‹ Louise Edouard GourdonChapitre 8 sur 11 · L OEILLET BLEU · texte numérisé non relu

L OEILLET BLEU

chagrins, ne me trouvent pas indifférent. Je me sens bien disposé pour votre fils et je crois pouvoir quelque chose. J’ai de nombreux amis; quelques-uns sont influents. On pourrait donc utiliser son instruction au profit de son avenir, et alors je pense que vous ne vous reprocheriez pas de la lui avoir donnée. .

Le père étonné, ravi, ne trouva pas une parole; mais je compris à son embarras et à l’expression de sa figure, qu’il acceptait mes offres avec joie.

Quant au jeune homme, il prit une de mes mains par un mouvement plein de noblesse, et la serra avec force, mais sans rien dire. Je continuai :

— Allons, voilà qui est entendu, je suis de vos amis désormais, et vous ne refuserez pas mes services. Mais, ditesmoi, quelle influence peut exercer sur la conduite de ce jeune homme la possession de la maison et du jardin du Luxembourg?

— Monsieur, dit l’ouvrier, permetlez-moi, après vous avoir remercié de tout mon cœur, de vous dire que cette propriété est bien réellement pour quelque chose dans ma ' peine. Henri, c’est le nom de mon fils, a la passion des fleurs. Comment cela lui est-il venu? je n’en sais absolument rien, à moins qu’il ne tienne ce goût de sa pauvre mère, qui était tout son portrait, et qui les aimait aussi beaucoup.

Le brave homme s’arrêta troublé ; Henri essuya une larme. L’ouvrier reprit :

— 11 a donc la passion des fleurs, et comme il ne peut pas la satisfaire ici, car les fleurs ont besoin de soleil, et, vous le voyez, il n’y a que de l’ombre dans cette pauvre

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boutique, il court là-bas tous les jours, il y passe son temps malgré moi. C’est une véritable maladie, car il oublie souvent de rentrer pour dîner, et moi je suis ici, me calcinant le sang à l’attendre. Qu’il aille le dimanche au jardin, je ne m’y oppose pas, je ne demande même pas mieux, etje lui tiendrai compagnie au besoin ; mais qu’il y passe tout son temps, voilà ce que je ne puis comprendre, car nous ne sommes pas des rentiers. Depuis deux ans, j’ai combattu cette manie par tous les moyens ; rien n’y a fait. Enfin, un jour, poussé par une juste colère, je l’ai enfermé dans sa chambre. Le malheureux, sans penser qu’il pouvait me faire mourir de douleur en se blessant, a sauté de l’entrc-sol dans la rue, d’où il a pris sa course pour le Luxembourg. Arrivé à la petite maison, comme il n’en avait pas la clef, il a escaladé le mur du jardin, au risque de se . tuer, et il n’est revenu que fort tard. Vous pensez bien que. depuis ce jour j’ai renoncé à le ramener à mes volontés. Je l’ai laissé libre, mais en protestant continuellement, comme je le faisais tout à l’heure, contre l’usage qu’il fait de celte liberté.

Ces explications n’étaient pas de nature à diminuer mon intérêt et ma curiosité. Pendant l’énumération de ces griefs, j’avais étudié attentivement la figure du jeune homme ; mais elle n’avait trahi qu’une grande préoccupation. Il était évident pour moi que, par la pensée, il était loin de nous. Je ne pouvais croire à de la folie. Tout son extérieur annonçait la nature la plus heureusement douée , mais plus que jamais je croyais à un secret soigneusement gardé, et je fus singulièrement confirmé dans cette idée, quand Henri, après m’a-

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voir demandé l’heure et s’être assuré qu’il était midi moins quelques minutes, me serra vivement la main et disparut.

— Le voilà parti 1 s’écria le père avec anxiété et une sorte de stupéfaction. Vous le voyez, monsieur, il est incorrigible ! Nous sommes rue du Battoir ; dans cinq minutes il sera au petit jardin. Qu’y fera-l-il? je n’en sais absolument rien, car malgré mes questions, il est toujours resté muet sur.ee sujet, et les recherches que j’ai faites là-bas ne m’ont rien appris. Je n’ai vu que des fleurs, fort belles et entretenues avec soin. Je le suivrais bien ; mais je ne puis cependant pas fermer ma boutique et arrêter mes travaux. D’ailleurs, je l’ai déjà suivi, épié à son insu: je l’ai vu, travaillant avec ardeur dans une petite serre que lui-même a construite ; mais rien d’extraordinaire n’a frappé mes yeux. C’est donc, je le répète, sa passion pour les fleurs qui lui a fait oublier tous ses devoirs envers moi. Quand je le mets sur le chapitre de son avenir et de mes craintes, il me répond qu’un jour nous serons riches et qu’il aura un grand nom. C’est ce qu’il me disait au moment où vous passiez devant notre porte. C’est presque de la folie... La richesse et la gloire, voilà ce qu’il rêve!... Quant aux moyens de les obtenir, il ne les dit pas... sans doute pour de bonnes raisons I

