‹ Louise Edouard GourdonChapitre 5 sur 11 · UNE · texte numérisé non relu

UNE

RENCONTRE IMPRÉVUE

Un soir du mois de janvier 1848, je me trouvais chez la comtesse de Rémond, si belle encore, dans sa taille de reine, malgré ses trente ans.

C’était jour de fête aux Tuileries ; et, soit que la comtesse fût réellement indisposée, soit caprice, elle s’était retranchée derrière une migraine affreuse pour ne pas accompagner le comte, pair de France, au bal du Château.

La réunion se composait au plus de sept ou huit personnes; nous étions à l’aise presque, autant qu’on l’est chez soi. La conversation vagabondait avec ce désordre de bon ton par

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liculier à certaines intimités. On riait, on faisait de la musique et on buvait du thé.

A onze heures, M. Verdier, député du centre gauche, se leva en annonçant qu’il allait passer quelques heures au bal de l’Opéra. C’était un samedi.

— A l’Opéra ! s’écria la comtesse, en échangeant avec M m * de Contades, son amie, un regard plein de causticité.

— Hélas! oui, dit Verdier, de l’air d’un homme qui se sacrifie, j’ai promis !

Sous la simplicité apparente de ces deux derniers mots, il y avait tant de complaisante fatuité, que je ne pus moimême retenir un sourire.

— Allez, dit la comtesse en le congédiant gracieusement de la main, et bonne chance!

Le député partit. Peu à peu le boudoir se dégarnit, et je me disposais à m’en aller aussi, quand la comtesse me fit signe de rester.

— Ma migraine ne me tourmente plus, me dit-elle; je veux être bonne, et je vous ai retenu pour vous raconter une aventure que ce pauvre Verdier vient de me rappeler.

Je me hâtai de reprendre ma fplace près du feu, et j’écoutai.

A propos d’un bal de l’Opéra qui eut lieu en l’an de grâce 1847, me dit la comtesse, je suis obligée de vous apprendre ce qui se passa dans l’été de 1846.

Au nombre des ennuis inconnus du public qui tourmentent mon existence de femme politique , je place au premier rang l’impuissance de satisfaire en tout temps ma passion des voyages, et la nécessité de passer quelquefois à Paris la meilleure partie de l’été. Aussi me veit-on souvent aux Tuileries ou aux Champs-Élyséesde quatre à six heures. Je cherche à me persuader que je respire un air pur, quand je suis asphyxiée par la poussière, et je rêve Pyrénées en étouffant dans ma voiture. J’entreprends d’habitude ces promenades avec la baronne de Contades, mon amie intime.

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— Ma chère, me dit la baronne, un jour que nous étions aux Tuileries, n’avez-vous pas remarqué l’adoration exclusive que vous a vouée ce jeune homme qui lit ou qui semble lire un journal à quelques pas de nous? Hier et avanthier, il nous a suivies jusqu’à votre voiture, et il a paru fort désappointé en nous voyant partir si lestement.

— Je n’ai rien vu, répondis-je; je n’ai pas vos yeux de lynx. Pourquoi ne me l’avez-vous pas montré plus tôt?

— Le comte nous escortait, et je n’étais pas assez sûre du fait; mais, aujourd’hui, il n’y a plus à douter.

— Vous croyez?... m’écriai-je. Et grâce à celte faculté qu’ont toutes les femmes de voir de côté sans tourner la tète, je me mis à examiner mon adorateur inconnu.

Debout, près du pavillon aux journaux, où il avait pris les Débats, par contenance sans doute, il était posé de manière à ne pas nous perdre de vue, et à être facilement vu lui-méme. Je pus donc étudier à loisir ce petit jeune homme, qui n’annonçait pas moins de vingt-cinq ans. Il était parfaitement bien fait, et une toilette de bon goût faisait valoir ect avantage. Il portait la tète d’une façon décidée ; scs traits fiers, quoique irréguliers, présentaient un ensemble agréable; des cheveux blonds, presque courts et frisés naturellement sur les tempes, des yeux bleus très-vifs et une moustache retroussée en chat fâché, donnaient à sa physionomie quelque chose d’audacieux qui n’avait rien d’impertinent. Enfin un air de santé et de bonne humeur faisait de ce charmant jeune homme un type du Français d’autrefois, tant dédaigné par les romanciers de nos jours.

De cet examen, il résulta quelque chose de fort in-

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différent pour mon cœur, mais aussi quelque chose de trèsréjouissant pour mon amour-propre. Je suis coquette, je l’avoue, car je n’y vois aucun mal.

A partir de ce jour, je ne pus faire un pas sans rencontrer mon inconnu. Sa persistance à me suivre, et l’adresse qu’il mettait à en trouver les moyens, m’intéressaient et m’amusaient. Les femmes ont la faiblesse de se laisser séduire par des' airs de constance qui ne sont souvent que l’effet du désœuvrement.

Un beau matin, c’est-à-dire à deux heures, je sortais d’un magasin de musique des boulevards, lorsque je me sentis pressée assez vivement par quelqu’un placé derrière moi. Au même instant un papier tomba dans les plis de mon ombrelle, que je tenais fermée. Je me retournai vivement, et j’aperçus mon adorateur à quelques pas dans la foule, qui me salua profondément et s’éloigna aussitôt.

J’entrai chez un pâtissier voisin, no \oulant pas ouvrir la lettre en plein boulevard ; et tout en mangeant je ne sais quoi, afin de payer l’abri hospitalier, je pris connaissance de la missive, tout imprégnée d’un parfum discret, et scellée d’un cachet armorié:

« Madame,

Je vous fais grâce du reste, cette sorte de prose n’ayant de charme que pour ceux qui l’ont inspirée. Qu’il vous suf-

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lise de savoir que celte déclaration était ce que peuvent être toutes les déclarations d’amour adressées par un homme d’esprit à une femme du monde. Ce billet était signé Charles de S...

Je ne répondis pas, bien entendu, à l’épltre de mon jeune soupirant. Trois jours après, un nouveau billet me fut remis au milieu d’un gros bouquet de pensées, qu’une bouquetière bien stylée laissa sur la chaise où j’appuyais mes pieds. Cette lettre exprimait la crainte d’avoir été indiscret et hardi; mais on me suppliait de pardonner, on ne voulait pas autre chose que la permission de m’adorer.

