I. Governor Morris : Op. cit., p
— Madame, ce portrait n'a qu'un défaut, lui dit-il.
— Lequel ?
— C'est qu'il ne m'appartient pas, Madame ! Dans le cours de l'été, Governor Morris est invité
au Raincy, où la princesse passe quelques jours. Le récit un peu sarcastique qu'il nous a laissé de sa visite est curieux :
Il arrive le matin à onze heures. Personne n'est prêt dans la maison. Enfin on déjeune à midi, heure qui paraît bien tardive au « Governor ». Après le déjeuner — c'est un dimanche — la messe dans la chapelle. « Dans la tribune, nous dit-il, nous avons un évêque, un abbé, la duchesse, ses filles d'honneur et quelques amies. » M'^e de Chastellux est agenouillée en bas. Morris le regrette, car, comme il ne craint point d'attiser plusieurs flammes en même temps, il entretient à l'endroit de celle-ci un sentiment qui ressemble, bien qu'il s'en défende, à une tendresse assez vive.
On pourrait souhaiter, peut-être, que chez la tilie du duc de Penthièvre l'office soit suivi d'une manière un peu plus édifiante :
En effet, M. de Ségur et M. de Cubières ^ se livrent à d'agréables tours « avec une chandelle qu'ils mettent dans la poche de diverses personnes, y compris l'évèque, et qu'ils allument quand leur attention est distraite, à la grande joie des spectateurs. Nous en rions, écrit Morris, à gorge déployée,
I. Le chevalier de Cubières, frère du fameux démagogue Dorat-Cubicres.
mais la duchesse garde son sérieux le plus qu'elle peut. Ce doit être un tableau édifiant pour les domestiques placés en face de nous et les villageois qui prient en bas. »
Ce petit tableau de genre explique la raison pour laquelle la princesse rougissait si fort naguère, quand on trouvait l'office du Saint-Esprit dans son sac à parfiler. Elle ne désire ou elle ne peut guère exercer une influence religieuse sur ses entours en un temps où certaine classe de la société emporte à la messe des romans cachés sous une reliure édifiante et où je ne sais quelle grande dame estime que la religion est bonne pour les laquais.
Ecoutons la suite. Morris, on l'a dit, est peu indulgent pour la société française, mais les conversations qu'il note prouvent assez combien nous pouvons mal concevoir ce qu'était le ton de la Cour et du Palais-Royal, où les grivoiseries, les allusions personnelles se mêlaient étrangement aux affectations de rigorisme :
« A l'issue de la messe, nous commençons noire promenade, qui est assez longue malgré la chaleur. Nous prenons des bateaux et les messieurs rament pour les dames, ce qui est loin de nous rafraîchir. Ensuite, nouvelle promenade qui me donne très chaud ; j'ai une véritable fièvre. Je vais au château où je dors un peu en attendant le dîner qui n'a lieu qu'à cinq heures. Nombre d'individus se pressent aux fenêtres et, sans doute, se font une haute idée de la compagnie qu'ils ne peuvent examiner que de loin. Ah ! s'ils connaissaient le sujet des conversations, leur respect ferait vite place à un sentiment tout difl*érent. Le comte de Ségur compose
l'épitaplie de M^^*^ de Saint-Simon ^ il y est question de ses mœurs dissolues, et cela en termes peu voilés. Elle lui répond d'un ton sérieux qu'il a tort de la courtiser, car c'est la vanité seule qui le pousse à vouloir inspirer des sentiments que lui-même ne ressent pas. Il se défend en faisant remarquer que, même s'il réussissait, il ne saurait s'en montrer fier, la cour que l'on fait à une femme ressemblant à une partie d'échecs ; après un certain nombre de coups, le succès est certain. Elle en convient, et conclut avec d'autant plus de raison que, dans ce cas, il est ridicule de les courtiser. Je crois comprendre les sous-entendus de ce dialogue, mon attention ayant déjà été attirée sur les personnes en cause sans qu'on les eût nommées. Après le dîner, le temps qui était chaud se rafraîchit et le feu est très supportable '.
« On fait une nouvelle promenade, mais je refuse d'y prendre part, étant complètement à bout de forces. Un peu avant huit heures, retour à Paris en compagnie de la nourrice et de l'enfant^ de ]\jme de Chastellux. On aurait pu s'étonner en Amérique de les voir demander de monter dans ma voiture, mais c'est ici une chose tout à fait naturelle. J'y consens volontiers, mais pour un plus noble motif, car je suis heureux de la remercier des attentions qu'elle me prodigue et que je ne saurais rencontrer ailleurs. »
De telles parties de plaisir chez la duchesse