‹ Louise-Marie-Adélaïde de Bourbon Penthièvre, duchesse d'OrléansChapitre 135 sur 168 · I. Communication particulière · texte numérisé non relu

I. Communication particulière

a. M"* de Tourzel : Mémoires, t. I, p. 21

DUCHESSE D'ORLÉAyS 263

Si la princesse voit s'envoler ses dernières illusions sur la conduite politique de son mari, elle a d'autres soucis. Elle apprend que cette Révolution qu'il favorise a mis ses finances dans un état précaire. Pour elle — qui ne sait point compter — la nouvelle est fâcheuse.

En cette année 1789, les revenus du duc d'Orléans ont atteint des sommes énormes.

Le chiffre nous en a été livré par Le Vassor de La Touche ^ Le duché d'Orléans à lui seul représente 1.823.499 libres de revenus, le comté de Valois 1. 116. 834 livres, les domaines de Soissons, Laon et Noyon 31.900 livres. Et puis il y a les biens patrimoniaux : Joinville, Auge, Mortain, Avesnes, Montpensier, Beaujolais, Chàtillon, les Dombes ; il y a les domaines engagés : Etampes, Chaumont, Yassy, Saint-Dizier, Domfront, Garentan, Saint-Lô ; il y a les rentes perpétuelles. Le tout atteint 6.775.259 livres de revenus annuels.

Mais combien les charges sont maintenant considérables ! Les revenus sont déjà obérés de rentes et de pensions léguées par l'aïeul et le père du duc d'Orléans, dont le total monte à deux millions, par une pension servie à la duchesse de Bourbon, par des pensions personnelles, par des dettes aux fournisseurs et aux entrepreneurs montant à ^.966.872 livres. Le prince a très peur, car si l'Assemblée nationale supprime l'apanage et ne lui donne qu'une rente d'un million, comme on

I. Etat des biens et rei-'enus de toute nature dont jouit M. d'Orléans... Certifié K-éritahle par moi soussigné, surintendant des finances de M. d'Orléans, i ySg (Bibliothèque natioaiale. Imprimés).

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l'annonce et comme cela va se produire, il aura

pour toute ressource un déficit annuel de

983.4^2 livres, auquel il faudra ajouter les dépenses annuelles du ménage d'un million par an qui seront nécessairement faites sur les revenus personnels de la princesse, montant à 235.643 livres.

Tels sont les chiffres officiels dévoilés par le surintendant des finances du prince. Au vrai, Jes revenus sont beaucoup plus gros, suivant U. Brilsch^

Mais alors, dira-t-on, si le duc d'Orléans — en véritable brasseur d'affaires, il est vrai — - est arrivé à se procurer d'aussi estimables revenus, comment se fait-il qu'il soit presque ruiné au moment de la Révolution? Crise financière de l'époque, dettes personnelles, ajoutées à celles plus haut énoncées, argent dissipé en débauches ?... Peut-être... Mais tout de même on peut se demander comment se volatilise cette fortune, dans quel tonneau des Danaïdes elle s'engouffre. Et quand on songe que les gardes-françaises, si connus par leur attitude révolutionnaire, reçoivent, à cette époque, 14000 livres de vin et de cervelas que le duc d'Orléans leur fait distribuer des places dans les jardins du Palais-Royal et que de tels exemples se pourraient multiplier, on est tenté de croire que, dans le duc d'Orléans, la Révolution a trouvé un bailleur de

I. Suivant un mémoire manuscrit (Arch. nation. F', 652;), les revenus du ménage seraient en effet de i3. 800.000 livres. M. Britsch parle de revenus assurés qui (d'après Bouille), seraient en 1787 de 7.500,000, mais monteraient beaucoup plus^ haut par des agiotages. Le prince, malgré tout, serait toujours gêné {Etudes historiques citées).

fonds, plus qu'un chef. Et l'énigme assurément serait curieuse à déchiffrer ^

En tous cas, à la suite des journées d'octobre, la disgrâce du duc d'Orléans à la cour est formelle. On la déguise, mais mal. La Fayette, dont l'attitude vis-à-vis du prince est fort louche, et dont la conduite manque d% franchise, veut se débarrasser du parti Orléanais. Il aura à tache de perdre le duc d'Orléans dans l'esprit du Roi, et dorénavant il embourbera dans les pires difficultés celui dont la popularité l'efface et qui certes n'est point de taille à lutter avec lui -.