Je ne pouvais, certes, l’en empêcher, et il était bien bon de se croire obligé de m’en demander la permission. La troisième lettre me suppliait de la : sser tomber sur mon humble serviteur un regard de bonté, et me déclarait que rien ne rebuterait sa volonté ferme d’arriver à mon cœur, fût-ce par importunité, et que je ne pourrais pas plus l’empêcher de me voir que de m’aimer. Mon aspect seul suffisait à sa passion désintéressée.

Malgré cette louchante assertion reproduite dans d’autres lettres non moins brûlantes, M. Charles de S..., me rencontrant un jour que j’étais sortie à pied, prit un parti beaucoup plus positif, et m’aborda d’un air timide et dégagé à la lois, qui annonçait un désaccord entre sa pensée et ses allures déterminées. Vous pouvez vous faire une assez juste idée du regard que je laissai tomber sur lui. Mais ce garçon était Français dans l’âme, brave comme un lion ; aussi, après le premier saisissement passé, il renouvela l’attaque, et le fil avec une telle franchise, une telle conve-

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nance, que je ne pus m’empêcher de rendre justice au sang-froid et à l’esprit qu’il montra en ce moment difficile.

— Je vous demande grâce, madame, me dit-il ; ce n’est pas ainsi qu’on doit arriver près d’une femme que l’on estime autant qu’on l’admire; mais depuis un mois j’ai cherché inutilement les moyens de vous faire agréer mes hommages d’une façon plus digne de vous et de moi. J’ai mis huit jours à découvrir votre demeure; il y en a dix que je cherche l’occasion convenable de vous adresser la parole. J’aurais voulu, je le confesse, me faire présenter chez vous, car je n’ignore pas que vous recevez souvent ; mais l’hiver est bien loin, ajouta-t-il avec un sourire suppliant. J’ai vingt-cinq ans; la patience n’est pas ma vertu, surtout lorsque mon cœur est de la partie. Pardonnez-moi donc, madame, d’avoir franchi les bornes du savoir-vivre, et permettez-moi aussi de vous revoir pour vous prouver que je ne suis point homme à m’abuser sur la nature du sentiment qui m’aura valu votre indulgence.

— Je vous excuse volontiers, monsieur, répondis-je, puisque vous reconnaissez si humblement vos torts ; mais là se borne ce qu’il m’est permis de faire pour vous, et je n’ai pas l’habitude de commencer mes relations de société au milieu de la rue.

— C’est juste, madame, reprit-il en rougissant légèrement, et vous devez être avare de la faveur de votre conversation autant que difficile dans le choix de ceux que vous daignez y admettre. Vous connaissez mon nom et ma demeure. Je suis le neveu du duc de S..., que son titre aura probablement moins recommandé à vos yeux que les

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actions d'éclat de sa vie militaire. Destiné par lui à la carrière des armes, j’étais, il y a six mois, lieutenant au 3* hussards. J’ai donné ma démission pour avoir le droit de me battre avec un chef d’escadron qui m’avait insulté. Ce coup de tète m’a valu une espèce de disgrâce du général mon oncle; mais les vieux soldats, tout disposés qu’ils sont à maintenir la discipline, comprennent la susceptibilité d’un jeune homme quand i! s’agit du point d’honneur. Aussi, suis-je certain d’étre pardonné et de rentrer dans un régiment d’ici à six mois au plus. C’est une leçon qu’on veut me donner, ajouta-t-il en riant.

— Et vous lâchez d'en passer le temps le plus agréablement possible, dis-je en souriant moi-même, car le jeune étourneau m’intéressait par sa franchise.

— Vraiment oui, me répondit-il. Au nombre de mes plus douces jouissances, je placerai le moment qui vient de s’écouler; et permetlez-moi, madame, pour qu’aucune parole rigoureuse ne vienne troubler ce souvenir, de prendre congé de vous et de vous assurer de mon profond respect.

Il s’éloigna; et lorsque je racontai à la baronne ma rencontre de ce jour et ce qui s’en était suivi, elle ne put s’empêcher de s’écrier en riant :

— Voilà un rusé coquin, bien digne de l’uniforme qu’il a porté 1

Depuis cette époque, M. de S... sembla considérer la glace comme rompue entre nous. Il prenait mille prétextes pour lier conversation avec moi lorsqu’il me rencontrait, et cela lui arrivait si fréquemment que je suis intimement convaincue qu’il avait mis la Providence dans ses intérêts. En

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homme qui n’en était pas à ses premières armes, il cherchait à établir nos relations du monde avant de loucher à a corde sensible dont la vibration pouvait me faire rompre notre liaison de circonstance . 11 ne me parlait de rien que je ne pusse entendre; mais il m’entourait de ces soins de tous les instants qui vous disent cent fois par jour qu’on pense à vous. La conséquence qu’en lire d’ordinaire une femme, c’est qu’on ne peut s’occuper aussi exclusivement d’elle si on ne lui est pas quelque peu attaché.

Comme on s’habitue très-vite aux choses qui vous flattent, j’avais fini par m’accoutumer aux empressements de M. de S... Sa conversation m’amusait. Avec cette irréflexion particulière à notre sexe, je me laissais entraîner à je ne sais quelle pensée égoïste qui me faisait accepter les soins d’un homme pour qui je ne ressentais aucune affection, et dont le jeune âge et le caractère fougueux ne permettaient guère un commerce d'amitié. Que de femmes ont été prises à un guêpier semblable I

Un jour que la baronne m’avait accompagnée à la promenade, et que nous avions trouvé M. de S... fort sémillant et presque tendre, mon amie prit un air sérieux et me dit :

— Ma chère, voilà près de deux mois que ce jeune homme ne vous quitte pas lorsque Vous êtes hors de chez vous. Quand il ne vous voit pas, il vous écrit. Je sais que vous ne lui répondez pas ; mais vous le lisez et cela l’autorise à continuer. 11 vous accapare, en un mot; et un beau jour vous serez tout étonnée de trouver qu’il vous est devenu nécessaire. Ouvrez les yeux, tâtez-vous le cœur et pensez bien à ce que vous voulez faire de M. de S....

