CHAPITRE VI
2e dx
.… Misère. Dévouement de Marguerite,
Ce
pau
Quelques jours après la fatale nouvelle “qui détruisait entièrement sa fortune, M.
Dermont quittason brillantet fastueux hôtel, pour un petit appartementsitué dans l’un des faubourgs de Paris. Avec quel déchirement de cœur il dut assister à la vente publique
de son riche mobilier, dont le prix devait composer ses seules et dernières ressources !
La somme de vingt mille francs qu’il rapporta chez lui, somme qui pourrait assurer un modeste avenir à tant de familles pay -vres, n’excitait en son ame aucune joie, n’y détruisait pas la crainte incessante de ne pouvoir vivre avec si peu.
— Vingt mille francs! s’écria-t-il en jetant avec désespoir sur un meuble ‘cet argent; mille francs de rente! Hélas! voilà tout ce qui me reste! Rose, ma pauyre Rose, j'avais nourri, caressé tant d'espérances pour toi, mon enfant! Qu’allonsnous devenir? Et Rose, accablée, ne sayait que répondre à son oncle pour le consoler, ne trouvant dans son cœur, pour son propre compte, aucune force, aucune résignation. .…
— Ah! que je vais m’ennuyer dans ce vilain local! murmura-t-elle ; et elle versait des torrents de larmes.
Pour Marguerite, elle agissait. Faisant toute abnégation de ses propres douleurs, elle se multipliait pour ainsi dire, afin de se rendre utile ou agréable à son oncle, qui semblait repousser les témoignages d'unesi vive tendresse. — Il souffre, disait la pau-
vre résignée; voilà pourquoi il se montre si peu bienveillant pour moi. Mais encore une fois, je saurai le forcer à m’aimer. Et ses yeux se portaient sur sa harpe, car c’élait sur cet instrument que reposaient ses plus chères espérances ; grâce à lui, elle pourrait un jour $’acquitter envers son oncle.
De tous ses nombreux domestiques, il ne resta plus à M. Dermont que la fidèle Rosine, dont l’attachement profond pour ses jeunes maîtresses ne se démentit pas.
Rosine, bien qu’affaiblie par l’âge, ne laissait point refroidir son zèle. Souvent, en la voyant vaquer çà et là dans la maison, disposer tout et de manière à effacer, s’il était possible, du cœur de son maître, tout regret pour son opulence passée, souvent, dis-je, M. Dermont avait fait cette sage réflexion : |
« Je ne dois l’affection de celte précieuse femme qu’à la mémoire de mon frère. Au sein de sa misère profonde, ses qualités de cœur, sa bonté, lui firent acquérir une véritable amie, tandis qu’à moi, les richesses ne m'ont donné que des envieux et des jaloux ! »
Mais à ces sages réflexions, appuyées d’une cruelle expérience, qui lui avait dé
— 191 — | montré d’une manièrefrappante la frivolité et le néant des choses humaines, sur lesquelles il avait trop compté, en succédaient bientôt d’autres qui détruisaient aussitôt le fruit de la grande leçon qu’il venait de recevoir. Il reconnaissait ses erreurs passées, s’en accusait, et cependant sa vanité l’emportant toujours sur ses autres sentiments, lui faisait envisager l’état où il était tombé
comme le comble du déshonneur et de l’avi-
lissement.
S'il sortait maintenant, c'était à pied qu’il devait faire sa route; el s'il venait parfois à rencontrer un bel équipage dans le-
quel se trouvaient de ses prétendus amis,
alors il éprouvait un désespoir profond, et cherchait à se soustraire à leurs regards. pans les longues soirées d’hiver qu'il passait au coin du feu, entre Rose et Marsuerite, l'ennui le saisissait; sa tête retombait alourdie sur sa poitrine, et il ap-
pelait le sommeil, qui l’arrachait pour
quelques instants à tous ses douloureux souvenirs. | Se | Rose, hélas ! ainsi que son oncle, s’abandonnait au plus sombre chagrin; ses mains inoccupées laissaient à son esprit le loisir de se livrer à mille chimériques pensées;
ses journées se passaient dans les lamentations et les gémissemenis,
Marguerite, l’humble Marguerite seule était demeurée ferme dans le malheur; c’est qu'elle avait trouvé dans son ame le courage el l’énergieque donnent la vertu et la “piété.
