison fut de me demander quelle conduite j’allais tenir à l’égard de Louise, et quelle vie j’allais mener désormais. L’idée de renouer cette existence à deux, coupée par un cercueil, ne fit que me traverser l’esprit ; elle fut énergiquement repoussée par mon cœur. Une séparation était inévitable. J’étais bien sûr, du reste, que Louise la de-

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manderait si je tardais à m’expliquer, et qu’elle se joindrait à moi si je parlais le premier. Je la connaissais trop pour penser un instant qu’elle voulût encore être à moi. Elle au rait, elle aussi, besoin d’oublier, et ma présence ne pourrait que raviver ses chagrins, peut-être ses remords. Ce n’était pas seulement notre enfant qui venait de mourir, c’était aussi notre amour. Je résolus, toutefois, de n’aborder oe sujet avec Louise que lorsqu’elle serait rétablie, ou tout au moins en pleine convalescence, de le faire avec la réserve commandée par la plus profonde et la plus délicate amitié et de la pressentir avant de m’expliquer clairement moimême. Pour le moment, l’important était de la sauver, et mes désirs n’allaient pas au delà. J’aurais encore donné la moitié de mon sang pour la voir rétablie, et la moitié du reste pour qu’elle fût heureuse. Sauvée, restait la question de son avenir, de sa fortune. Pour rien au monde, je n’aurais accepté qu’elle souffrit dans son existence matérielle des suites de notre liaison. Je la voulais, sous ce rapport, indépendante comme par le passé ; je ne pouvais la comprendre autrement, a Si le médecin a dit vrai, pensai-jo, si c’était sa fortune qu’elle voulait assurer, et si cette fortune est perdue, eh bien ! je lui donnerai la moitié de la mienne. Je chercherai et je trouverai le moyen delà lui faire accepter sans honte ; à l’aide de quelque subterfuge, j’assurerai son bien-être sans qu’elle sache quelle est la main qui l’enrichit. »

Le cerveau plein de ces pensées, je me rapprochai de la maison pour rentrer. Arrivé au pied de l’escalier où se trouvaient nos beaux rosiers blancs, je coupai, en choisissant

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les moins ouvertes, quelques-unes des fleurs. Deux ou trois avaient encore ces légères teintes rosées qui survivent à peine à l'épanouissement du bouton. De retour dans la chambre du cher petit mort, j’allai à lui ; je soulevai le léger mouchoir qui lui servait de suaire; je plaçai les fleurs sur sa poitrine, et je lui donnai un dernier baiser. Il était déjà tout glacé.

Louise se rétablit, mais sa vie fut en danger. Elle resta pendant deux jours entiers plongée dans celte sorte de léthargie dont j’ai parlé, qui l’isolait complètement de nous, et lui donnait les apparences de la mort. En voyant qu’elle respirait librement et sans se plaindre, les médecins ne s’effrayèrent pas de cet état. Us le considérèrent, au contraire, comme un indice favorable, une preuve qu’un grand travail de réparation s’accomplissait en absorbant toutes les facultés physiques et morales de la malade, en les abolissant presque, mais sans l’éprouver trop cruellement. Les accidents inquiétants ne se présentèrent, en effet, que lorsque Louise eut repris l’usage de sa raison, ce qui arriva le troisième jour, peu de temps après que le corps du pauvre petit eut été enlevé. Elle n’avait pas connu l’enfant qu’elle avait misait monde (au mondel), et il s’en était allé pourne plus revenir jamais, sans qu’elle eût posé ses yeux sur lui ! Quand elle le demanda, il n’était déjà plus là. Alors commencèrent les désolations et avec elles les accidents ; mais heureusement elle avait repris assez de force pour résister à ces nouveaux assauts; les soins intelligents qu’elle reçut, et surtout sa bonne constitution, la sauvèrent. Une circonstance inattendue contribua sans doute aussi à son ré-

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tablissemcnt. Le surlendemain du jour où elle devait aller à Paris, une lettre arriva qui mit un terme à ses incertitudes au sujet du comte.