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— Moi 1 m’écriai-je, je n’cn veux rien faire du toutl Les choses ne peuvent-elles rester comme elles sont?

— Vous êtes parfois très-naïve, reprit mon amie, et cela ne sied plus à vos trente ans bien sonnés. Est-ce dans notre siècle qu’un jeune homme consent à devenir le chevalier servant d’une femme sans espérer d’en être récompensé? Sans doute, il est fâcheux de couper court à une aventure piquante et qui n’a fait tort à aucun devoir ; mais le temps est venu où cette liaison est appelée à prendre un caractère d’intimité. Je vous connais assez pour être persuadée que vous ne l’avez pas cultivée pour en arriver là; il faut donc la rompre doucement, sans combats et sans reproches; il faut que M. de S... retombe au rang d’une simple connaissance.

— Des reproches? dis-je ; mais je n’ai donné à personne, et à M. de S... moins qu’à tout autre, le .droit de m’en adresser.

- — Vous croyez cela, reprit la baronne, voilà encore une

de vos erreurs. Pensez-vous que du moment où ce garçon, qui ne manque ni d’adresse ni d’assurance, vous verra prête à lui échapper, il ne cherchera pas à vous prouver que vous ne sauriez agir ainsi sans forfaire à des engagements tacites? Ne vous récriez pas; son intérêt sera de vous prouver que vous l’avez encouragé lorsque vous avez cru ne faire que le souffrir. Je vous le répète, n’allez pas plus loin, quoique vous marchiez d’unpas innocent; car vous vous trouverez tout à coup en face d’un ami exigeant ou d’un ennemi mortel. Voilà un conseil dicté par mon cœur; songez. y.

Je rentrai un peu stupéfaite, mais en m’avouant tout bas

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que la baronne avait raison. Seule avec moi-mème, j’interrogeai ma conscience pour savoir si elle n’avait pas à se reprocher quelques coquetteries trop hasardées : je la trouvai fort innocente.

Il me prit cependant un remords d’abuser de la bonne foi de M. de S..., et je résolus, à notre première entrevue, d’aborder franchement la question, sans blesser un homme dont je n’avais pas à me plaindre.

Mais cette explication ne prit point la tournure que j’espérais. M. de S... ne voulut pas me comprendre, et lorsqu’il lui fut impossible de faire autrement, il se crut supplanté et imagina tout excepté la véritable cause de ma froideur. Je ne pus me résoudre à lui jeter à la tôle que je ne l’aimais pas; je laissai au temps le soin d’adoucir une douleur qui paraissait alors très-vive; et sans m’obstiner à vouloir lui faire entendre raison , je me bornai à fuir, autant que possible, les occasions de me trouver avec lui.

Grand Dieul quelles lettres je reçus alors! Le papier menaçait de s’enflammer tant les expressions en étaient brûlantes! La vie lui était insupportable; il allait mourir si je ne lui rendais nos causeries, — pas davantage. — J’avouerai à ma honte que j’en étais venue à croire un peu tout cela et à gourmander mon cœur de rocher de son insensibilité envers un homme qui m’aimait tant, lorsque, fort heureusement, je partis pour la province. J’écrivis à M. de S... quelques lignes amicales, et je chargeai la baronne de me tenir au courant de ce que deviendrait mon adorateur infortuné. Elle m’apprit, au bout de quelque temps, qu’il avait quitté Paris.

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J'eus un instant la pensée qu’il cherchait à me rejoindre; puis je me reprochai celle idée, et je fis bien, car je n’enendis aucunement parler de M. de S..., et l’hiver était déjà fort avancé lorsque je revins à Paris.

L’oubli amène l’oubli. Ne sachant et ne voyant rien qui me rappelât M. de S..., je n'en gardai qu’un souvenir trèsléger, qui se fût sans doute complètement elfacé sans la rencontre dont je vais vous parler.

Le mois de janvier 1847 finissait avec force bals et soirées, dont je commençais à me fatiguer beaucoup, lorsqu'il m’advint, par suite d’un veuvage de circonstance, quelques jours de liberté. D’ordinaire, en pareille bonne fortune, je me livre à mon intimité la plus étroite; et, mettant de côté les corvées officielles et mondaines , je dîne hors de chez moi et cours les spectacles et les concerts.

Or donc, un de ces soirs, je sortais avec la baronne d’un théâtre du boulevard, où nous nous étions ennuyées pendant quatre heures lorsqu’elle me dit tout à coup :

— Qu’allons-nous devenir? J’ai broyé du noir toute la

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journée et bâillé toute la soirée. Je me sens d’humeur à tout faire pour m’égaver... Mais, j’y pense, c’est jour de bal à l'Opéra ; vous êtes libre; pourquoi n’irions-nous pas?

— Vous perdez l’esprit ou tout au moins la mémoire, lui répondis-je; ne vous souvient-il plus d’avoir été forcée, il y a deux ans, au foyer de l’Opéra, de vous réfugier sur le manteau de la cheminée, pour échapper à une invasion de Turcs qui bousculaient tout sur leur passage, et ne m’avezvous pas dit vingt fois que, pour rien au monde, vous ne voudriez vous retrouver en pareille situation?

— C’est vrai, et j’ai bien ri depuis en pensant à l’air de magot de la Chine que je devais avoir sur celte cheminée. Mais les Turçs en question ont été passer la nuit au violon, et je ne crois pas qu’il y ait chance de les retrouver aujourd’hui. Nous pouvons donc nous risquer.

Je hasardai encore quelques observations; ma compagne me ferma la bouche en me disant :

— Si cela vous contrarie, n’cn parlons plus; mais j’en avais réellement envie.

— Allons! dis-je...

Et nous entrâmes chez un costumier, pour y prendre ce qui nous était nécessaire.

L’heure déjà avancée nous fit regarder comme une trouvaille deux dominos de satin noir, propres sinon frais.

