Mémoires du Comte de Paroy, p
2. Amédée Britsch : Revue des Études historiques, article cité.
pas répétés à la Cour et ne nuiront pas à son mari — car il importe de sauver les apparences — elle se laissera aller à des conûdences qui prouvent que la lumière se fait.
Je n'en veux pour preuve que ces lignes extraites du journal de Governor Morris, qui la rencontre chez M"^e de Chastellux : <( La duchesse a quelque chose sur le cœur, écrit-il. Peut-être a-t-elle besoin d'être aimée. J'excuse auprès d'elle la mauvaise conduite de son mari... » S'il y a excuse d'une part, il y a donc eu plainte de l'autre...
Et cette réflexion : « Peut-être a-t-elle besoin d'être aimée », encore que, sous la plume de Morris, elle perde un peu de son importance, laisse malgré tout rêveur. Est-ce que dans cet immense amour conjugal qui, depuis si longtemps, consume la princesse, il y aurait maintenant des arrêts brusques ? des heures de lassitude? Nous Talions voir.
Ce Governor Morris est un bien intéressant personnage. Il surgit dans la vie de la duchesse d'Orléans au moment précis où lui manque un appui viril. Tout de suite, la sympathie naît chez elle — c'est assez sa coutume, il est vrai — et elle trouvera bientôt dans cette amitié, qui prouve une fois de plus son goût marqué pour les hommes d'esprit et de valeur, un « conseil » pour elle et un appui pour ses fils.
Mais, pour connaître ce que furent ces rapports, il faut, revenant un peu en arrière, abandonner un moment la politique pour suivre la duchesse d'Orléans dans ses plaisirs. Quelque triste que soit une princesse, quelque sombres que soient les
événements, il est évident que le cours de sa vie mondaine ne s'arrête guère, et il faut convenir que, malgré ses larmes, la duchesse d'Orléans sait encore sourire et n'a point abdiqué toute coquetterie.
Pendant les dix premiers mois de l'année 1789, elle reçoit encore à Paris, elle va au Raincy chez son père et elle visite fréquemment ses dames chez lesquelles elle « prend le thé », suivant la mode anglaise, que le Palais-Royal — naturellement — a introduite en France.
C'est donc chez M"'^ de Chastellux — sa plus grande amie maintenant — qu'elle rencontre Governor Morris, ce ministre des États-Unis en France, qui fut l'étranger aux vues les plus nettes et les plus précises sur l'état de notre pays et qui, par son intelligence, sona parfum d'outre-mer », —ne venait-il pas de cette Amérique qui nous devait tant ? — fut alors très à la mode à Paris.
Mais si Morris a eu des clartés très vives sur la Révolution qui venait, s il a été très averti de l'état politique de la France, il ne paraît pas probable qu'il ait aussi facilement saisi les finesses du lleuretage parisien. Comme beaucoup d'étrangers de son temps... doit-on dire de son temps?... il est arrivé chez nous persuadé que les femmes y étaient faciles. Il est intimement convaincu qu'il a débarqué dans l'île de Cythère, dont il va, sans puritanisme, goûter tous les plaisirs. Il exagère un peu
Aussitôt qu'il est en présence d'une femme, il s'apprête à en faire le siège avec une fatuité qui
serait irritante si elle n'était pas assez naïve, et — surtout quand celle-ci est gracieuse — il souligne à son sujet dans son mémorial, un certain « Nous verrons » plein de sous-entendus et d'espoirs de conquête. Ceci est à retenir au sujet du jugement qu'il portera sur notre héroïne ; car ce fameux « Nous verrons », il eut l'ingénuité de le formuler à son propos, dès le début de leurs relations ^ En vérité, c'était viser un peu haut. Il plut dès la première rencontre à la princesse, parce que « ses expressions et ses jugementst ranchants contrastaient avec les fades politesses qu'elle avait l'habitude de recevoir partout », et trèsr apidement elle l'admit dans son intimité. On sait que, malgré son souci de l'étiquette en public, la duchesse d'Orléans a l'amour exagéré de la confidence et de la liberté avec ses inférieurs. Ce ton est pour dérouter le républicain Morris. Présenté le j mars, il s'étonne de voir une princesse qui sait être affable : « Au cours de ma visite, écrit-il, elle condescend à parler à quelqu'un qui n'est qu'un homme. » Et voilà que, le 20 mars, elle dit à Morris qu'elle est enchantée de le voir. « C'est très l)ien de sa part, écrit Morris, mais j'ignore ce que cela signifie exactement. »
Ce que cela signifie ? Le pauvre homme s'y méprend. Il est tout troublé, et c'est alors que le
I. Pour toute cette partie, cf. Governor Morris : Mémorial cité, passim, les excellents travaux de M. Esmein sur Governor Morris et la notice de E. Pariset qui précède l'édition de son Mémorial, Paris, Pion, 1901. Cette édition est, toutefois, inférieure à celle de Gandais.
fameux « Nous verrons » arrive sous sa plume. Il est vrai que — d'instinct — la princesse, toute ver • tueuse qu'elle soit, se livre à mille petits manèges innocents. « Elle a les plus beaux bras du monde, et elle trouve à chaque moment des prétextes pour porter ses mains à sa figure. » « Elle donne sans cesse rendez-vous à Morris chez M°»e de Ghastellux ou chez elle, elle lui demande de faire son thé et, quand elle « se plaint de la migraine », il se dépite, car il la croit de « mauvaise humeur ».
Voilà donc une duchesse d'Orléans « nouvelle manière ». Ce n'est plus tout à fait la trop douce créature que Delille nous représente — sans un moment de répit — en édifiante posture ; mais vraiment, sous ce jour, n'est-elle pas plus humaine et même plus sympathique, puisque, très délaissée, elle a le mérite de demeurer honnête, alors qu'elle est vraiment bien « femme »? Car, certes, elle ne songe nullement à détourner de son chemin l'aimable étranger qui, de plus en plus perplexe, croit un jour « que c'est du persiflage », et le lendemain « qu'il sera obligé de défendre ses sens ! » Non ; en vérité, Texcellent Governor Morris n'a rien compris à la coquetterie de la femme française au xvni^ siècle.
Il commence une cour en règle, et nous l'entendons, quelques mois plus tard, tourner des madrigaux et risquer des attaques un peu trop directes.
On vante un jour devant lui le portrait de la duchesse d'Orléans qui est exposé au Salon \