‹ Louise et VictorineChapitre 7 sur 28 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

La most d’une mère.

Malgré son état de faiblesse, ses inquiétudes bien vives, et le travail auquel elle était obligée de se livrer continuellement, madame Raymon ne négligeait point de cultiver l’éducation et le cœur de ses deux petites filles : elle ieur inspirait l’amour de la

ds — religion, de la vertu et du travail. Louise, attentive et docile à toutes les leçons de sa mère, savait la récompenser de ses tendres soins, par son ohéissance, sa tendresse et son respect. À un âge où les enfants ne cherchent ordinairement qu à satisfaire leur invincible penchant pour le jeu et les choses frivoles, Louise semblait comprendre déjà l'importance de la vie. Portée de bonne

“heure, peut-être par le malheur qui entoura

son berceau, vers la réflexion , elle savait et remplissait, autant qu'il lui était possible, les obligations que le cœur et la nature imposentaux € enfants pour les auteurs de leurs jours. Louise gémissail de la triste position dans laquelle se trouvait placée sa mère.

0 maman, lui disait- elle souvent, je prie Dieu du fond du cœur, afin qu’il hâte ma

croissance et mes forces, pour que tu ne sois plus seule à travailler pour nous! Si tu savais combien je souffre, lorsque je vois toutes les privations que tu 1” imposes, pau-

vre mère! Mais ne vois-tu pas que cet état peut durer longtemps encore ? Vois comme iu es pâle; tiens, de vilaines rides se creu

sent chaque jour sur ton visage, tes che.

veux blanchissent. O mon Dieu! s’écriait la sensible Louise, ménage-toi, je t'en

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conjure; songe donc à ce que nous deviendrions si nous avions le malheur de te.

perdre. Et madame Raymon, qui était sans cesse préoccupée par de semblables pensées, exhalait alors librement ses regrets et sa sensibilité; et les larmes de la mère et de l’enfant se confondaient dans un long et doux baiser.

Mais si la jeune Louise se montrait si heureuse d’offrir quelque consolation à celle de qui elle tenait l’existence, il n’en était pas de même de Victorine : légère et insouciante, elle murmurait à la moindre réprimande qui lui était adressée, la paresse et l’orgueil étouffaient en elle bien des qualités naturelles ; elle avait entendu dire souvent à sa mère qu'il serait possible qu’elles revissent un jour leur père possesseur d’une grande fortune, et alors la coupable jeune fille s’était répété tout bas, qu’il devenait inutile de s’assujettir au travail; elle se crut pour le moins la fille d’un millionnaire, et s’indignait chaque jour davantage de la misérable existence qu’elles menaient.

Souvent Louise, affligée de la légèreté de sa sœur, et voulant éviter un nouveau chagrin à sa mère, avait repris Victorine: Vois combien tu es coupable, lui disait-elle, notre

bonne mère est souffrante, et tu ne songes pas qu’il est de ton devoir de diminuer ses ‘ennuis; ne comprendras-tu jamais, Victorine, qu’elle n’a plus dans ce monde que l'amour de ses enfants? Veux-tu plus tard ressentir le remords cuisant d’avoir hâté sa mort, par le cruel tableau de ton indifférence et de ton ingratitude?

Mais Victorine était sourde aux justes représentations de sa sœur. À cette époque madame Raymon fut obligée de garder le lit, Louise ne quitta plus son chevet : les yeux constamment fixés sur le visage de la malade, la pauvre enfant cherchait à épier , soit le retour de la santé, soit les progrès du mal: elle retenait les pleurs toujours près des’échapper de ses yeux, puis voulant soulager sa poitrine gonflée de douleur, la char-

mante enfant allait au loin répandre des torrents de larmes; plus calme ensuite en apparence, elle reprenait sa place, redoublait de zèle et de soins, et offrait à la malade l'aspect de la sécurité et de l'espoir.

Mais rien de ce qui se passait dans celte ame désolée n’échappait à la pauvre mère, et dans les angoisses de la douleur , elle bénissait la fille admirable qu’elle savait devoir laisser bientôt orpheline.

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.… Mon enfant, lui dit-elle, un soir que l’excès de la souffrance lui fit pressentir sa fin plus prochaine encore; mon enfant, approche ton oreille de mes lèvres, afin qu’il m’en coûtemoins d’efforts pour me faire entendre, Et la jeune fille obéit en tressaillant.

Arme-toi de courage, ma Louise : ma dernière heure ne tardera pas à sonner; j'ai besoin de me reposer sur toi, sur ta raison, peur supporter avec courage ce dernier Coup qui doit me frapper,

Sitôt que je ne serai plus, Louise, ne te lisse point abattre par un chagrin trop violent, appelle à oi toutes tes forces, et résigne-toi; implore le Seigneur afin qu’il te protège; prie, mon enfant, la prièreconsole, la prière ferme toutes les blessures de notre ame. 2 Tu es bien jeune, Louise : hélas ! onze ans à peine, et cependant d’après ta raison Si précoce, et ta conduite si exemplaire, j'ai foi en toi, mon enfant; tu vas désormais me remplacer auprès de ta sœur; je tremble pour son avenir si Dieu n’étend sa main paternelle pour la guider, et si ton exemplé ne parvient à changer ses mauvaises dispositions. Ne cherchez des ressources que dans le travail: celles-là seules sont hono-