— Allons, calmez-vous, dis-je à l’ouvrier, que la nouvelle fugue d’Henri et scs propres paroles avaient exalté; calmez-vous et espérez. Votre fds vient de trouver en moi un protecteur; j’ai l’espoir que nous en ferons quelque chose. Dites-lui de venir me voir; faites-moi vous-même une visite quand vous le pourrez, et si je ne vous vois ni l’un ni l’autre, permettez-moi de revenir. Voici mon adresse.

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Je lui donnai ma carte, et me disposai à me retirer.

— Je no vous ai pas dit, monsieur, combien vos offres obligeantes m’ont louché, fit-il d’une voix émue, c’est que les paroles m’ont manqué...

— Allons, vous acceptez ces offres, c’est convenu, lui dis-je en lui prenant la main, et vous me remercierez plus tard, quand votre fils les aura utilisées dans l’intérét de son avenir.

Je sortis, et quand je tournai le coin de la rue, je le vis sur le seuil de la porte qui me faisait un signe d’adieu.

La scène d’intérieur que je viens de raconter s’était passée dans le courant du mois de juin. Elle m’avait impressionné vivement ; je me sentais une sympathie réelle pour ce pèro malheureux et pour cet étrange jeune homme, à la figure si douce. Je me promis d’user de mes relations pour lui procurer une position honorable. Cependant, je soupçonnais vaguement qu’il ne serait pas facile de le faire renoncer à ses habitudes, quelles qu’elles fussent; j’avoue même que je n’avais nul espoir de le voir chez mof, lorsque, au bout de trois jours, on m’annonça Henri.

Je fus surpris et charmé en entendant ce nom que jen’a-

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vais pas oublié. Henri entra; il était un peu troublé; mais ce trouble n’avait rien de la roideur et de la gène résultant du défaut d’éducation. C’était l’embarras 'd’un obligé qui se trouve pour la première fois en présence de son bienfaiteur. Je compris aussitôt que j’avais affaire à une de ces natures délicates et timides, dont la timidité n’exclut pas une grande force d’ûme et de volonté. Chez moi, je le vis mieux que je n’avais pu le voir dans la modeste boutique do la rue du Battoir. Je fus frappé de sa grande distinction, de la beauté de ses traits, un peu efféminés, et surtout de l’ampleur extraordinaire do son front, uni, poli comme celui d’une femme.

Henri était modestement, mais proprement vêtu; une redingote boutonnée dessinait sa taille élégante; ses cheveux étaient du plus beau noir, mais je remarquai avec surprise quelques fils d’argent venus prématurément sur les tempes. Ces enfants de la pensée contrastaient singulièrement avec la sérénité du front.

11 s'assit, s’enquit d’abord de ma santé avec sollicitude, puis il me dit :

— Je n’ai pas voulu vous laisser croire, en ne me rendant pas à votre invitation obligeante, que j’avais oublié les preuves d’intérêt que vous m’avez données. J’en ai été profondément touché, et je suis venu pour vous en remercier.

— Je n’ai encore rien fait pour vous, lui répondis-je, et je n’ai aucun droit fi votre reconnaissance; mais je vous renouvelle mes offres. Dites-moi seulement en quoi je puis vous servir; bannissez toute crainte, soyez franc, et parlezmoi comme à un qmi,

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— J’ai compris tout de suite, dit-il, qu’il ne tenait qu’à moi de mettre à profit votre bienveillance. Ce n’est donc pas sans avoir mûrement réfléchi et sans avoir pris une résolution que je suis venu.

— Bien! très-bien! Et cette résolution, quelle est-elle?

— Vous inc permettez une franchise entière; vous ne me saurez donc pas mauvais gré si je vous dis que je ne vois pas comment je pourrais utiliser une protection que tant d’autres seraient heureux de rencontrer.

— C’est que vous n’avez probablement pas encore sérieusement pensé à l’avenir?

— Oh ! mon Dieu si I dit-il, l’avenir est l'objet de mes préoccupations constantes.