Elle était de leur ami commun et disait que le comte n’avait passé que vingt-quatre heures à Paris, juste le temps de voir le ministre et de terminer certaines affaires très-pressées. Ce court séjour expliquait pourquoi il avait témoigné le désir de voir Louise aussitôt son arrivée. La lettre disait aussi qu’au nombre des choses dont le comte s’était occupé se trouvait la réalisation de la fortune de la jeune femme : cette fortune s’élevait à trois cent mille francs, que l’ami était chargé de remettre à Louise en titres de rentes sur l’État. Enfin la lettre ajoutait, avec beaucoup de ménagements de forme, mais sans qu’il y eût place au doute quant au fond, que le comte n’avait quitté si précipitamment Paris que pour se rendre dans son département, où il allait se marier. Le comte aurait voulu dire lui-môme toutes ces choses là à Louise, en lui exprimant de nouveau son vif désir qu’elle le considérât toujours comme le meilleur de scs amis, mais elle n’avait pas répondu à son appel ; il était parti avec le profond regret de ne pas l’avoir vue : il fallait donc qu’on lui écrivit ce qu’il n’avait pas pu lui dire, etc.

Cette lettre était longue; Louise la lut d’un bout à l’autre sans que sa figure trahit aucune émotion : on eût dit que désormais rien ne pouvait loucher son âme. Quand, sur son désir, j’eus moi-même pris connaissance des quatre pages que je viens de résumer, elle reçut le papier de mes mains, le plaça sous son oreiller, et ne m’adressa aucune question : au lieu d’elle, il se fût agi d’une autre, qu’elle n’eût

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pas été plus indifférente. Louise était une de ces natures qui, sans force contre la menace d’un danger inconnu, savent se mettre au niveau de tout malheur qu’elles peuvent mesurer. Il était évident pour moi qu’elle avait déjà réglé sa conduite future. A partir de ce moment, ses crises furent moins fréquentes et moins inquiétantes. Huit jours après elle était en pleine convalescence.

Tout ce que j’avais prévu arriva. Aussitôt que Louise se sentit assez bien pour soutenir une conversation, clic aborda sans détour le sujet de nos préoccupations communes ; « Tu es libre, me dit-elle, et je te sais gré de n’étre pas parti le jour même où j’ai dû te paraître si coupable. Entre nous deux, il n’y a plus de place pour le bonheur désormais. Séparons-nous. Ne cherchons pas à ranimer ce qu’une volonté plus puissante que la nôtre a frappé de mort. Tu ne peux plus avoir d’amour pour moi, et je ne veux pas de ta pitié. Il ne nous est plus permis de nous regarder saus que nos yeux ne s’emplissent de larmes, et ton cœur s’indignerait tout bas des paroles de tendresse que la bouche voudrait m’adresser. Une semblable vîe n’est pas digne de nous. Nous étions trop heureux! Un bonheur comme celui dont nous jouissions n’est pas durable, parce qu’il ne laisse rien à désirer, et que nous sommes condamnés ici-bas aux choses 'incompiètes'et imparfaites. Nous avons été nos propres bourreaux : ce sont nos efforts pour assurer l’avenir qui nous ont tué le présent.' Éloigne-toi, voyage, cherche l’oubli da.is les distractions. Pour moi, mon parti est pris, cl il est irrévocable. Plus libre que je ne l’ai jamais été, n’ayant à m’occuper que de moi seule, je vais quitter Paris. J’ai besoin do

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me reposer dans l’isolement de tant de poignantes émotions. Si, plus tard, mes plaies, toutes grandes ouvertes aujourd’hui, se cicatrisent, tu me retrouveras, si tu le veux, dans ce môme cercle paisible d’amis où lu m’as connue pour la première fois. Tu vois que je suis calme, que j’ai toute ma raison et que je prévois tout, môme ce qui n’est guère à prévoir. Cela doit te prouver que mes projets ont été mûrement calculés et que je te saurai gré de ne faire aucun effort pour m’en détourner. Tu n’y parviendrais pas.