— 49 = rables ; préférez la pauvreté, quelque dure qu’elle vous paraisse, à une richesse qui vous forcérait à rougir; vivez en bonne in-

telligence, soyez vertueuses ; et Lous les ob-

stacles qui sembleront d’abord s'opposer à votre félicité s’aplaniront d'eux-mêmes :

c’est que Dieu vous projégera alors, mes en-

fants. Ton père que j'ai souvent aCCUSÉ d'in-

différence et d’oubli est pent-être moins coupable quemalheureux ; hélas lon est souvent injuste alors qu’on souffre, et j'ai beaucoup souffert, Louise; ton père reviendra peut-être

motif de son silence; eh bien! si Dieu vous réserve ce bonheur , aime-le, respecte-le et

yarde-toi de l’accuser de ma mort; ne lui

dis pas combien je fus malheureuse loin de lui: priez ensemble pour celle qui vous bé-

nira du haut du ciel.

— Ma mère, ma mère, oh! ne me parle pas ainsi, s’écria Louise au comble de la douleur , tu ne me seras point enlevée.

— Viens que je te bénisse èncore ici- -bas,

continua faiblement la pauvre mère; Louise,

tu m’as rendue heureuse...; ma fille... du courage. Et dans un dernier et profond em-

brassement, son ame s’échappa pour remon- ter dans les cieux.

un jour, la guerre est sans doute le seul

Succombant à l’excès de ses émotions, longtemps Louise demeura privée de l'usage de ses sens, anéantie dans les bras raidis de la défunte; peu à peu la perception de son malheur lui étant revenue, sa douleur s’exhala en cris déchirants. Une voisine, chez laquelle était en cet instant Victorine, accourut; au spectacle qui s’offrit à ses yeux : Pauvres enfants, dit-elle, sijeunes, si faibles encore, et seules dans la vie!

— ]l faut, ma chère petite, dit-elle à Louise, me laisser passer la nuit avec vous : nous veillerons et prierons ensemble, et demain nous songerons à l’enterrement ; et Louise faisant taire ses regrets, bien qu’elle fût au désespoir , ordonne tout, et se regardant dès lors comme la seule maîtresse de la maison, avise à subvenir à tous les frais des funérailles, en vendant une armoire.

La voisine ne put se défendre d’une admiration bien grande, qu’excitait la conduite de Louise.

— Vous serez heureuse un jour, lui ditelle , il est impossible que Dieu ne protège pas un de ses anges.

Lorsque les restes de sa mère disparurent, et que le corbillard les emporta impitoyablement, la pauvre enfant versa des torrents

de larmes, puisse souvenant des conseils que lui avait donnés la mourante, elle sécha ses pleurs, et cessa tout à coup de se lamenter.

Deux jours après, Louise était chez la lingère qui faisait travailler sa mère; elle

Jui apprit son malheur, implorant pour elle

et sa sœur la confiance et l’amitié qu’elle avait eues pour sa mère. — Donnez-moi de l'occupation, lui dit-elle, vous serez satisfaite, madame; oh! vous ne vous repentirez pas de m'avoir jugée capable de bien vous servir.

— Et quel âge avez-vous, ma chère petite? dit la lingère, étonnée de tant d'assurance.

— Onze ans, reprit Louise; mais qu’im porte l’âge, quand le désir de bien faire peut suppléer à l'expérience et à l' habitude ? Vous verrez.

La bonne femme sourit, embrassa Louise

et lui donna aussitôt des serviettes et des mouchoirs à ourler et à marquer : Allez, mon enfant, lui dit-elle, et souvenez-vous que vous avez en moi une amie qui sera toujours heureuse de vous être utile.

— Tiens, dit Louise à sa sœur, en déposant sur une table tous les objets. qu'elle rapportait, tiens voilà ce qui doit nous sous-

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traire au besoin; ma petite Victorine, 48 sieds-toi là, et travaille. Mais Victorine jugea à propos de n’en rien faire. Dès lors, Louise se dit en soupirant: Mon exemple et le temps triompheront peut-être de sa paresse: ne suis-je pas l’aînée ? je dois redoubler: de zèle et d'activité, afin de gagner pour elle et pour moi: travaillons!

hans l’inexpérience dé son âge, la jeune fille ne songeait pas qu’il lui serait impos-

sible de pouvoir suffire à tous les frais d’une

maison; elle ignorait, la pauvre petite, que souvent les maisons qu’on occupe appartiennent à des individus au cœur froid et sec, qui ne tiennent nul compte de la souffrance et des malheurs de leurs locataires ; pour eux, recevoir leur argent, n'importe de quelle manière il a été acquis, n’importe s’il a coûté des larmes, causé le désespoir ou la mort, pouvu qu’il vienne, qu’il leur soit compté, voilà tout ce qu’ils veulent savoir des habitants de leur propriété; pauyre ignorante! bien que le malheur lui eût déjà donné de cruels enseignements, il lui restait bien des choses à connaître.

Par bonheur, M. Bernard, propriétaire

de la mansarde qu'avait louée la pauvre mère, pensait bien différémment. Ha-.

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