‹ Louise et VictorineChapitre 22 sur 28 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Le concert. Un ami. L'évanouissement.

Sept heures venaient de sonner. Le sa- Jon de M. Dermont était illuminé, la harpe de Rose, ornée de rubans était majeslueusement posée devant un pupitre élégant, chargé de cahiers de musique; M. Dermont oubliait ce soir-là la goutte dont il avait déjà ressenti les funestes

re 05 — atteintes, oubliait son âge avancé pour se livrer tout entier à l’espérance et à la joie qui inondaient son ame. Il bé à cette heure sa charité qui lui avait fait accueillir une nièce qui s'était identifiée avec tous ses sentiments et ses goûls, une nièce enfin qui plus tard, selon lui, ne pouvait manquer de former une alliance avec un

personnage titré, un pair de France, un

prince, que sais-je ? ; £

Son imagination, exaltée ce rs lui faisait envisager comme possibles, réelles, les espérances les plus chimériques et les plus mensongères. Et cette alliance, poursuivait-il dans son rêve, fera rejaillir sur moi, son oncle, une gloire, un honneur à scie jaloux tous ceux qui déjà envient ma fortune. Et l’hommerichejetait un regard satisfait sur le luxe qui lPentourait, sur l'instrument surtout froid et muet, et qui allait dans peu d’instauts s’animer sous les doigts savants de Rose. Se |

—Me trouvez-vous bren ainsi ? mon oncle, prononça tout à coup celle qui faisait naître en son esprit tant de séduisantes pensées.

Et Rose en minaudant s'approche de son.

oncle, qui reste en exlase devant l'éclat et le goût de sa parure.

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= Tu es belle, mon enfant, dit-il en déposant un tendre baiser sur les joues animées de Rose.

Marguerite entrait aussi en ce moment dans le salon; la jeune artiste, humble et timide, malgré les avis de Rosine, n'avait point dévié ce soir-là de son habitude et son goût pour la simplicité. Ses longs cheveux noirs, partagés, retombaient en luisants bandeaux sur son front intelligent ; une robe de mousseline blanche, sans ornement , dessinait sa taille souple et gracieuse; un collier de perles entourait son col. Elle était presque jolie, la douce Marguerite, et cependant ses yeux, rouges et gonflés, trahissaient les secrètes impressions qui l’agitaient; à coup sûr ses larmes avaient coulé.

M. Dermont l’examina longtemps en silence, et Rose s’écria:

— Mon Dieu! comme la voilà habillée, ma pauvre sœur ! Pourquoi n'avoir pas fait poser une guirlande sur ta tête? pourquoi avoir choisi une robe blanche, qui ne sert qu’à faire ressortir la couleur brune de ton teint? En vérité, Marguerite, on dirait que tu te plais dans ta laideur.

Et les yeux de Marguerite s’arrêtèrent

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= suppliants sur Rose : la pauvre enfant aÿ= préhendait que Îles remarques de sa sœur ne lui attirassent le courroux de son oncle. Par bonheur plusieurs invités arrivèrent en

ce moment.

La physionomie de l’homme du tnôfs de refrognée et grondeuse qu’elle allait devenir, prit soudain l’expression bienveillante et polie de l’homme riche qui fait les honneurs de sa maison. Marguerite, après avoir salué toutes les personnes qui entraient, chercha un coin bien obscur du salon, qui pût la dérober, autant que possible, aux regards de tous. Là en observation, la sage jeune fille réfléchissait à

tout ce qui venait frapper son imagina-

tion.

Jamais elle n’avait vu Rose si rieuse et si expansive. Elle est heureuse! pensa Marguerite; Ja vie lui est douce et légère, elle est soutenue , encouragée dans chaque pas qu’elle y fait par le tendre regard de mon

oncle. Oh! mon Dieu! que puis-je donc

faire pour obtenir aussi l'affection du seul

parent qui nous reste! Elle est heureuse, et

moi je souffre. Ah! c’est que personne ne

m'aime... Mais je suis ingrate, pensa-t-

elle, car en cet instant elle songeait à J'a-

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mour si dévoué, si pur de sa bonne Rosine; des pleurs allaient s'échapper de ses yeux, lorsqu'elle vit son professeur de musique debout devant elle.