J’ai beaucoup entendu vanter le bal de l’Opéra alors qu’il fallait y montrer de la tenue et de l’esprit pour y jouer un rôle. Je n’y étais jamais allée qu’une fois, et ces travestissements si mal portés m’avaient semblé profaner ce temple de l’intrigue. J’aime la foule, je déleste la cohue;

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et les éclats d’une joie grossière, qui dégénère en licence, m’avaient ôlé tout désir de revoir pareil spectacle.

La pruderie est loin d’èlre mon élément ; mais la trivialité m’est insupportable. Je n’aime pas plus à voir les infirmités morales que les infirmités physiques, et je ne sais rire et m’amuser de l’équivoque que lorsqu’elle est spirituelle ou gracieuse.

Le bal de l’Opéra n’est donc pas mon fait; néanmoins, j’y entrai avec plaisir, et bien décidée à tourmenter les hommes de ma connaissance que j’y pourrais rencontrer.

Le foyer était presque désert. La baronne me proposa de faire un tour dans la salle pendant qu’on pouvait encore y circuler.

Il est impossible de se méprendre sur la qualité du public qui s’y presse. Courtauds de boutiques, ouvriers, étudiants des deux écoles, sachant tout hormis ce qu’ils sont censés apprendre ; collégiens en congé, tout gonflés du bonheur de pouvoir dépenser en quelques heures l’argent destiné aux menus plaisirs du mois; des lorettes et des grisettes, voltigeant de loge en loge et de la salle au foyer, pour rencontrer une bourse qui leur offre à souper et un bras qui les reconduise. Joignez à ces types généraux les fils de famille qui tiennent à honneur d’oublier aussi complètement que possible le savoir-vivre, l’urbanité et la politesse qu’ils sont obligés de pratiquer dans les salons, et vous reconnaîtrez avec moi qu’il n’y a pas grand’ chose à ajouter au tableau pour le compléter.

Au moment d’entrer dans la salle, la baronne fut rudement heurtée par deux jeunes gens travestis, qui ne songèrent

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même pas à s’excuser. La coiffure de mon amie s’étant dérangée, nous nous appuyâmes contre le balcon et je me dé-

gantai pour réparer l'avarie. Durant cette opération, j’entendis le masque qui avait failli nous renverser s’écrier d’une voix qui ne trahissait pas le jeûne : « Je suis décidé à faire ce soir les choses les plus étonnantes, et pour t’en donner la preuve, » dit-il à son camarade, «je vais galoper avec ce colosse uoir que notre rencontre n’a pas même ébranlé. »

D’un bond il fut près de moi, et me jetant ses bras autour de la taille :

— Charmant zéphyr, me dit-il, je t’invite pour le premier galop; nous écraserons tout ce qui ne s’empressera pas de nous faire place.

— Merci, répondis-je; mais je ne peux danser ni avec toi ni avec d’autres.

— Pourquoi?

— Mon grand âge s’y oppose, et il te faut des sylphides plus jeunes et plus tendres que moi.

— Toi, vieille? tu mens! s’écria-t-il en me portant jusqu’aux yeux ma main nue. Ceci ne date pas de la république... D’ailleurs j’ai pris mesure de ta taille et elle me convient.

— El il ne me convient pas à moi de galoper; je refuse.

— Que viens-tu faire ici, alors?

— J’y viens, galant chevalier, pour admirer la courtoisie française dont tu m’offres un si bel échantillon.

— Bien tapé ! s’écria le camarade en lui faisant un geste fort connu des gamins de Paris. Ce domino te roule, mon

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garçon ; viens chercher fortune ailleurs... ça n’est pas notre affaire.

Ils s’éloignèrent en nous lançant un quolibet grossier; et cependant, malgré le vermillon qui lui couvrait la ligure, je venais de reconnaître dans l’un des deux amis un jeune homme doul j’ignorais le nom, mais que je voyais quelquefois dans une maison fort honorable.

Cette rencontre m’ôta toute envie de continuer ma promenade. J’ai d’ailleurs peu de goût pour ces danses excentriques et ces mouvements anguleux qui font ressembler les danseurs à des polichinelles mus par des ficelles.

Nous revînmes donc au foyer, qui s’était complètement meublé pendant notre absence.

— À quoi pensez-vous? demandai-je à la baronne, qui, depuis un instant, paraissait fort absorbée.

— Je faisais d’assez singulières réflexions sur celte population parlante et sautante, me répondit-elle. C’est un composé de prudes qui viennent en loge médire de la corruption du jour, dont elles se gardent bien de détourner les yeux; de jeunes couples qui font conjugalement une partie de masque et s’amusent comme des martyrs, et enfin de quelques femmes du monde qui viennent ici rejoindre ou épier l’objet de leur plus tendre affection. Je ne veux pas parler des autres femmes.

Quant aux hommes, ils sont tous ou dupes ou roués. Pour nous, ajouta-t-elle, nous formons exception et passons pardessus le marché ; car nous sommes venues' sans intrigues commencées et sans vouloir en commencer...

— Et voilé cependant une belle occasion ! lui dis-je vi-

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vement. Retournez-vous: Verdier le député est à deux pas qui parie que je suis un homme.

En effet, ce digne représentant de la partie grasse et fleurie de la nation française gageait tout haut vingt-cinq louis que je n’étais pas une femme. Cette assertion faisait rire aux éclats un svelte domino, assis très-près du député, et qui répondait que les femmes sont capables de tout par amour ou par caprice.

— Tu dis vrai, domino, lui dis-je, et je t’aurais reconnu pour femme rien qu’à ton observation. Mais si ton gros honorable n’est pas plus fort en politique qu’en histoire naturelle, j’aimerais mieux savoir les destinées du pays entre tes mains que dans les siennes, car il doit être souvent attrapé.

— . Je crois loucher juste, dit alors Verdier d’un ton aigredoux, en affirmant qu’une femme laide ou mal faite peut seule avoir intérêt à se cacher ainsi.

— Il ne faut jamais devoir ses succès aux apparences. Il est des gens qui portent le masque sur leur figure, d’autres le portent sur leur esprit. Je t’engage à méditer cette maxime à l’endroit des discours prononcés à la tribune parlementaire.

