CHAPITRE VII
Le duc de Penthièvre dans l'àgc mûr. — Séjours de la princesse chez lui. — Sa nostalgie. — Ses œuvres de bienfaisance. — Rambouillet, Sceaux et Anet. — Don Courdemanche. — Coquetterie du prince. — Son souci de l'étiquette. — Sa bonne administration. — La petite cour du prince. — Le chevalier du Authier. — Florian.
Pour les cœurs nobles et passionnés, il n'est point de demi-mesures. Quand ils ont fait un rêve d'amour dont la réalité les a brutalement réveillés, ils vont souvent à un autre rêve : celui de l'abnégation de soi-même et de l'irréprochable pureté. Ils veulent s'évader autant que possible de l'existence extérieure, où tout les meurtrit et les oppresse, pour se réfugier dans la vie intérieure, afin d'y trouver ce qu'ils rencontrent rarement : l'oubli et la paix. Et s'ils sortent de leur « tour d'ivoire », c'est pour se multiplier en actes généreux qui leur donnent parfois comme un reflet du bonheur en leur permettant d'en créer autour d'eux.
Tel fut le sort du duc de Penthièvre.
La mort de sa femme, celle de ses jeunes enfants et celle de son fils Lamballe lui ont enlevé jusqu'à la possibilité d'être vraiment heureux. Mais en même temps que sa mélancolie s'est accrue, sa piété et sa charité ont pris un magnifique essor.
Dans ses entours immédiats, il ne lui reste que
deux affections : sa fille et sa belle-tille, M"^^ de Laiiiballe.
On a beaucoup parlé de sa tendresse pour celleci. A lire sa correspondance, je crois qu'il y aurait lieu de faire quelques réserves légères.
Le martyre de celte princesse l'a trop idéalisée pour qu'on ose vraiment critiquer sa mémoire, mais, au vrai, son caractère un peu futile, sa religion qui — aux jours heureux — n'allait pas jusqu'à l'excès, son goût pour le plaisir, créaient entre elle et son beau-père certaines incompatibilités. Entre deux, certes, l'affection existait, mais il semble bien que l'union de cœur vint surtout aux jours néfastes quand M"^^ de Lamballe se révéla et montra, par son admirable dévouement à la reine malheureuse, à quel point le culte de l'amitié peut exhausser une femme.
Au contraire, la duchesse d'Orléans était l'image de son père. Son amour pour elle fut immense et sa présence éclairait la vie du vieux prince quand elle le venait visiter dans ses nombreux châteaux.
Car le duc de Penthièvre était de plus en plus un vagabond. On doit noter chez lui ce mortel ennui qu'on rencontre aussi chez son royal cousin Louis XV, et l'on peut dire, sans paradoxe, que plusieurs points de contact existent entre les deux hommes, à cette différence près que, dans la vie privée, l'un tourna à bien et l'autre tourna à mal. Ce qui crée chez le duc de Penthièvre — à côté de ses vertus — une originalité particulière, c'est la terrible nostalgie qui l'accabla — toujours — au cours d'une existence qui s'écoula, pour une
bonne part, au moment où ses concitoyens vantaient à l'envi la « douceur de vivre ». Et il suffit d'un examen attentif des documents intimes qui le concernent pour concevoir que, chez lui, cet état, accru par tant de « coups » successifs, était presque pathologique. Ses vapeurs, ses anxiétés, sa mélancolie i nquiète, le renvoyaient sans cesse, comme un éternel prince errant, de châteaux en châteaux, cherchant ce je ne sais quoi qui calme et qui apaise, ce repos après lequel courent jusqu'à l'heure suprême, les sensitifs et les malades. Disons le mot — bien qu'il soit un peu osé — le duc de Penthièvre avec ses « crispations de nerfs, ses étourdissements, ses petites lièvres perpétuelles et ses insomnies », fut un neurasthénique avant la lettre.
Par bonheur, les habitations sont pour lui nombreuses, dans lesquelles il peut chercher le repos et se livrer aux œuvres de miséricorde, car il est le plus grand propriétaire foncier du royaume.
Pendant toute sa jeunesse, il a été le favori de ses cousins germains, les deux fils du duc du Maine : le prince des Dombes, ce chasseur forcené, cet homme taciturne et sauvage, aussi triste ' que son frère, le comte d'Eu, « le prince aux longues lèvres ». Et quand ce dernier est mort en 1775, l'énorme fortune des princes légitimés issus de
I. Le prince des Dombes avait formé dansTart de la vénerie plusieurs gentilshommes, tels que MM. d'Yauville et de Bongars, que le duc de Penthièvre conserva auprès de lui et qui lïncitèrent à exercer dignement sa charge de grand veneur.
Cf. La ville d'Eu, par Désiré Lbbbuf. Eu, i844> P- 4^9'
Louis XIV est retombée tout entière sur la tête du duc de Penthièvre, dont les revenus — y compris ceux de ses charges — ont alors atteint la somme de six millions de rentes.
