Cf. Bachaumont, i^' décembre
3. Ce sont dans les mémoires scandaleux du temps et surtout dans Tabondante littérature pamphlétaire contre le duc d'Orléans, répandue en France après la Révolution, qu'on trouve des traits perfides contre l'infortunée M™^ de Lamballe et men-
Les visites de charité n'étaient pas les seuls plaisirs des deux belles-sœurs. Elles vivaient librement à Villers-Cotterets, heureuses de secouer le joug de l'étiquette, et volontiers elles se divertissaient dans le parc, avec M^^^ d'Orléans et ses frères. La tradition nous a laissé de jolies anecdotes sur ce séjour des princesses aux champs.
Un jour, M^^^e de Lamballe, la duchesse d'Orléans et ses -enfants a folâtrent » dans les bois en « jouant au cerf v. Pour éviter d'être prise par son neveu Beaujolais, le plus ardent et le plus gai des jeunes princes, M'^^^ de Lamballe court, tombe... et elle affirme qu'elle ne s'est fait aucun mal. Quelque temps plus lard, un abcès se déclarait à la tète, et le médecin disait que, si en vingt-quatre heures on ne dissipait pas le dépôt, « il faudrait le lendemain pratiquer l'opération du trépan ». Les remèdes suffirent, et cette fois la tête de la princesse fut sauvée '.
Cependant, M^^® de Lamballe n'était pas seule à venir visiter le ménage en exil. Plusieurs princes du sang s'y rendirent également, heureux de se donner une attitude de frondeurs à la mode et de saluer « l'admirateur de la Constitution anglaise ». Le duc de Penthièvre vint aussi voir sa fille, mais
tion de « la criminelle faiblesse qu'elle aurait eue à Villers- Cotterets ». Un seul historien sérieux, Talleyrand — mais «ncore jugeait-il les femmes en libertin, semble croire à cet amour. — On a assuré d'autre part (M^^ de Tourzel entr'autres) que M"® de Lamballe avait résisté à son beau-frère et •qu'il aurait ordonné sa mise à mort. Tous ces bruits s'anéantissent, sans doute, par leurs contradictions mêmes. I. VouziERS : M' « de Lamballe, pp. 29 et 55.
il prisait peu cette cabale, et dans une lettre moqueuse à dom Courdemanche, il est assez perspicace pour blâmer ses parents « préoccupés d'abaisser l'autorité royale ^ ».
Les jours s'écoulaient... Le duc d'Orléans multipliait ses démarches pour obtenir au moins un rapprochement de Paris. C'était en vain. M. de Besenval avait échoué dans sa tentative. M^^ de Montesson, prenait les intérêts de son beau-fils, ce qui n'était pas dans ses habitudes, ne réussissait pas davantage dans ses démarches.
Le Roi, pour une fois, faisait preuve d'une fermeté peu commune. Il fallut que M^® de Lamballe intercédât et fît valoir — sans doute auprès de la Reine qui tenait plus que personne rigueur au prince — « l'insalubrité du climat », dont l'humidité en hiver était aussi néfaste à la duchesse qu'au duc d'Orléans. C'est, dit-on, par pitié pour « la fille du duc de Penthièvre » que le Roi céda enfin et qu'il permit au duc d'Orléans, le 28 mars 1788, de revenir au Raincy, « à condition de ne pas approcher de Paris de moins de deux lieues et de ne recevoir que les gens auxquels on avait permis d'aller à Villers-Cotterets ».
Cette décision ne fut point pour déplaire à la duchesse d'Orléans. Situé à onze kilomètres de Paris, entre la forêt de Bondy et la route de Meaux, le Raincy, nous dit son familier, le marquis de Paroy,
I. Cf. Le duc de Penthièvre. Mémoires de Dom Courdemanche, par Allaire, p. n8. Correspondance de Mirabeau avec le comte de La Marck, t. I, p. 171. D'Hézecques : Souvenirs d'un pige, 1895, pp. 78-83.
était une de ses résidences de choix, et chaque année, elle y passait quelques semaines de repos. Le site, il faut le dire, était véritablement enchanteur. La majesté sévère d'un admirable parc dessiné par Lenôtre ^ et des jardins en terrasses où les statues de marbre reflétaient leurs grâces dans le miroir des eaux dormantes, avait été quelque peu rompue par la fantaisie du feu duc d'Orléans, qui. <( sensible à la nature », avait introduit au Raincy les réformes à la mode. Suivant l'usage qui nous venait d'outre-mer, le paysagiste Pothier avait dessiné çà et là des allées sinueuses, dont les méandres ajoutaient encore au mystère des grands bois. Dans les vertes prairies coulaient — hmpides — les eaux d'une rivière artificielle dite la « rivière anglaise ». Il y avait aussi une a ferme anglaise » qui servit de modèle à celle de Trianon. Et il y avait encore une « laiterie anglaise » à côté de laquelle s'élevait une « orangerie anglaise », dans laquelle le duc d'Orléans devait, en 1789, planter un arbre de la liberté. Ce n'est pas tout. Afin que le charme du Raincy fût véritablement « rustique », on voyait « un village de trois ou quatre maisons » auprès d'un étang artificiel — mais ce village était n russe » — et un ermitage où les jours de réception (( un domestique habillé en ermite disait bonne aventure ». Enfin l'ordonnance des bâtiments d'habitation — un grand château flanqué de deux ailes
I. Le Raincy avait été acheté par le ducd'Orléans — père — du marquis de Livry pour la somme d'un million. Il avait été construit en i65o, pour Bordier, chancelier de la Reine et secré taire d'État.
— n'était pas moins agréable et comportait certains raffinements. De sa chambre à coucher, dont le plafond était décoré d'une Vénus sur son char, entourée de grâces et de colombes, la princesse pouvait, au moyen d'une glace sans tain, pénétrer du regard dans le cabinet rustique et, de son lit, entendre les musiciens qui y donnaient des concerts ^
Elle recevait de fréquentes visites dans son salon octogone orné de « panneaux camaïeu », au milieu duquel un bassin « oriental» à jets d'eau « était du plus bel effet », et vraiment, les « journées du Raincy » plaisaient à tous, car, nous dit M. de Paroy, « on y jouissait de la plus grande liberté et on trouvait tout réuni pour varier ses plaisirs : jeux de toutes espèces, voitures, chevaux, chasse, pèche, promenade sur l'eau, et la princesse ne paraissait jamais si contente que quand elle savait que chacun s'était bien diverli » ^
A l'accoutumée, la duchesse d'Orléans séjournait seule au Raincy. « Je n'ai jamais rencontré le duc d'Orléans», nous dit encore M. de Paroy, en nous parlant d'une époque antérieure.
Mais cette fois, les circonstances contraignirent le prince à demeurer dans un lieu dont il goûtait médiocrement le charme campagnard. M™^ de Lamballe y vint aussi, et là, comme à Villers-Cotterets, les deux princesses continuèrent leurs occupations bienfaisantes.