Les regards de cet homme bon et humain s'étaient empreints d’une tendre bienveillance : c’est qu’il devinait sans doute combien la pauvre enfant se trouvait isolée au milieu de ce cercle nombreux.

— Pourquoi, lui dit-il, restez-vous ainsi seule dans l'ombre, et ne partagezvous pas aussi la gaieté générale ? Marguerite, craignez de vous abandonner trop à une mélancolie qui finirait par détruire en vous Les nobles facultés que vous tenez de Dieu.

C'était la première fois qu’une voix amie lui avait révélé un mérite que son esprit rejetait loin de son cœur découragé.

— Enfant! continua-t-il avec bonté, la vie apporte avec elle une égale somme de bien et de mal; une circonstance légère suffit quelquefois pour changer une posi- | tion désespérée en une autre brillante et | heureuse. Courage et espoir, jeune fille.

Et Marguerite osa presser la main du noble et bon vieillard.

—Nous aurons, à ce qu'il paraît, un con-

cert ce soir, dit une dame en s’approchant de la harpe; c’est Rose qui va nous procurer le plaisir de la musique : nous ignorions qu'elle possédât ce talent; elle l’a poussé sans doute au plus haut degré. Et la dame souriait à M. Dermont,. à la fortune et aux fêtes duquel s’adressait ce compliment flatteur.

Rose alors se voit assaillie de pères x on l’engage à prendre place près de la harpe; Rose s’assied, le professeur se tient débout à ses côtés. M. Dermont est placé non loin d'elle; le silence le plus profond règne dans l'assemblée, et témoigne de l'attention qu’on va porter aux accords que la jeune musicienne va faire entendre.

Marguerite est au supplice.

— Allons, mademoiselle, commencez, dit le maître en ouvrant un cahier.

Rose prélude, et se trompe bien souvent; puis prenant plus d'assurance, et tout en tière à l’effet qu’eile doit produire par sa

pause gracieuse, elle jette à peine les yeux sur le cahier ouvert : des tons faux et dis= cordants arrivés aux oreilles des auditeurs, leur arrachent quelques légers murmures; on s'interroge du regard, on se demande si c'est une plaisanterie, une mystification

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= 4100 — on sourit malicieusement en regardant l’oncle dont on connaît l'étrange faiblesse pour sa nièce; mais le visage de M. Dermont révèle les sentiments qui l’agitent ; il semble éprouver un vif regret de s'être exposé à une critique publique, lui dont le seul but, la seule pensée de sa vie entière fut de l’emporter sur tous.

Rose, heureuse etsouriante, continue. Sa sonate paraît interminable; on parle haut, on n’écoute plus ; la ieune musicienne semble être totalement oubliée. M.'Dermont la regarde, ses yeux s’attachent exclusivement sur elle; il n’oserait en ce moment les diriger sur ses arnis, tant.il craint de saisir un signe d’indifférence, d’improbation, de dédain ; il en aurait un dépit mortel; en ce moment il est vraiment bien malheureux, bien digne de pitié, cet homme; sa vanité, son orgueil blessés lui représentent cette affreuse ignorance de Rose, comme un mépris éternel attiré sur lui, une honte atta-

chée à son front, une honte qu’il ne pourra.

plus effacer : il est déshonoré! Rose cesse

enfin de se faire entendre, aucun applau-

dissement ne lui est adressé : un silence humiliant que personne n'ose rompre, succède au bruit étourdissant qu elle vient de pro-

duire en agitant Îles cordes de sa harpe,

— Ah'!s'écrie M. Dermont avec amer-

tume, en se tournant vers le professeur de

ses nièces : voilà donc le résultat de sept années de leçons ? -

— Monsieur, répond le maître, l’enseignement devient une tâche bien diflicile , quand il est prodigué à un élève qui ne veut rien apprendre.

— Comment, interrompit M. Dermont,

de plus en plus pénétré de son humiliation,

qu’osez vous dire Jà ? Vous semblez accuser

“ma nièce, une enfant qui vous apportait les

plus grandes dispositions ; mais c’est inoui

cela, monsieur, il vous sied bien de parler

de la sorte..! Vous êtes inexcusable.

= Monsieur, reprit avec calme et dignité l'ami sincère de Marguerite, monsieur, les prévisions d’uneaveugle tendresse sont bien

souvent en défaut. Il y a sept années de cela,

vous m'avez dit en me montrant deux petites filles, en voici une, c'était mademoiselle Rose, qui saura profiter de vos leçons ; quant à l’autre, elle ne fera jamais rien, c'était mademoiselle Marguerite, que vous me désigniez.. N'est-ce point ainsi, monsieur, que vous vous êtes exprimé à cette époque?