Ce pauvre Verdier resta accablé sous cette allusion, dont il ne comprenait que trop la portée. Je jugeai convenable de m’éloigner avant qu’il eût trouvé la réplique.

— Adieu, moderne Cicéron, lui dis-je; nous ne sommes point, je le vois, à l’heure de ton éloquence. Je te laisse donc écraser de ton amabilité ce gracieux domino, et, sans rancune, je te souhaite l’heure du berger.

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— Il l’attendra longtemps, je te le jure, s’écria le domino, à moins que...

Je perdis le reste de la phrase, et je m’en souciai peu, occupée que j’étais de retrouver la baronne.

Je passe sur l’insignifiante rencontre d’un officier d’artillerie, que j’avais connu aux eaux, et dont j’égratignai l’orgueil ; sur celle de mon agent de change, dont je meurtris l’amour-propre au sujet d’une petite débutante de l’Opéra- Comique. J’étais, cette nuit-là, un vrai buisson d’épines. Je venais de proposer à la baronne de battre en retraite, lorsqu’elle me saisit la main en poussant une exclamation de surprise, et me montra M. Charles de S... en compagnie d’un autre jeune homme, tous les deux paraissant fort joyeux.

Je compris la pensée de la baronne, el au moment où mon ex-soupirant passait devant moi, je lui jetai négligemment ces mots:

— Bonsoir, Charles... Ton oncle t’a donc permis de reparaître sur la terre des vivants?

Il se retourna pour me regarder, et l’inspection ne m’ayant pas été favorable, il me répondit assez dédaigneu sement :

— Le général ne se môle pas de mes plaisirs.

— Non, mais il s’occupe de tes affaires; et le commandant T... lui a sans doute conseillé de te mettre en pénitence.

Le nom de l’officier avec lequel il s’était battu lui fit faire un mouvement dont je connaissais la cause. Il m’avait

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conté vingt fois que le commandant avait écrit au général pour demander qu’il fût envoyé pendant un mois ou deux dans une garnison d’Afrique.

— Tu connais le commandant T...? s’écria-t-il.

— Peut-être, répondis-je , mais que l’importe?

— Il m’importe beaucoup. Si tn le conuais, s’il l’a parlé de l’affaire que nous avons eue ensemble , je veux savoir en quels termes il l’a fait.

— El quels moyens prendras-tu pour m’obliger à te faire une confidence, si je ne le veux pas?

En ce qui concerne les rapports avec notre sexe, les officiers de hussards ont incontestablement la supériorité sur les hommes politiques, car M. de S... ne commit pas un instant la faute du pauvre député. Il s’assit près de moi, et, me prenant la main, qu’il conserva dans les siennes:

— Tu es femme, et probablement jolie femme, me dit-il ; tu dois être spirituelle , car il faut que tu comptes bien su ce moyen de plaire pour avoir consenti à l’empaqueter de la sorte. Je suis un des admirateurs les plus passionnés de ton sexe. Tu n’ignores sans doute pas quelle a été la cause de mon duel avec le commandant ; il y aurait donc ingratitude à ne pas me venir en aide contre lui.

— Fort bien! 11 faut que je te tienne compte des folies que tu as pu faire pour de beaux yeux qui n’étaient pas les miens... sans doute par esprit de corps. Non pour ce motif, mais pour un autre que je n’ai pas besoin de t’expliquer, je le dirai que le commandant ne m’a jamais parlé de loi qu’en déplorant la fougue de ton caractère qui t’a fait prendre une rivalité pour une insulte. Il regrettait d’autant plus ce qui

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s’était passé, m’a-t-il dit, que la Dulcinée n’en valait pas la peine, et qu’elle s’est consolée de ton départ en épousant un de les camarades qui, en faveur de la dot, a bien voulu couvrir de sou nom les erreurs du passé.

— C’est vrai 1 dit-il en se mordant les lèvres, voilà la constance des femmes! Mais peut-être cet éclat, ce scan- * dale, l’ont-ils obligée à un parti violent?

— Je suis loin de penser le contraire, repris-je en riant ; mais j’admire la naïveté de ton amour-propre qui s’efforce de trouver un motif à l’acte qui t’a blessé plutôt que de s’en affliger. Tu fais des phrases sur notre constance, et tu oublies que tu n’es pas toi-même un exemple de fidélité ; car, quelques mois après ton duel, lu passais pour être fort amoureux d’une autre femme; et l’on ajoutait même que c’était cette passion malheureuse qui t’avait fait quitter Paris.

Jamais je ne pourrais vous retracer l’expression de folle gaieté avec laquelle M. de S... s’écria:

— Moi! amoureux! c’est possible, cela m’arrive souvent. Mais une passion malheureuse ! ah! ah! ah! tu ne me connais certainement pas, beau masque! Une passion malheureuse ! moi ! grand Dieu ! On a cruellement abusé de ta , candeur en t’affirmant une sornette pareille. Chère belle, j’ai toujours su me consoler à temps des rigueurs des femmes qui n’ont pas su ou pas pu m’apprécier... D’ailleurs, ajouta-t-il avec un petit air d’intraduisible fatuité, j’ai si rarement connu le malheur que je ne m’en souviens pas ; et pour te rassurer complètement, je t’avouerai même que je suis ici, et du dernier mieux , avec une fort gentille personne qui m’attend aux secondes.

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Dussiez-vous me railler, je confesserai que cet aveu inattendu de M. de S... me piqua au vif. Il m’arrachait une de mes illusions, de celles que les femmes caressent avec le plus de plaisir, car elles ne leur ont coûté ni larmes ni sacrifices. Je fus tellement vexée que j’en perdis la réplique. Mais comme le bon sens m’abandonne rarement lorsque je ne suis pas dominée par une émotion violente, je m’aperçus aussitôt que j’étais ridicule, et je compris que, parce qu’il m’avait plu de repousser les vœux de ce jeune homme, il n’avait pas du se condamner i\ garder mon souvenir à perpétuité, ni se priver des plaisirs que devaient lui procurer d’autres liaisons. Cependant, il méritait une punition ; car, ou il m’avait trompée quelques mois auparavant en se montrant passionné et désespéré, ou bien il mentait en cet instant au profit d’une distraction nouvelle, et sa légèreté méritait un châtiment.