— Eh bien ! il ne s’agit,plus que de trouver la route à suivre. Je puis vous aider dans vos recherches. Voyons, l’administration vous conviendrait-elle? Ce n’est pas la voie la plus courte, mais c’est, à mon avis, la plus sûre. Voulezvous entrer dans un ministère? Je m’engage à vous faire franchir rapidement les premiers échelons ; mes amis deviennent vos protecteurs...

— Tenez, me dit-il avec attendrissement, portez vos bienfaits sur un autre, car je ne puis les accepter. Un autre n’en sera pas plus reconnaissant, irais vous n’aurez pas le regret de les voir stériles.

Nous étions au point que j’avais p évu : mes bonnes intentions se heurtaient contre une résolution que je sentais inébranlable.

— Ainsi, vous refusez? lui dis-je sur un ton de reprochei

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— Je refuse ce que je ne pourrais accepter sans manquer à des engagements sérieux, quoiqu’ils n’aient été pris qu’envers moi-même ; niais ce que je ne refuse pas, ce que je sollicite, au contraire, avec ardeur et comme la plus douce consolation à ma vie de travail et d’études pénibles, c’est l’amitié que vous m’avez si généreusement offerte.

Ces mots de vie de travail et d’études pénibles, me jetèrent dans un grand étonnement.

— Mon amitié vous est acquise, lui dis-je, et je déplore les motifs qui vous empêchent de me permettre de vous en donner des preuves efficaces. Ce motif je ne chercherai pas à le connaître, car je crois comprendre qu’il y a là un secret dont vous n’avez fait la confidence à personne, pas même à votre père. Mais j’avoue que je ne vois pas bien à quelles études pénibles la culture des fleurs peut vous astreindre.

— Je comprends votre surprise, dit-il, et je m’attendais à votre observation. Comme mon père, vous ignorez quels sont mes travaux, et vous les confondez avec de simples distractions. Votre erreur est trop naturelle pourque je m’en sente blessé ; mais je serais indigne de votre intérêt si je ne la faisais pas cesser. Vous m’avez offert votre amitié, et je l’ai acceptée; je ne l’eusse pas fait si je n’avais eu confiance en vous. Je vais vous dom.cr la plus grande preuve decette confiance en vous initiant à mon secret, car il y a un secret, comme vous dites; et quand vous le connaîtrez, vous comprendrez pourquoi je me suis entouré de ce mystère qui ne pouvait donner lien qu’à de fâcheuses interprétations, et qui ajustement courroucé mon père.

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Ces paroles me causèrent une vive satisfaction; j’y vis la preuve que je n’avais pas mal placé mon amitié; aussi, je me hâtai de lui dire en lui prenant la main :

— Parlez sans crainte : vous me jugez bien en comptant sur ma discrétion.

— Ce n’est pas ici que je veux vous faire mes confidences, mais au petit jardin, où je vous prie de m’accompagner, si vous pouvez disposer d’une heure ou deux.

— Volontiers ; je suis à vous...

Et nous sortîmes.

Onze heures sonnaient; le temps était magnifique et trèschaud.

Dans le trajet de chez moi à la grille du Luxembourg voisine de l’Odéon, Henri ne dit pas un mot. Il était évidemment préoccupé, et marchait d’un pas inégal, le corps un peu voûté et la tète courbée. Je respectai ce recueillement, qui n’avait certainement rien d’affecté. Moi-mêmej’étais livré à des réflexions qui abrégèrent beaucoup le chemin. « Enfin, me disais-je, je vais savoir ce qu’il y a dans cette jeune tète de penseur. Une chimère, sans doute, une illusion, un rêve de poète. » Je me promettais, dans tous les cas, d’être indulgent pour cette douce et loyale nature, en faveur de ses bonnes intentions, a Je le ramènerai à la raison, me disais-je, à un travail sérieux; je lui procurerai un emploi honorable qui assurera son avenir et rendra son brave père au bonheur et à la confiance...» Puis, en le voyant si grave, en me rappelant l'imperceptible dédain qui s’était trahi dans ses yeux quand je lui avais offert de lui obtenir

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un emploi, je me prenais à penser qu’il n’était pas probable qu’il y eût la plus petite dose de folie dqns ce cerveau en apparence si bien organisé. Qui sait, me disais-je alors, qui sait? Nous sommes toujours sévères pour ce que nous ne comprenons pas : c’est peut-être un fulur grand homme.