Marguerite avait marqué toutes les heures de la journée par une occupation nouvelle :
le soir c'était la sainte lecture de la Bible ; l’après-dinée les ouvrages d’aiguille, dans lesquels elle s'était rendue habile, abrégeaient le temps; et le matin, de sept heures à midi , la jeune fille partait, et nul ne connaissait l'emploi de ces longues heures passées hors de la maison. Rose en avait un jour fait la remarque à la vieille servante, et Rosine avait aussitôt répondu :
— dJ'ignore comme vous où va Marguerite; mais votre sœur est un ange, et toutes ses actions doivent être vertueuses.
En cet instant Marguerite rentra; sur son front, mouillé de sueur, siégeait la plus douce sérénité ;.ses yeux étaient brillants; et sur ses lèvres errait un tendre et mystérieux sourire.
— Ma bonne Rosine, dit-elle, ne ménage plus rien; tâche que mon oncle retrouve
toutes ses chères habitudes auxquelles 1l a dù renoncer; dépense en quelques jours, s’il est nécessaire, la moitié de notre mince revenu. Le temps n’est pas éloigné, j'en ai la précieuse certitude , où il pourrase croire revenu au plus haut point de sa prospérité.
— Que dites-vous là, Marguerite? dit la servante étonnée de ce qu’elle entendait ?
qui peut vous faire tenir ce langage? |
__ C'est mon secret, reprit la jeune fille en souriant; dans peu, ma bonne Rosine, tu auras le mot de cette énigme. Mais jus-
que-là je te conjure de ne point m'interroger.
— Ainsi sera-t-il fait, répliqua la servante. PR | Marguerite était l’ange de paix pour celte maison, dans laquelle, sans son aimable caractère, aurait régné le découragement le plus affreux. — Comment se fait-il, lui dit Rose un jour, que {tu sembles plus joyeuse, moins triste enfin, depuis que nos richesses nous sont enlevées? Autrefois, toute soucieuse, ton front ne s’éclaircissait qu’alors que tu jouais de la harpe. À celie heure, ton instrument reste là, muet, silencieux. Est-ce
que tu n’aimerais plus la musique, Mar
‘guerite ?
A PS 5 É nn .
— Il est vrai, Rose, que je ne fus ja-
mais plus nieuse que depuis que nous
sommes venus dans ce modeste appartement. C'est qu’à présent, vois-tu, je vois qe ma vie ne se passera pas sans être utile:
j'ai toujours pensé (et c’est une vérité), que Dieu, en nous plaçant sur la terre, nous a imposé la loi de subvenir au moins à notre propre subsistance, si nous ne sommes pas dans le cas de songer à celle d'autrui, de ceux qui nous aiment et que nous aimons.
Rester dans l’oisiveté, sans que le bonheur de quelqu'un nous occupe constamment, ce n’est point remplir en ce monde notre obligation, c'est ne point tenir à la terre par les douces affections du cœur; c’est languir. Pénétrée de cette pensée, juge de ce que je devais souffrir lorsque j'étais à la charge de mon oncle! J’aspirais chaque jour à payer la dette que j'avais contractée envers lui. N'est-ce pas lui qui prit soin de mon enfance, de la tienne, Rose? Que serions - nous devenues, pauvres orphelines que nous sommes, sans sa compâtissante tendresse? Voilà d’abord une des causes qui me font paraître moins triste à tes yeux.
Quant à ma harpe, si je n’y touche pas à cette heure, c’est que des occupations plus