Je mis à faire ces réflexions bien moins de temps qu’il ne m’en faut pour vous les dire. Mon parti était pris, et j’étais armée de pied en cap, lorsque, sur un mot piquant deda baronne, M. de S... se tourna vers moi pour me demander mon opinion.

— Je n’en ai pas, lui dis-je ; mais à ta question je vais répondre par une question. Puisque tes amours sont aux secondes, comment se fait-il que tu perdes un temps pré* cieux en restant ici, près d’une femme que tu ne connais ni ne devines?

— Ah! répondit-il, c’est qu’il y a conversation et conversation, comme il y a fagots et fagots. Te3 discours m’intéressent... Et puis je cherche à résoudre un problème.

UNE RENCONTRE IMPREVUE

— Lequel?

— Je nie demande à quel genre de femmes tu appartiens. Ton esprit est mordant et ton langage est celui d’une femme de bonne société. En dépit de cette couverture qui t’enveloppe, lu mets de la grâce dans tes mouvements ; tu as la plus jolie main que j’aie pressée et un pied de race. — Le flatteur! — Ou tu attends quelqu'un qui connaît bien d’autres beautés que tu tiens à dissimuler au vulgaire, ou bien lu es ici pour espionner ton amant... peut-être ton mari.

— Te voilà bien loin de la vérité. La jalousie n’est pour rien dans ma présence ici, et s’il m’est arrivé d’y donner des rendez-vous, mon partner ne m’a jamais fait attendre. Je suis ici comme beaucoup d’autres femmes, parce que je m’ennuyais ; j’ai voulu me distraire, voilà tout.

— Tu me donnes presque l’envie de l’offrir mes services... Et ta compagne, est-elle muette?

— J’écoute et je profite, dit la baronne.

— Moi, j’y perds, domino, reprit-il. Tu as l’air aussi d’une énigme que je voudrais bien déchiffrer.

— N’use pas à cela un temps que tu peux mieux employer, et dis-nou» pourquoi tu as disparu tout à coup de Paris ?

— C’est fort simple. Le général, mon oncle, m’a fait entrer dans un régiment de cavalerie, un autre, bien entendu, que celui où commande mon ennemi, car je ne pourrais jamais froidement me rencontrer avec cet homme, malgré ce que tu viens de me dire.

— Et tu as quitté Paris sans regret ?

UNE RENCONTRE IMPREVUE

— On regrette toujours Paris, mais à mon âge on est bien partout.

— Ingrat ! fis-je en riant de bon cœur cette fois. Et cette petite beauté de la rue Notre-Dame-de-Lorette dont tu fis si lestement le sacrifice au profil de je ne sais quelle affection? Et la belle M ,le de B..., que l’on voulait te faire épouser ?

— Ah çà 1 mais qui es-tu donc pour connaître à la fois mou aventure de Lunéville, ma famille et mes habitudes de Paris?

— Réponds sans m’interroger.

— Oui, à charge de revanche. J’ai laissé la lorette par mesure de prudence : elle aurait pu me devancer ; et quant à M'* e de B..., je ne me crois point assez mûr pour le saint état du mariage. Mais, je t’en prie, viens faire une promenade avec moi ; laisse-toi deviner si tu ne veux pas te faire connaître. Je dois t’avoir vue quelque part, car tu déguises ta voix : est-ce chez M ra * B... ou chez la marquise de D...?

— Chez l’une et chez l’autre, dis-je. — Je n’y avais jamais été. — Mais j’arrête là mes renseignements, et comme l’heure s’avance, car tu l’abrèges agréablement, à défaut de ma figure, je veux te faire connaître une de mes qualités. Je ne suis point égoïste, et ta gentille maîtresse me saura gré de ne pas le conserver plus longtemps.

— Quel accès de charité chrétienne ! Fais-y trêve encore une demi-heure, et j’en serai véritablement reconnaissant.

UNE RENCONTRE IMPRÉVUE 185

— Sais-tu ce que ce peu d’empressement me donne à penser?

— Non.

— Eh bien, c’est que tu te prêtes libéralement une bonne fortune qui n’existe pas. Personne ne soupire après toi aux secondes.

— En fait de bonnes fortunes, ma chère, je suis assez riche de mon propre fonds pour n’ emprunter à personne ; et, si tu veux accepter mon bras, je vais te conduire à la loge où je suis attendu.

— Merci, lui dis-je, je ne veux pas me déranger pour te voir faire la cour à une autre, si cette autre existe, ce dont tu me permettras de douter.

En ce moment, une pensée diabolique lui traversa l’esprit. La baronne venait de s’éloigner avec un jeune homme quelle lutinait ù lui faire tourner la.têtc.

— Et si je t’amenais la personne en question, médit M. de S..., là, près de toi, à cette place vide, douterais-tu encore et m’accorderais-tu une heure de répit ?

— C’est beaucoup demander; cependant j’y consens, à condition que tu me permettras de juger de l’esprit de ta belle comme de son extérieur.

— Que tu es exigeante et que je suis fou ! Allons, va pour la conversation ; mais qu’elle soit courte; car, si tu me donnes une heure, je tiens à n’en pas perdre la moitié.

II s’éloigna, puis frappé d’une idée subite, il revint.

EJ si tu profitais de mon absence pour t’en aller?

186 ümS RENCONTRE IMPRÉVUE

^ — Je te donne ma parole d’attendre ton retour ft cette place, si tu n’es pas absent plus d’un quart d’heure.

— Une parole de masque 1... N’importe, j’y ai foi dans ta bouche ; je pars et je reviens.

Ainsi cet être volage sacrifiait sa maîtresse du jour à l’espoir d’en faire une nouvelle le lendemain.

M. de S..., continua la comtesse, resta au plus dix minutes, et il arriva ayant au bras une pct : le créature, si frêle, si mignonne qu’elle m’intéressa tout d’abord. Cette jeune personne accusait au plus dix-huit ans. Sa taille élégante était ajustée de manière à laisser briller tous ses avantages. Elle avait certainement pensé h plaire à M. de S... lorsqu’elle s’était habillée, cl je me sentis touchée d’un sentiment de pitié en la voyant traitée avec tant de légèreté.