Quant aux châteaux, il semble, en vérité, qu'il jongle avec eux. Il les hérite, il en achète, il en revend et il en possède dans toute la France. Citons seulement ceux qu'il habite : Rambouillet, Sceaux, Anet, Blois, Méréville, Chàteauvillain, Eu, Vernon, Armainvilliers, Crécy et, plus tard, Châteauneuf-sur-Loire, Amboise et Chanteloup ; signalons ses séjours à Versailles, à Fontainebleau, à la Trappe, en Bretagne, chez les Carmélites de Compiègne où il possède un appartement, ses visites très fréquentes au Raincy, à Villers-Cotterets, à Saint-Cloud, au prince de Condé, au prince de Conti, à sa tante, la princesse d'Armagnac*; et cet écrasant programme nous fera suffisamment comprendre que le prince séjourne rarement plus de quelques semaines dans ses villégiatures. Ajoutons enfin, pour donner idée de ce « train » magnifique, ce que nous dit son familier, M. de Moriolles :
« Dans le nombre de ces châteaux, plusieurs étaient des demeures royales. Mais tous étaient superbement meublés, et avec une recherche qui paraissait ne guère s'accorder avec l'humilité et l'extrême dévotion du propriétaire. Mais le duc de Penthièvre, en son particulier, aimait le luxe et la
I. Le duc de Penthièvre aimait beaucoup sa grand'tante, la princesse d'Armagnac (Françoise-Adélaïde de Noailles, 1704- 1776)» qu'il allait visiter fréquemment à Sèvres (More au : Mes Souvenirs, t. I, p. 18).
représentation. Sa table était toujours somptueusement servie, quoiqu'il y montrât la frugalité d'un anachorète, et il en élait de même pour toutes les commodités de la vie. En cela seulement se trouvait le prince du sang et l'homme qui, ayant fait en public abnégation des grandeurs, croyait pouvoir les conserver dans son intérieur et en jouir sans péché de vanité K »
Voilà donc un prince qui savait faire gagner le peuple, car, à consulter, aux Archives nationales^, les cartons qui concernent ses châteaux, on s'aperçoit que cet homme agité, scrupuleux, animé du perpétuel souci que chez lui tout soit <( mieux que bien », passe son temps à bâtir, démolir et rebâtir ' sans compter les fondations pieuses, les hospices ou les chapelles qu'il édifie là où il passe. Et derrière lui, il laisse dans chacun de ses châteaux *, en dehors de sa « maison » qui déambule avec lui, un nombreux personnel de chapelains, de gruyers, de procureurs fiscaux, de concierges, de gardes, de fontainiers qui chargent singulièrement son budget.
A Paris, « le prince, nous dit M. de Morioîles,
I MoRiOLLES : Mémoires, p. 12.
2. On trouve la trace de ces immenses travaux dans les car' Ions G^ i;8-2o0.
3. On peut se demander si le roi Louis-Philippe ne tenait pas de son aïeul maternel son amour pour la truelle.
4. Prenons un exemple. En dehors du service du prince, vingt-cinq personnes — sans compter les domestiques tout à fait subalternes — sont attachées au château de Bizy à Vernon et touchent 19.277 livres de gages par an. Et il en est à peu près de même dans chacun des châteaux du prince (Archives nationales, G-' 206).
ne restait que le moins de temps possible et il ne paraissait à la Cour que quand son devoir l'y obligeait. Ses charges de grand amiral de France et de grand veneur le forçaient de s'y montrer quelquefois, ainsi que, dans les cérémonies, sa qualité de prince du sang. Il n'y faisait que de courtes apparitions et se hâtait de s'enfuir dans ses maisons de campagne, toutes plus belles les unes (jue les autres... Dans son dégoût pour le monde, il avait surnommé Paris : le grand diable, et Sceaux : le petit diable, à cause de sa proximité avec la capitale. » Jusqu'en 1775, la résidence qu'il affectionne davantage, c'est Rambouillet : Rambouillet, où il a passé les années si courtes de son bonheur conjugal ; Rambouillet, où sa fille vient si souvent le visiter de Paris ou de Saint-Cloud, qui sont tout proches ^ Là, nous dit encore Moriolles, « ce prince qui se plaisait loin du bruit et de la foule, dans la solitude où il vivait plus des trois quarts de l'année, ne s'occupait qu'à faire du bien, à soulager les pauvres, à verser des bienfaits sur ses nombreux vassaux, à répandre l'aisance parmi ceux qui l'entouraient, et, en un mot, à se montrer le père de tous ceux qui dépendaient de lui. Aussi bien, y était-il « généralement respecté et adoré de ceux qui, en l'approchant, se trouvaient à même de connaître ses vertus- ».
1. Mnae d'Orléans venait chaque année en séjour à Rambouillet. Mme de Genlis l'y accompagnait. C'est là que Florian lui dédia sa première pastorale Galathée. En 1779, elle y vient avec tous ses enfants (Bertix : 3/™^ de LambaUe).