I. Mémoires de M°ie de Boigne, t. I, p
supporter l'humeur de son mari, qui de nouveau retombe en disgrâce :
Pendant l'automne de l'année 178- \ le Parlement s'insurgea contre le ministre Brienne et refusa de se prêter à la création d'impôts nouveaux. La conduite d'un d'Orléans était tracée. En raison même de ce système de balance qui entraînait la branche cadette vers la gauche lorsque l'aînée oscillait vers la droite, et qui bientôt allait faire peser trop lourdement un des plateaux, le duc d'Orléans devait nécessairement protester contre l'enregistrement des édits que Louis XVI, d'ailleurs, était le premier à déplorer. Mais l'indolence de Louis-Philippe-Joseph le rendait hésitant. Il apparaît bien qu'à cette époque il frondait volontiers, mais sans pour cela se porter aux actes extrêmes, et que le rôle de chef de parti répugnait à ses goûts de viveur indolent. Il fallut l'influence de ^I^^ (\q Genlis et de son entourage pour le décider à prendre la défense du Parlement et du peuple, Ce fait nous apparaît évidemment discutable maintenant que la Révolution a passé et que nous pouvons déplorer les rébellions contre l'autorité suprême nées dans la famille du Roi lui-même. Il faut convenir toutefois qu'en un temps où l'on ne pouvait prévoir un avenir aussi sauglant, l'atlitude du prince ne fut pas sans noblesse. Il en fut récompensé. Dès le lendemain, le peuple de Paris le portait en triomphe, et dès lors il allait
I. Un lit de justice fut tenu par le Roi le 19 novembre, pour faire enregistrer un emprunt de 44o millions.
conquérir à nouveau cette popularité qu'il avait perdue peu à peu depuis quelques années par ses erreurs multiples et ses attitudes regrettables. Mais, le 20 novembre, il eut un réveil pénible : Le baron de Breteuil lui apporta des lettres royales ordonnant son exil. Le soir même, il couchait au Raincy, et le surlendemain il était à Villers-Cotterets, où la pauvre duchesse d'Orléans l'accompagnait avec un dévouement et une fidélité dignes d'un meilleur sort. Elle y connut apparemment des jours sans joies, car son mari n'était point de ceux qui savent supporter avec une sérénité maintenue les conséquences de leurs actes. L'historien Montjoie n'est qu'un pamphlétaire, mais nous possédons des textes qui corroborent ses dires, lorsqu'il nous affirme que cet exil exalta au plus haut degré les sentiments de courroux du prince : « Au premier instant de sa disgrâce, nous dit-il, son sang s'alluma, il tomba dans un véritable délire. Pendant plusieurs jours, il fut inabordable et sembla avoir perdu le jugement. Il brisait ses meubles et maltraitait ses gens, ce qui paraissait d'autant plus extraordinaire qu'il était naturellement bon avec ses serviteurs ^ » Puis le calme vint peu à peu avec l'espérance d'une prochaine rentrée en grâce. Le prince, « plus amoureux de M°^® de Buffon qu'on ne l'est à quinze ans », envoya le vicomte de Ségur,
I. Une note de Michel Chevalier, menuisier et frotteur au château de Villers-Colterets, coïncide avec ce que dit Montjoie. Il expose que lui et ses compagnons sont c< sur les dents, et nous n'arrivons plus, dit-il, à réparer les meubles que l'on brise au château ». Collection Tronchet-Michaux. Bulletin de la Société historique du Valois, 190g. Article de M.E.Roch, p. 309.
son premier gentilhomme, au baron de Besenval « pour lui peindre le désespoir où le réduisait son séjour à Villers-Gotterets, lui demandant de l'en tirer de quelque manière que ce fut et lui donnant carte blanche sur les moyens à employer ^ ». Il désirait en effet se rapprocher de Paris pour « gouverner ses affaires », qui étaient alors aussi nombreuses que compliquées, et pour vivre dans la même atmosphère que sa maîtresse.
]\|me (Je Buffon vint-elle alors à Villers-Gotterets? Laurentie l'affirme, mais ses témoignages sont de très médiocre valeur. Il fallut pourtant que la duchesse d'Orléans fermât les yeux sur les écarts de son mari, car, tout au moins, voyons-nous la maîtresse nouvelle avoir des entrevues fréquentes avec le prince à Nanteuil-le-Haudoin -.
Enfin, le duc d'Orléans, sur les conseils de ses entours, écrivit au Roi plusieurs lettres dans lesquelles il ne péchait point par excès de dignité et il attendit les événements avec philosophie. « Il ne négligea même à Villers-Gotterets aucun des moyens qui pouvaient lui gagner la bienveillance des habitants du bourg ou des environs : il entrait sans façon dans les plus humbles demeures, causait familièrement avec l'homme, la femme ou les enfants, donnait des dots aux filles, et savait répandre à propos ses libéralités... faisait exécuter plusieurs embellissements et établissements utilitaires ^ », et il s'attachait aux Gorréziens, dont il aimait les