Elle s’assit près de moi et me considéra avec curiosité.

— Charles m’a dit que vous m. onnaissiez, madame; mais moi je ne vous connais pas...

Sa petite voix douce et timide contrastait si singulièrement avec le lieu où nous nous trouvions et le rôle qu’on lui faisait jouer, que je me sentis toute portée à la bienveillance.

UNE RENCONTRE IMPRÉVUE

— Oui, mon enfant, lui dis-je, je vous connais pour une charmante fille qui mérite d’être aimée sans partage. Qu’en pensez-vous, Charles?

— Voilà une jolie entrée en matière, répondit-il avec quelque embarras.

Je repris en me tournant vers elle:

— J’ai voulu vous voir pour vous donner un bon conseil. Vous êtes si jeune que mon expérience peut vous servir à quelque chose. M. de S... vous a dit souvent qu’il vous aimait et qu’il n’aimait que vous?

— Oh! oui, madame!

— Et vous l’aimez aussi?

— Oh! oui, madame!

— Eh bien, mon enfant, quoique mon avis puisse vous paraître fort difficile à suivre, ne faites pas de cet amour, sans doute le premier que vous ayez éprouvé, l’unique' affaire de votre vie. La jeunesse d’un homme, et surtout d’un officier de hussards, est semée de ces épisodes dent le dernier fait toujours oublier les autres...

— Mais c’est une trahison! interrompit M. de S... Domino, tu n’es pas loyal !

— Laisse-moi expliquer toute ma pensée, dis-je, en retenant assise la jeune fille qu’il engageait à se lever. Je crois que tu aimes quand tu le dis ; mais tu changes souventd’idole, et ce que tu penses aujourd’hui du fond de l’âme en t’adressant à cette jolie enfant, tu l’as dit à d’autres, et sans le penser...

— Ç’estfauxj s’écria-t-il; ne l’éçoute pas, Augustine !

UNE RENCONTRE IMPRÉVUE 189

J’eus la tentation de l’entraîner à quelques pas, et de lui dire en soulevant mon masque :

« Qui a oublié le passé, de vous ou de moi? »

Mais je fus retenue par la peur qu’il ne crût que je voulusse le ramener à moi ; et d’ailleurs ma vengeance n’était pas complète. Je pris donc la main du petit domino, et comme je ne voulais pas désoler ce jeune cœur:

— Ne prêtez pas à mes paroles une importance qu’elles n’ont pas, lui dis-je. Je ne veux point vous engager à rompre avec Charles, car je suis persuadée que vous avez son affection. Mais, pour la conserver, n’ayez pas l’air d’y tenir, et surtout ne lui pardonnez pas lorsqu’il se fait attendre au rendez-vous...

— Oui, madame, oui, je suivrai vos conseils, répéta la petite, pendant que M. de S... l’entraînait en me faisant un geste de menace.

Ne me souciant pas d’entrer en explication avec lui, je m’empressai d’aller à la recherche de la baronne, qui ne pouvait être loin; mais je n’avais pas parcouru le quart du foyer, que M. de S... me saisissait le bras en s’écriant:

— Tu vas maintenant m’expliquer ce que cela veut dire?

— En vérité, mon cher, on te prendrait pour un Hottentot si l’on t’entendait parler ainsi.

— Ah! tu cherches à me brouiller avec ma belle, que j’ai l’innocence de te faire connaître ; tu me promets de rester une heure de plus, et je te prends en flagrant délit de retraite...

— Mon cher, je ne- te crains pas assez pour t’éviter : je éourais après ma compagne, voilà tout.

190 UNE RENCONTRE IMPRÉVUE

— Et si tu l’avais trouvée, tu serais partie! Mais je ne te quitte plus que je n’aie le mot de tout ceci.

Une folle idée me traversa l’esprit.

— Vraiment, lui dis-je, tu es bien jeune, puisqu’il me faut t’apprendre pourquoi je t’ai desservi près d’Augustine. J’ai cédé à un mouvement d'irritation que tu expliqueras comme tu voudras.

J’étais sûre qu’il l’expliquerait tout à son avantage.

— A la bonne heure, reprit-il d’un ton adouci ; mais alors pourquoi as-tu voulu parler à Augustine ?

— Afin d’être certaine qu’une femme l’attendait. J’aurais voulu peut-être qu’il te fût impossible de m’en donner la preuve.

J’avais pris un ton si mélancolique en prononçant ces mots, que M. de S... en fut complètement dupe. Entro nous s’établit une lutte de paroles, dans laquelle, sans paraître y toucher, quant au passé, je l’amenai à confesser tous les torts de son cœur et les travers de son esprit. Cependant, je dois dire à sa louange que quoique je lui fisse beau jeu pour le conduire à un aveu sur notre liaison, comme je me tenais dans les généralités, afin de ne pas me faire connaître, il s’y tint constamment auss' 1 , tout en essayant de m’engager envers lui, ce que j’éludai à l’aide de plaisanteries qui l’aiguillonnaient au lieu de le décourager.

Le moment de la retraite arrivait ; il était quatre heures: je m’écriai tout à coup :

— Et Augustine, que va-t-elle devenir?

— Oh ! me dit-il avec son fin sourire, elle te prend pour

UNE RENCONTRE IMPRÉVUE

une de mes tantes, et elle supposera sans peine que cette respectable dame m’a accaparé pour me faire un sermon ; et puis, je l’ai mise au bras d’un intime qui doit l’avoir reconduite à sa loge.

En ce moment, j’aperçus la baronne que j’arrêtai tout court.

— Partons, lui dis-je ; je me suis embarquée dans une affaire périlleuse, il me faut l’incognito pour en sortir avec honneur. Nous avons atteint, dépassé peut-être, la limite de l’intrigue permise ; il est absolument nécessaire que vous vous attachiez à moi.

La vue de la baronne fit faire à M. de S... une grimace qu’il n’essaya pas de déguiser. Ma compagne me proposa de partir aussitôt. M. de S... me serra le bras vivement.

— Au moins donnez-moi les moyens de vous revoir, me dit-il à voix basse. Un seul mot à mon adresse que voici... quoi que ce soit, enfin, qui me permette de retrouver votre trace...

