CHAPITRE YIII
La Révolution vient. — Désarroi de la princesse, — Sa douleur. — Attitude de son mari. — Rôle qu'on veut faire jouer à la princesse, après la prise de la Bastille.
— Elle comprend maintenant la conduite de son mari.
— Governor Morris.
Nous sommes maintenant en 1789. Les événements les plus importants se succèdentininterrompus. Voici l'assemblée des Notables, la convocation des États Généraux. Sans le savoir, la duchesse d'Orléans vit dans la période la plus aiguë, qui sera bientôt la plus tragique de notre histoire contemporaine. Ce qu'elle sait, ce qu'elle sent plutôt, c'est que le malheur succède pour elle à la tristesse, qu'elle est au nombre des femmes les plus délaissées de son temps et qu'elle marche bien cette fois dans la voie douloureuse. Elle ne la quittera plus maintenant pendant vingt-cinq années, et quand elle en sortira, au soir de sa vie, ce sera désemparée, brisée, peut-être un peu amère...
Depuis le début de l'année, les pires infortunes l'accablent. Les événements politiques la déroutent. Son mari, dont l'esprit appartient à Laclos ou à Miïie de Genlis, dont le cœur et les sens sont à M"^^ de Buffon, n'est plus qu'un « meneur mené », ses enfants s'éloignent d'elle chaque jour davan-
tage et — pour qu'aucune épreuve ne lui manque — elle est guettée par la ruine.
Il lui faudrait un soutien, un appui. Elle n'en a point. Les vues des hommes qui l'entourent — elle est jolie, et elle est encore jeune — manquent de désintéressement ; M^^^ de Rully ne vit que pour M. de Piennes, M^^^ de Talleyrand est en Italie. M^e ^e Chastellux n'est pas un guide très sûr, M^i^de La Tour du Pin n'est pas à la hauteur des circonstances, et — en montant un degré plus haut sur l'échelle sociale — on en pourrait dire autant de M°i^ de Lamballe. Il est vrai que la duchesse d'Orléans a son père. Mais depuis le mois de janvier, le duc de Penlhièvre est tombé dans un état de prostration extrême. Elle est donc seule, infiniment seule.
Reprenons un à un ces motifs de douleurs, et nous verrons qne le tableau n'est pas poussé au noir :
Aux événements politiques, il faut bien le dire, elle ne semble pas comprendre grand'chose. En face des brouillards qui assombrissent l'avenir, elle ne voit pas clair. Et qui donc d'ailleurs y voit clair et devine la profondeur du gouffre vers lequel on marche ?
Avec la faiblesse des femmes qui ne veulent pas reconnaître les torts de ceux qu'elles aiment, elle se refuse à croire aux erreurs politiques de son mari. Depuis longtemps elle ferme les yeux, mais ces yeux vont bientôt se dessiller.
Esclave de son éducation étroite de princesse française à laquelle, par surcroît, la vérité n'arrive
jamais sans fard, et qui dans les questions politiques et sociales a forcément les vues un peu courtes, elle comprend pourtant une chose : la grande misère du peuple parisien en 1789. Et là, elle s'efforce de sortir de sa passivité habituelle pour se multiplier en actions efficaces. L'hiver a été le plus rude du siècle, la Seine a gelé de Paris jusqu'au Havre, la récolte a été mauvaise, la faim a succédé au froid. Il y a eu alors un grand élan de charité partout. La princesse a donné sans compter. Làdessus, elle a été d'accord avec son mari, qui — sur le conseil, croit-on, deM^^^de Genlis, dont toutes les actions ne doivent pas être jugées au criminel — s'est distingué par des largesses vraiment royales ^
Le 20 décembre 1788, le Journal de Paris a annoncé que les princes d'Orléans donneraient mille livres de pain par jour aux pauvres de la paroisse Saint-Eustache, feraient soigner gratuitement les femmes en couches, et secourraient les pauvres honteux jusqu'à la fin du dégel. A la cour, il est vrai, on a froncé le sourcil et on a vu là comme une charité de factieux.
Depuis lors, à la veille des États Généraux, le duc d'Orléans a fait rédiger des instructions pour ses représentants dans les bailliages départementaux de ses domaines. Ses vues ont été très libérales. Ont-elles retenu longtemps l'attention de la princesse? Peut-être. Les conversations politiques sont à la mode. Chez M"^^ de Chastellux — très