CHAPITRE III
Les protecteurs. Ce que peut l’exempie,
Depuis sa visite à la mansarde, pe souvenir de tout ce qu’il avait vu, de tout ce qui s’y était passé, occupait constamment la pensée du bon et vertueux M. Bernard.
Son épouse, émue au récit qu’il lui avait fait de la conduite et des nobles sentiments de
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Louise, se promit d'adoucir sa situation; bientôt elle désire la connaître, et souvent, lorsque leurs enfants leur donnaient quelque sujet de peine, le père citait cet exemple, qu’il les suppliait d'admirer et de suivre; et un jour, pour mieux le graver dans leur cœur, il voulut les rendre témoins de la conduite laborieuse de Louise. — Venez, mes enfants, leur dit-il, venez apprendre que le travail et la vertu peuvent aussi procurer des félicités pures; venez puiser des leçons utiles dans la mansarde des pauvres; et, en effet, au retour de cette visite, les enfants se sentirent plus pénétrés de leurs devoirs, et rendirent des actions de grâces au Seigneur, pour le remercier de nepasles avoir privés de leurs parents.
— Injustes que nous sommes! s’écria Camille, la fille aînée de M. Bernard, nous osons nous plaindre alors que nos désirs frivoles ou immodérés ne sont point aussitôt satisfaits, nous chez qui tout est en abondance, qui possédons tout à satiété. Mon Dieu! mon Dieu! combien nous sommes coupables, et que le Seigneur est bon de ne nous avoir pas cent fois punies de nos plaintes. Et depuis cette époque madame Ber- . nard remarqua, dans ses enfants, un chan-
nu gement qu’elle attribua à Louises ce qui ne servit qu'à la lui faire chérir davantage.
Mais si cette vertueuse famille se complaisait à la pensée d'apporter quelque soulagement dans là mansarde, la joie et la reconnaissance de Louise pour ses riches bienfaiteurs était sans bornes. Tous ces té- moignageséclatants d’estimeet de protection qu’on lui accordait, la relevaient à ses propres yeux; elle se sentait grandir et s’affermissait de plus en plus dans la pratique de ses devoirs journaliers. |
— Ma sœur, disait-elle souvent à Victotorine, c’est Dieu, dont les voies sont mystérieuses et profondes, qui a daigné envoyer vers nous cette vertueuse famille, pour nous soutenir dans l’aride chemin que nous avons à parcourir; désormais le bonheur sera notre partage; allons, du courage, je t'en conjure.
Mais tandis que l’airablé enfant, dans tout l’abardon ét la naïveté de soname, se livrait à l’espoir, et redoublait d'activité, la paresse et l’indolence de Victorine semblaïient s’accroître encore : et loin d’être -reconmaissante de ce secours de la Provi- -‘dénce; elle pensait peut-être qu’il de- - venait plus que jamaïs inutile de se fati-
PR 31 — guér; êt Louise, dont l’amé était noble et délicate , souffrait à l’idée de devoir à une autré source qu’à son travail, un bien-être
qu’elle ambitionnait moins pour elle, que
pour une sœur qu elle aimait malgré tous ses torts. Ah! 1 puisqu’ elle chérit tant le repos, disait quéiquefois Louise, c’est à moi seule de travailler pour lui laisser la possibilité de se reposer!
Les années se suécédaient : les are sœurs
étaient alors deux gracieuses jeunes filles, leur taille s’était dévéloppée, leurs traits étaient également réguliers, Louise cependant était plus belle; c’est que l’ expression des nobles sentiments dont elle était animée se reflétait sur sa mobile physionomie,
qu'un huge de mélancolie couvrait quél-
quefois, mais c’élait seulement lorsqu’ e lé venait à penser à l'avenir de Victorine.
Madame Bérnard elle-même, malgré le silence qu'avait toujours gardé Louise sur les torts de sa sœur, avait compris combien
Viclorine méritait peu un si profond atta-
cheent, un dévouement si ‘complet, de.
la part de Louise; et cetté triste Connaissance ne servit qu’à là lui réndre plus chère encore.
Un jour que cétté dâme fi sien uné fe,
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elle voulut y faire participer celles qu’elle nommait hautement les amies de ses filles.