On est tenté, en pénétrant dans les coulisses du théâtre révolutionnaire, de s'écrier : « Quel dommage ! » En effet, d'irréparables maladresses vont être commises du côté de la Cour, comme du côté du Palais-Royal, alors qu'en 1789 et même en 1790, il aurait été si facile d'arracher à une politique néfaste et de paralyser dans une inaction bourgeoise et opulente celui qui, mené par les circonstances, poussé par les épaules partout un parli, va devenir le sinistre Philippe-Égalité.

En ce temps, le duc d'Orléans ressemble encore beaucoup à ce qu'était le duc de Chartres. Exhausser au rang de chef ce prince timide, indolent, dilettante, et avant tout homme du monde, est une singulière erreur d'optique. Certes, il est aigri contre la Cour. Il a des griefs : Ouessant, les humiliations qu'il a subies, la guerre — très légitime

I. Cf. Dard : Choderlos de Laclos, passim. I. Cf. Dard : Op. cit., p. i8o, et Procédure du Chàtelet surles journées des 5 et 6 octobre.

— que lui fait la Reine, à laquelle il a manqué, les plaisanteries ironiques si pénibles aux amourspropres chatouilleux, dont on l'accable à Versailles*... tout cet ensemble enfin qui effleurerait à peine un beau caractère a rempli d'amertume son âme sans grandeur. 11 cabale donc contre la Cour, suivant toujours, en la poussant à l'extrême, la politique ancestrale, obéissant parfois aux suggestions de M«^e de Genlis dont il me paraît cependant qu'on a exagéré l'influence en pareille matière, tantôt à celles de Choderlos de Laclos. Et par ailleurs, sa conduite n'est pas seulement dictée par des rancunes. Il a le cœur assez bon et l'esprit chimérique. Comme on le verra par les lettres de la princesse, il est imbu de vagues et nébuleuses idées de grand seigneur franc-maçon, et il cherche à améliorer la condition des humbles en les « arrachant à la tyrannie ».

Assurément, tout cela est un peu confus dans son esprit qui n'est pas tout à fait celui d'un penseur et qu'impressionnent surtout les vagues formules et la phraséologie imprécise et molle de son temps. Cet altruisme, au reste, n'a rien qui soit en désaccord avec ses intérêts, dont il est soucieux à l'excès.

I. Jusque dans le Palais-Roj^al, certaines dames du service de la princesse de Lamballe se moquent de lui presque ouvertement. M"« de Lang-eron va même jusqu'à dire « à sa barbe à M"' de Lage : J'ai envie de m'en passer la fantaisie — ce serait bien là le moment I Et lui de dire en fronçant son vilain nez : Qu'est-ce que c'est ? Cette fantaisie était tout uniment de lui brûler la cervelle. » (Marquise de Lage : Souvenirs. Evreux, 1869.) Si de tels propos revenaient jusqu'au prince, on comprend un peu son hostilité contre l'entourage de sa femme qui va bientôt se révéler.

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Bien mieux, en servant la « chose publique » ou ce qu'il croit tel, il sert son épicurisme. Il est devenu — on affirme qu'il ne l'a pas toujours été ^ — très remarquablement cupide: et j'estime que c'est là qu'il faut chercher un des principaux motifs de ses actes, quand il entrera plus avant dans la voie révolutionnaire. Il tentera surtout, en se mettant du côté des plus forts, à sauvegarder les débris de cette fortune qu'il a tant gaspillée en favorisant le mouvement initial qui le déborde et va se retourner contre lui. C'est ce qui parait le plus clair dans ce rôle de soi-disant chef de parti.

Est-il très ambitieux? Je croisplutôt qu'il est vain, car il n'a point l'énergie qui caractérise l'ambitieux. Comme son père, comme son beau-père, comme sa femme, il n'a comme caractère qu'une absence de caractère. C'est bien là le défaut de cuirasse — en ce temps — de tous les princes de sa race; et certes, il ne pourrait renier l'exclamation de sa cousine Madame Adélaïde, fille de Louis XV, qui répondait aux admonestations reçues sur sa faiblesse : « Vous oubliez donc que je suis Bourbon! - »

Je n'ai pas à tracer ici l'histoire de la politique du duc d'Orléans depuis 1789. L'œuvre a été faite, et bien faite ^ Mais sans suivre les menées de Laclos et les méandres de son maître, il est permis dédire ici que le duc d'Orléans n'a aucune vue à longue

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