‹ Louise-Marie-Adélaïde de Bourbon Penthièvre, duchesse d'OrléansChapitre 115 sur 168 · Histoire du Château d'Anet, par Roussel · texte numérisé non relu

Histoire du Château d'Anet, par Roussel

Vallon délicieux, asile de repos, Bocages toujours verts où l'onde la plus pure Roule paisiblement ses flots Et vient mêler son doux murmure Au tendre concert des oiseaux.

Que mon cœur est ému de vos beautés champêtres !

Enfin de ces beaux lieux Penlhièvre est possesseur.

Avec lui la Bonté, la douce Bienfaisance,

Dans le palais d'Anet habitent en silence.

Ses vains plaisirs ont fui, mais non pas le Bonheur:

Bourbon n'invite pas les folâtres bergères

A s'assembler sous les ormeaux ; Il ne se mêle point à leurs danses légères,

Mais il leur donne ses troupeaux.

Que ton orgueil, Anet, sur ces titres se fonde; D'avoir changé de maître, eh quoi! te plaindrais- tu? Toi seul tu possédas tous les biens de ce monde :

Amour, gloire, esprit et vertu.

A Anet, le duc de Penlhièvre recevait un peu. Il y hébergeait volontiers de rares gens de lettres ou quelques artistes, tel Greuze qui y créa la Cruche cassée, dont le modèle, suivant la tradition, fut une paysanne du village. Il y recevait aussi son (( cher curé » de Saint-Eustache, qui y séjourne au mois de mai 137^9, en même temps que la duchesse de Chartres, et auquel Florian dédie des vers dans lesquels il parle du duc de Penthièvre

Qui se plaît à marquer chaque jour d'un bienfait

Et dont l'esprit toujours aimable Egare avec douceur les propos de la table Et sait parler de tout hors du bien qu'il a fait.

Assurément, auprès de lui, la vie est douce, et l'on comprend que la princesse aime volontiers la

compagnie de son père, car, entre eux, point de contrainte, aucune étiquette, l'effusion de deux cœurs qui se consolent en s'aimant, et le contact de deux esprits qui, en se rencontrant, s'égayent. De cette intimité, dom Courdemanche, ce bon moine peu accoutumé à la vie des cours, qui vient traiter avec le prince une question de procès, nous a laissé un tableau très vivant et très frais.

La première fois qu'il voit la duchesse d'Orléans chez son père, elle « parait, saluant tout le monde avec un air de douceur et d'honnêteté singulières. Elle souhaite le bonjour au prince en l'appelant : mon Papa. » « Le prince, nous dit dom Courdemanche, l'appela d'abord Madame, mais une seule fois, et toujours après ma fille. »

Le lendemain, dom Courdemanche est témoin « du bonjour que se donnèrent mutuellement le père et la fille.

« Il faut l'avoir vu, écrit-il, pour le sentir, comme il faut avoir entendu leur conversation pour s'en former une idée. » Ce jour-là — c'était à p]u, en 1787 — la duchesse d'Orléans déjeune en plein air au Tréport, avec trois ou quatre famihers, dont l'amie fidèle, M^e de La Tour du Pin. On a banni toute contrainte. Les tables sont garanties de la mer par de simples bottes de paille, a C'était le lendemain d'une tempête, le vent soufflait encore avec force. La princesse ayant dit qu'elle avait manqué de perdre son chapeau, le prince répondit :

— Eh bien, ma fille, dom Courdemanche vous aurait prêté le sien.

— Très volontiers. Monseigneur, et à cette con-

dition, je regrette fort que celui de Madame ne soit pas réellement perdu.

— Changez le vôtre, dom Courdemanche, avec celui de maûlle.

— Voulez-vous? dit la princesse.

— Madame, j'accepte l'échange de tout mon cœur. Il y a cette différence que Votre Altesse pourrait se servir de mon chapeau et que je n'en pourrais pas faire autant du sien (c'était un chapeau de satin blanc, orné de plumes), mais je le conserverai bien précieusement.

— Cependant, reprit le prince, c'est à condition que vous mettrez celui de ma fille sur votre tête.

Quelques instants plus tard, la duchesse d'Orléans déchire son jupon de gaze. M"' de La Tour du Pin et M""" du Authier prennent chacune une aiguille pour le raccommoder, et elles donnent à tenir le jupon au bon abbé.

— Ah ! Papa ! s'écrie la princesse, dom Courdemanche qui raccommode mon jupon !

— Ah î du coup, je vous ferai donner une pénitence, s'écrie le duc de Penthièvre.

« Tout le déjeuner continua à peu près sur le même ton, écrit avec ravissement don Courdemanche. La gaîté qui animait les visages de Leurs Altesses fit de ce repas de matelots une fête charmante. »

De la gaîté, oui. De l'esprit.,, pas beaucoup. Le duc de Penthièvre ne saurait être classé au nombre des gens spirituels. C'est de lui que sa fille tient sa naïveté et sa candeur. Les aimables petites plaisanteries citées plus haut sont supportables en ce

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qu'elles décèlent une rare bonhomie S mais elles rentrent bien dans le genre « badinage innocent », qui si souvent suffit à distraire les âmes pures et un peu neuves... Et certes, le bon duc de Penthièvre, qui vit en ascète, n'a rien du blasé, sur les lèvres duquel erre le triste sourire de l'ironie.

Et cependant ... sur le fait de l'esprit ... je suis sans doute ici trop sévère. Peut-être la seule vertu avait-elle refréné, chez le duc de Penthièvre, toute velléité de plaisanterie qui pût dégénérer en sarcasme. Si M"^^ de Fitz- James l'a trouvé très ennuyeux à Villers-Cotterets, M. de Moriolles n'est point de cet avis : « Aux belles qualités du duc de Penthièvre, auxquelles, ajoute-t-il, je me suis plu à rendre hommage, il faut encore ajouter qu'il possédait un rare bon sens, un tact parfait et beaucoup d'esprit naturel. Il eût été très aimable dans le monde sans le superflu de dévotion qu'étouffait en lui le laisser-aller auquel il était porté ; ce n'est que bien rarement que je l'ai vu se livrer au charme de la société, à une conversation libre et gaie, au rire que les saillies excitent ; il se pinçait souvent les lèvres pour ne pas éclater, aux propos joyeux et spirituels de Florian... »

Voilà donc un duc de Penthièvre qui s'égaye : mais écoutons la suite , et nous retrouverons l'homme à l'esprit inquiet et tourmenté.

«... Quand il croyait avoir un peu outrepassé la réserve qu'il s'était imposée, ajoute Moriolles on pouvait être sur qu'un commis allait être dépéché

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