Pour madame Bernard, le rang, la naissance et la fortune, toutes ces choses que les ames vulgaires prisent au-dessus de tout, ne pouvaient être mises en comparaison avec la vertu des jeunes filles qu’elle aimait. Louise et Victorine, bien que cette dernière fût encore éloignée de posséder les qualités de sa sœur, avec leur modeste robe d’indienne, leur simplicité de langage et leur timidité, ne pouvaient, selon elle, qu’'honorer par leur présence la brillante société qui se réunissait dans ses salons.
Ce fut avec un sentiment de plaisir bien vif, qu’au jour marqué pour cette réunion, elle accueillit ses jeunes protégées toutes tremblantes ; c'était la première fois qu’elles se trouvaient dans une assemblée nombreuse , et Louise surtout eut besoin de s’appuyer sur la bienveillante affection de sa protectrice pour surmonter l'embarras qu’elle éprouvait; mais Victorine, après le premier mouvement passé, n’attribuant qu’à son mérite personnel, et à la beauté dont elle était si fière, l’accueil gracieux qui lui était fait, se sentit ivre de joie,
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de trop profondes racines.
la fortune? que sait-on d'elles?
être traitée comme l’égalé des demoiselles Bernard.
Cette soirée, dont toutes les heures de.
vaient être marquées par de nouveaux plai-.
sirs, se termina par un somptueux repas.
La pauvre Victorine ne s'attendait pas à éprouver ce soir même une de ces cruelles déceptions d’amour-propre qui, en brisant le cœur, déchirent le voile qui nous dérobe nos erreurs. Souvent ces épreuves changent tout à coup nos dispositions, lorsque nos défauts n’ont pas jeté dans notre ame
Les convives sortaient de table, et se disposaient à rentrer dans une autre piece, lorsque, dans les groupes qui se formaient çà et là, deux dames causant avec l'abandon de la franchise et de l’amitié, furent entendues de la pauvre Victorine.
— Connaissez-vous, disait une de ces dames à l’autre, ces deux jeunes filles dont la maîtresse de la maison fait un si pompeux éloge? Ont-elles de la naissance? de
— Oh! c’est une histoire bien triste que la leur.
— Vraiment?
— D'après ce que j'ai oui Lise, il pa-
er
raîtrait que Louise, l’aînée de ces deux jeunes personnes, n'avait que ne ans-à peine lorsqu'elle perdit sa mère: à cet âge si tendre elle sut par son travail se créer des ressources; elle fut admirable, cette jeune fille; elle mérite bien l’estime de tous ceux qui ‘ [a la connaissent. On doit l’admirer d’autant hi plus dans tout ce qu'elle fait, que sa sœur k l’afflige sans cesse par sa mauvaise humeur et sa paresse, Louise garde le plus généreux silence sur tout ce qui concerne se coupable sœur; elle cherche au contraire à * la relever dans l’esprit de ieur bienfaitrices mais son orgueil, sa suffisance, sa paresse, et surtout sa cruelle insensibilité envers Louise, la trahissent continuellement , et madame Bernard, qui a tout deviné, tout compris, ne la rrgoit chez elle, et ne lui fait accueil enfin qu’en considération He vertus de son angélique sœur.
— Quoi ! sa conduite est si belle et dans un âge aussi tendre ? Ah! dès demain, je veux que madame Bernard l’amène chez moi,
dans mes réunions. On doit estime et respect pour ses nobles qualités et son malheur, dit la dame qui avait écouté. ce récit = avec un grand intérêt; et ses yeux humides -de larmes cherchaient parmi la foule celle
qui venait d'éveiller en son cœur de Le pathiques sentiments.
Mais quelle ne fut pas la surprise des deux amies, et celle de la société tout entière, lorsque Victorine, obéissant à la subite et noble inspiration d’un cœur repentant , s’élance vers Louise qui, non loin de là, calme et joyeuse, se livrait à l'expansion aimable de son caractère, en causant avec la jeune Camille.
— Viens, oh! viens, je t’en supplie, dit
- Victorine en saisissant une main de sa
sœur, et l’entraînant : celle-ci, étonnée, ne comprend rien à la vive émotion de Victo-
rine, elle lui obéit en silence, se laisse gui-
der, et les deux jeunes filles sont devant les deux dames.