Je sentais trop qu’elle disait vrai pour ne pas me conformer à son désir. Je ne combattis pas sa résolution. Je n’eus qu’une pensée ; adoucir ses peines en la relevant à ses propres yeux. Elle fut touchée de mes efforts pour la convaincre que je l’estimais toujours autant et lui laisser la preuve que mon amitié pour elle n’avait pas faibli.

— Courbons-nous sous la nécessité, lui dis-je avec une émotion profonde; je veux ce que tu veux; mais en nous séparant, je puis le faire le serment que jamais aucune autre femme...

■ — Ne jure pas! s’écria-t-elle en me fermant la bouche avec ses mains. A trente ans, il n’est pas permis de dire que l’on n’aimera plus!

Elle se leva, colla ses lèvres sur mon front, comme si elle eût voulu faire passer en moi sa pauvre âme endolorie, puis, le visage inondé de larmes, elle quitta le salon où nous étions et monta en chancelant dans sa chambre.

Deux jours après, des affaires m’appelèrent à Pari3 et m’y retinrent fort tard. Il était près de minuit quand je revins. Il faisait un temps brumeux et presque froid ; je

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sonnai, mais personne ne m’ouvrit. La maison était silencieuse et enveloppée d’ombre ; mon cœur se serra comme ' à la révélation subite d’un nouveau malheur. Après avoir sonné plusieurs fois, j’escaladai le mur, et je me disposais à franchir le treillage qui le surmontait, lorsque mon domestique parut devant moi dans la grande avenue. Il me reconnut et m’ouvrit en s’excusant. Ii revenait du village, où il s’était cru autorisé à rester jusqu’à cette heure avancée parce que, dit-il, madame était partie et qu’il avait pensé que je coucherais à Paris. J’entrai précipitamment sans lui répondre, et je m’assurai par moi-môme qu’il n’y avait personne dans la maison. Dans ma chambre, sur un meuble, se trouvait une lettre de Louise. Elle me disait qu’elle profitait de mon absence pour s’éloigner, parce qu’elle doutait de ses forces et voulait nous épargner, à elle et à moi, la terrible épreuve des adieux. Elle me suppliait de ne pas chercher ses traces, faisait les vœux les plus ardents pour mon bonheur, et promettait de me donner de ses nouvelles plus tard. Le domestique, qui m’avait suivi, ne put répondre à aucune des questions dont je l’accablai ; seulement il me dit que madame s’était rendue peu de temps après mon départ au cimetière du pays, qu’elle en était revenue tout en pleurs, et qu’enfin elle et sa femme de chambre étaient parties pour Paris vers deux heures.

Tout était dit; la séparation était accomplie. J’aurais voulu fuir sur-le-champ cette maison désormais maudite, mais il n’y avait plus de train pour Paris, et je fis inutilement chercher une voiture dans les environs. A deux heures du matin, je me décidai à me jeter tout habillé sur mon

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lit ; mais je ne pus fermer les yeux, et l’aube me trouva éveillé et brisé. Le froid de la nuit m’avait saisi ; je grelottais. Je me levai et descendis : celte maison me pesait comme un tombeau. Le jardin était encore vert, mais désolé. Déjà les herbes envahissaient les plates-bandes, où la plupart des fleurs avaient péri faute de soins; les feuille? mortes, tombées des grands arbres voisins, s’étaient amoncelées dans les allées et sur le gazon au bord des massifs ; les hauts dahlias, renversés ou brisés, laissaient traîner jusqu’à terre leurs têtes flétries et comme rouillées. Partout l’image de la mort. Quinze jours avaient suffi pour tout tuer en moi et autour de moi.

Je donnai quelques ordres à mon domestique, que je chargeai de surveiller l’enlèvement des meubles et de rendre les clefs de la maison ; puis je m’éloignai, la tête basse et le regard troublé, en songeant au douloureux contraste de ce départ avec le jour où, elle et moi, gais comme deux cnfanls, son bras sur mon bras, et nos deux cœurs à l’unisson, nous étions venus prendre possession de notre petit domaine.

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