Vous en souvenez-vous ? à

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æ— 102 — .. == Oui, monsieur, c'était Mon opinion:

eh bien! que voulez-vous dire? répondit M. Dermont, émbarrassé, honteux, haletant...

— Je veux dire, continua l’impassible maitré de Marguerite, qu’il est arrivé tout le contraire de ce que vous aviez supposé,

Toute la société écoutait ce débat avec autant d'intérêt que de curiosité.

— Mais enfin? dit le malheureux oncle.

— Oui, monsieur , il est arrivé que mademoiselle Rose a complétement négligé de s’instruire, tandis que sa sœur a su vaincre, par sa persévérance à l'étude, tout ce qui rebute ordinairement les élèves. Mais vous n’avez pas craint, monsieur, de m’accuser en présence de tant de témoins, en me rendant responsable du désappointement que vous éprouvez ce soir; eh bien, je veux à mon tour que la société ici réunie, soit juge elle-même de notre différend, en entendant mon autre écolière.

En achevant ces mots, le professeur va vers Marguerite, qui, pâle et tremblante, s'était cachée dans l’embrasure d’une croisée.

— Venez, mademoiselle, dit-il, venez, si tant de fois mes soins excitèrent une pieuse

reconnaissance au fond de votre cœur, el bien ! j'en réclaine ce soir unéclatant témoignage, en obtenant de vous que vous jouiez un morceau.

Mais Hersonrs reste immobile; la pauvre jeune fille n’ose obéir; elle attend le consentement deson oncle, ce sont tous les invités

qui la supplient de s’approcher de Pinstru-

ment; et croyant enfin devoir céder à tant

d’instances , elle prend là place que venait

d'occuper Rose.

— Courage! murmure à] ’oréille de la pauvre Marguerite le maître, en feuilletant les

cahiers pour chercher une partition dans la-

quelle excelle son élève. Il craint à chaque

instant de la voir éclater en sanglots, tant

elle paraît oppressée, souffrante ; courage, du baut du ciel, Dieu et votre père veillent sur vous. Et ces mots magiques, Dieu et votre père, viennent rendre la force à ses esprits, à son cœur l'espérance.

Elle prélude : l'enfant, l'artiste n’est plus là en présence de son oncle, de son professeur, de tout ce monde qui va la juger:

Marguerite est au milieu d’une myriade d’anges et de séraphins qui lui sourient et l’encouragent; toutes les choses de la terre

ont disparu, par la magie de l’art qu’elle :

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aime ; elle se croit transportée subitement

dans le ciel. Saisie d’une puissante inspiration, d’un saint enthousiasme, elle dédaigne le morceau ouvert devant elle : alors l'artiste n’obéit plus qu’aux nobles élans de Son cœur , toute son ame semble s’être réfu giée dans ses doigts, les cordes de sa harpvibrent avec une mélodieuse tristesse ; elles ‘semblent révéler à tous, en unedouceet pieuse harmonie, le malheur de la pauvre orpheline que nul souffle d'amour ne réchauffe, que nulle tendresse humaine ne soutient dans ce monde.

Un cri de surprise est prêt d'échapper à tous ceux qui l’écoutent : chacun admire un talent si rare, une modestie si touchante, et cette jeune fille que son oncle avait representée comme laide et insignifiante devient bientôt pour tous une véritable sainte Cécile : volontiers on se serait excusé de l’avoir mal jugée; on aurait imploré son pardon.

Marguerite a fini, mais on voudrait l’entendre encore. Rose n’est plus là : la jalouse sœur à fui, courbée sous le poids de sa honte et de son dépit.

M. Dermont nesait trop quelle contenance il doit garder ; mais le maître semble jouir

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de la surprise desauditeurs, du talent de son écolière chérie. Marguerite a a fini : alors de bruyants applaudissements retentissent de

toute part; les dames accourent auprès de Marguerite pour l’embrasser, pour la féliciter Hélas! la pauvre enfant, succombant à à tant d'émotions, ferme les yeux, et tombe évanouie dans les bras des nouveaux amis que son art vient de lui acquérir.

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