— Merci, oh! merci! s’écria la pauvre
Victorine au comble d’une noble exalta=
tion, en tenant toujours la main de Louise, tandis qu’elle verse des larmes de repentir: merci, puisque j'ai appris de vous seules
tout ce que mon fol orgueil s’obstinait à me cacher. J'ai tout entendu : il est bien vrai,.je suis indigne d’être la sœur de cet
ange, de ce modèle de dévouement fraternel : soyez bénies, mesdames, car vos confidences viennent d'opérer en mon cœur un
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Æ 38 — changement salutaire. Chère Louise, pardonne-moi d’avoir pendant si longtemps méconnu ta sainte amitié, affligé ton ame; je fais ce soir le serment solennel de prendre pour guide ta sage et noble conduite, et de rivaliser désormais avec toi de travail, de dévouement et de vertu.
— Arrête, dit Louise, voulant mettre un terme à la modeste confusion où la jetaient
les paroles de Victorine, arrête; tu exagères
tes torts, ma sœur, tu es trop sévère pour toi-même.
— Non, elle ne l’est pas trop, dit une voix; bien, fort bien, jeune fille, s’écria madame Bernard en entourant de ses bras Yictorine qui sanglottait toujours, tandis que toute la société s’était rassemblée vers l'endroit du salon où se passait cette scène attendrissante. Bien, mon enfant : reconnaître ses torts, les avouer aussi franchement que vous le faites en ce moment, c’est racheter toutes vos erreurs, c'est vouloir vous attirer la protection de Dieu et la considération de tous ceux qui ont pu blämer votre manière d'agir. Victorine, vous êtes une noble jeune fille!
— Ah! madame, s’écria encore la repentante sœur de Louise, ne me louez point
£ — Qu.
encore, il me reste bien des choses à faire,
bien des torts à réparer, bien des devoirs à
remplir avant que je puisse me sentir digne de votre estime : plus tard, madame, j'es-
père vous devenir aussi chère que ma vertueuse sœur.
Des larmes den coulaient de tous les yeux; c'était Louise surtout qui savourait délicieusement et en silence le noble repentir de sa sœur. Ma mère, di:
sait-elle au fond de son cœur, ma mère, tu Je vois, mon exemple lui à été utile; du haut du ciel, ma mére, bénis également tes deux pauvres filles!
-__ Onsesépare, lecœur ému, emportant pour longtemps le souvenir d’une soirée qui s’était terminée d’une manière si touchante; chacun éprouve une estime solide pour les deux charmantes orphelines ; etmadame Bernard, en prenant congé des amies qui, sans le savoir, venaient par leurs paroles d'opérer une si grande révolution dans les sentiments de Victorine, leur dit affectueusement : Je
vous rends grâce pour le bonheur de ma chère Louise que vous avez assuré ce soir !
J'espère que la conversion de la pauvre enfant égarée datera d’aujourd’hui, et surtout que cette conversion sera sincère,
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: 5 — La jeune Victorine avait, en effet, été trop humiliée pour ne pas désirer à son tour goûter le bonheur qu'éprouvait Louise, alors que tous les cœurs l’accueillaient avec bienveillance.
— dJ’ai reçu, chère Louise, dit-elle à sa sœur, lorsqu'elles furent de retour dans leur mansarde, j'ai reçu une leçon salutaire, j'ai appris que les louanges n'étaient dues qu’au vrai, au seul mérite; je regrette seulement d’avoir été si longtemps sourde à tes tendres remontrances, lorsqu'il a suffi, pour me corriger de mes défauts détestables, d’entendre deux étrangères me les reprocher.
Pardonne, Louise, pardonne tous les chagrins que j'ai dû te causer.
Et, partant d’une résolution invariable et ferme, Victorine devint infatigable; c'était Louise alors qui était obligée de la prier de prendre quelque repos. Et lajeune fille, gracieuse et caline, se penchait sur sa sœur et lui disait en souriant : Prends garde, Louise, tu finirais par me faire redevenir la paresseuse Victorine; n’excite pas par trop de tendresse cet horrible penchant à l’oisiveté, qui fit pendant si longtemps ton désespoir secret. Et les deux sœurs terminaient toujours ces nobles débats, par un tendre embrassement.