Quand nous arrivâmes à la grille, il me dit:

— Nous avons tout le jardin du Luxembourg à traverser; nous allons près de l’Observatoire, à l’extrémité de la rue de l’Ouest.

Puis il ajouta un instant après, comme nous longions les parterres :

— N’admirez-vous pas celte variété de pieds d’alouettes? Quelle fraîcheur et quelle abondance de couleurs! Toute la palette est là !...

— En effet, c’est admirable, dis-je.

— C’est prodigieux... prodigieux! répéta-t-il sur un ton extraordinaire, en s’arrêtant et en attachant des regards pleins d'une indicible admiration sur cette légion de gracieuses pyramides multicolores qui, courant autour de la grande pièce de gazon où se trouve le bassin, formait la ceinture la' plus réjouissante et la plus richement bariolée que l’on pût voir.

— Il manque pourtant une chose à ces enfants du soleil, observai-je.

— Oui, répondit-il, il leur manque le parfum. Dieu, qui leur a donné un si riche vêtement, leur a refusé une âme : beau sujet pour les fabulistes et les moralistes, qui, souvent, ne voient pas plus loin que le bout de leur nez:

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— C’e6t qu’en pareil cas, répliquai-je en riant, le nez me paraît être un bon juge.

(I ne recula pas devant la plaisanterie que sa boutade m’avait inspirée, la paya d’un sourire lin, et il reprit:

— J'ai voulu dire que nous étions d’une grande ignorance vis-à-vis des choses que nous devrions désirer le plus ardemment de connaître. Malgré toute la science de la Faculté, nous nous ignorons complètement nous-mêmes, je ne dis pas seulement psychologiquement, — sous ce rapport, nous ne savons absolument rien, — mais même physiologiquement; nous sommes comme ces acteurs maladroits qui, récitant un rôle sans le comprendre, travestissent toutes les intentions de l’auteur, tournent aux larmes quand il faut faire rire, poussent à la joie quand il faut pleurer, et font croire que la pièce est mauvaise, La chose dont nous nous inquiétons le moins, c’est l’enjeu, toujours compromis dans cette grande partie qui se joue d’un bout du monde à l’autre. Le jour, nous agissons, et nous ignorons en vertu de quel principe nous nous mouvons. La nuit, le sommeil s’empare de nous, et il a ses phénomènes qui sont encore d’impénétrables mystères. Singulière contradiction ! On dirait que tout cela ne nous regarde pas, tant nous sommes indifférents vis-à-vis de nous-mêmes. Notre indifférence n’est par moindre pour ce qui nous entoure. Tout est mystère autour de nous : mystère dans le brin d’herbe, mystère dans la fleur qui ne vit qu’un jour, mystère dans cet arbre qui vit deux siècles. Vous me direz que la science n’est pas aussi ignorante que je la fais. Je vous réponds cjue là scieqee sait bien peu de choses, (ju’c)Ie ignore ce

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qu’elle devrait savoir, et que le peu qu’elle sait est ignoré de la presque totalité des hommes. Et puis, les principes de la science sont faux. Elle a reculé devant l’étude des causes, elle ne s’est occupée que des effets. De là ses tâtonnements et ses contradictions sans nombre. La science organisée cl patentée a fait si peu pour l'humanité que la plupart des grandes découvertes sont dues à des efforts isolés ou à des cas fortuits et de pur hasard ; bien heureuse l’humanité, quand les princes de la science n’ont pas nié la lumière et persécuté les initiateurs I Demandez au plus savant naturaliste en vertu de quelle loi ce marronnier a plus de branches de ce côté que de l’autre, plus de feuilles sur celte branche que sur celle-ci, pourquoi enfin, ces deux feuilles diffèrent de forme et de grandeur? Il vous dira quels sont les climats et les terrains qui conviennent le mieux à cette essence, quel est le temps de la croissance de cet arbre et celui de sa durée moyenne ; il vous dira les époques auxquelles viennent et tombent les feuilles, les fleurs et les fruits, et quelles sont certaines de leurs propriétés; mais vos questions le trouveront muet. La cause, il l’ignore et il le confesse en levant les bras au ciel avec désespoir. Eh bien I moi, je regarde aussi le ciel, mais avec confiance, je l’interroge, et il me révèle, à moi pauvre ignorant, ce mystère, cette loi que le savant n’a pu approfondir...

Mon compagnon avait paru comme inspiré en prononçant ces mots. Tant d’assurance me bouleversait. N’est-ce pas là le langage d’un fou? me disais-je. Et cependant !...

Je n’eus pas le temps de donner suite à mes réflexions,

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