— C’est inutile, lui répondis-je ; je vous laisse en vous quittant une impression favorable, je souhaite que vous la conserviez. Il en serait peut-être autrement si nous nous rencontrions ailleurs.

— Vous ne pouvez que gagner à être connue partout, reprit-il en me baisant la main.

Tout en parlant, nous nous acheminions vers la porte. Arrivé au palier, M. de S... fit un faux pas, et, se baissant, il ramassa un petit clou de l’espèce de ceux qu’on place sous les chaussures des gens du peuple.

UNE RENCONTRE IMPRÉVUE 293

rappeler souvent à votre pensée, puisque vous ne voulez pas m’en fournir d’autres moyens.

Notre voiture partit aussitôt. J’avais donné une fausse adresse pour le cas où nous eussions été suivies; mais il n’en fut rien, et je rentrai chez moi à cinq heures. J’eus soin de serrer le petit clou dans mon coffret à bijoux, puis e m’endormis du sommeil des justes.

Trois semaines après, il y avait bal chez moi, et la foule se pressait dans mes salons, lorsque, entre deux contredanses, on annonça M. de S...

Mon invitation avait dû le faire tomber des nues; il l’avait probablement attribuée à une recrudescence de sentiment. Quoiqu’il ne fût présenté par personne, il entra avec aisance et aplomb. Jamais sa jolie taille n’avait été mieux prise dans son habit, jamais ses yeux n’avaient brillé d’un éclat plus • vif, et sa moustache était relevée dans les intentions les plus assassines. J’allai au-devant de lui.

— J’ai appris, monsieur, il y a quelques jours seulement, votre retour à Paris, et quoiqu’une absence mutuelle ait interrompu nos relations, j’ai pensé que vous voudriez bien vous réunir à mes amis, que je reçois pour la dernière fois de l’hiver...

— Mille grâces vous soient rendues, madame, pour une

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telle faveur, que je n’aurais pas osé solliciter, mais dont je suis heureux et reconnaissant.

Je m’éloignai en lui faisant un geste bienveillant, et, quoiqu’il dansât avec tout l’entrain possible, je rencontrai souvent ses yeux fixés sur moi : mais, entre son regard et mon cœur, il y avait l’aveu du bal de l’Opéra; j’étais invulnérable.

Après le souper, qui eut lieu à une heure, comme je finissais d’en faire les honneurs et rentraisau salon, je trouvai M. de S... appuyé contre la porte. Décidément, il m’attendait.

— Vous vous sacrifiez, madame, et vous ne songez qu’à être agréable à tout ce qui vous entoure, me dit-il.

— J’avoue que je suis charmée lorsque je vois qu’on s’amuse chez moi ; mais il y a plus d'égoïsme que vous ne le supposez dans le sentiment qui m’anime. J’ai besoin d’affection, et je cherche à gagner toutes celles qui méritent d’être ambitionnées.

— Vous devez alors être écrasée sous le poids de vos succès...

— Hélas! mon cher monsieur, l’affection du monde est si trompeuse qu’on doit s’en tenir philosophiquement à la surface.

— Madame, vous ne pouvez inspirer que des sentiments profonds, et votre modestie vous rend injuste envers vousmême.

— Voilà une sentence qui porte à faux, lui dis-je en riant; mais ce n’est ni le lieu ni l’heure de discuter sur ce grave Sujet. Le cotillon va vous réclamer, et avant qu’il vous en-

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traîne dans son tourbillon, je veux vous faire une restitution.

— Une restitution? fit-il en ouvrant des yeux étonnés.

Peut-être pensait-il à ses lettres.

— Veuillez m’attendre une minute.

J’entrai chez moi, j’y pris le petit clou, et prenant à mon retour M. de S... par le bras, je l’emmenai dans un salon de jeu alors désert.

— Voici, monsieur, lui dis-je d’un ton quelque peu railleur, un petit objet que je me suis chargée de vous remettre sans autre commentaire. On m’a assuré que vous saviez parfaitement ce que veut dire cet étrange symbole.

En ce moment sa figure prit une telle expression de confusion et de renversement que j’en eus compassion.

— Rassurez-vous, monsieur, ajoutai-je du ion le plus gracieux qu’il me fut possible de prendre; rassurez-vous, ma mémoire est sujette à tant de lacunes, que la comtesse de Rémond a complètement oublié ce qu’a vu et entendu le grand domino noir.

— Ainsi, madame, c’était bien vous ! s’écria-t-il lorsqu’il put parler.

— En doutez-vous, et vous plait-il que j’entre dans quelques détails?

— Oh! non! non! laissez-moi vous demander pardon et oubli.

— Je ne puis vous accorder i’un, car vous ne m’avez point offensée, et l’autre vous est acquis depuis longtemps.

— Et quelle était votre compagne? demanda t-il.

Je me retournai et lui montrai la baronne dopt les yetw

UNE RENCONTRE IMPRÉVUE

noirs et perçants suivaient cette scène, tandis que les coins relevés de sa bouche annonçaient qu’elle comprimait une envie de rire.

— Elle aussi! s’écria M. de S... d’un air accablé; qu’elle a dù me trouver ridicule !

— Elle a trop d’esprit pour s’en souvenir dans un quart d’heure.

— Et moi, je m’en souviendrai toute ma vie, madame. Permettez-moi de déposer à vos pieds l’expression de mes regrets respectueux. Je vais prendre congé de vous, car lorsqu’on a commis une faute aussi grande, il ne reste plus qu’à s’en punir.

Et M. de S... s’éloigna si prestement que je n’aurais pu le retenir si j’en avais eu l’envie.

Je ne l’ai jamais revu; je suis persuadée qu’il a soin de m’éviter. Est-ce parce que son amour-propre n’a pu se résoudre à prendre son parti de cette petite leçon, ou bien me croit-il capable de lui rappeler sa faute? Dans l’un et l’autre cas, il a tort; mais en ce qui me touche, je vous avoue que je ne sais pas garder rancune de toutes ces petites misères de la vanité.

FIN DE LA RENCONTRE IMPRÉVUE

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