Chéronxet : Op. cit
demoiselles des plus grandes familles ' », et la réputation de vertu de cette femme de bien -, qui alla croissant avec les années, franchit les murs de l'abbaye, descendit sur Paris et jusque dans le peuple, était bien faite pour la désigner un jour aux fureurs révolutionnaires. Trente-quatre ans plus tard, le 20 juillet 1794, âgée, infirme et presque sourde, Téducatrice de la duchesse d'Orléans devait mourir sur l'échafaud, quelques mois après Philippe-Egalité.
Mais n'anticipons pas sur les événements et revenons à Montmartre, où, sous l'autorité de M™^ de Laval, la vie ne doit pas èlre trop sévère pour les jeunes pensionnaires de qualité. Elles sont assez indépendantes les unes des autres, et leur existence diffère sensiblement de celle qu'on mène dans les maisons d'éducation modernes. N'ont-elles pas chacune leur chambre, voire même leur appartement, qu'elles chauffent à discrétion avec les « voies de bois » que leur envoient leurs familUes et clans lesquels elles se reçoivent « à goûter », pour faire, dès l'enfance, le diffîcultueux apprentissage des bonnes manières ? N'y a-t-il pas, dans un corps de logis voisin du pensionnat, plusieurs dames, douairières vénérables ou bien jeunes
1. Nous voyons entre 1768 et i;8o, parmi les pensionnaires de M™e de Laval : M^^s de Rochechouart, de Bouille, de Ghavagnac, de Montmorency, d'Osmonl, de Sparre, de Maupeou, de Saint-Chamans, de Tar aunes, etc. (Parent de Rosan : Manuscrit cité. De Trétaigne : Montmartre et Clignancourt, 1862).
2. Communications de M. le Marquis de Lévis, dont la grand'mère, la Duchesse de Mirepoix, nièce de Tabbesse de Montmartre, fut la dernière Montmorency Laval.
femmes veuves ou séparées ? Elles y vivent librement, « tout en bénéficiant — suivant l'expression de M. de Ségur * — du parfum de décence qui émane d'un pieux voisinage ». Même plusieurs d'entre elles, comaie la marquise de Saint- Simon -, mère d'une élève, ont leur livrée et leur carrosse, et la présence en ces lieux conventuels de ces « évadées du siècle » n'entr'ouvre-t-elle pas pour l'ardente curiosité des petites pensionnaires une porte sur les mystères de la vie mondaine?
Et vraiment, on s'imagine ce que fut la jeunesse de ]Miif^ de Penthièvre en ce cercle de choix. Au milieu « de ces fillettes en robe courte qui seront demain ^I'^^ la Marquise ou M^^^ la Duchesse, mais qui, en attendant, gazouillent comme des oiseaux'^ », elle jouit d'une situation privilégiée qui lui donne assez la figure d'une petite reine très douce, très choyée de tous et honorée de l'affection particulière de l'abbé de Contrastin, confesseur de la maison pendant vingt-huit ans.
Bien qu'en contact avec les autres, elle est honnêtement logée dans un appartement de i.5oo livres •, sous l'œil vigilant de la « bonne Sourcy ».
I Julie de Lespinasse, par le Marquis de Ségur (au sujet des Dames pensionnaires du couvent de Saint-Joseph), p. 80.
2. M™^ de Saint-Simon est logée dans ces conditions en i^GS. Parent de Rosan : Manuscrit cité.
3. Le Buetox : Le Roman français au A7A'« siècle, première partie, p. 53. Paris, icoi.
4. ParExNT de Rosan : Manuscrit cité, t. LU, ï° 2jo. Sortie du couvent le 5 avril 1769, son loyer fut i)ayé jusqu'au i^r juillet suivant.
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Son père est le bienfaiteur de la Maison ^ ; il ne regarde point à la dépense pour sa tille, et les présents de gibier - qu'il adresse royalement à l'abbesse ne sont pas pour nuire à l'enfant, qui doit vivre là, semble-t-il, d'une existence agréable et douce :
Eh bien, non , à Montmartre, M^ie de Pen-
thièvre n'est pas heureuse. Nous avons sur ce point un témoignage formel de son père :
« Ma fille, dira-t-il plus tard à un religieux qu'il honore de sa confiance, avait été mise en pension à l'abbaye de Montmartre et ne se plaisait nullement dans cette maison-^ ! »
Le secret de ce poids qui oppressa le cœur de Mi^e de Penthièvre à Montmartre n'est pas difficile à dévoiler. Certes Diderot, Prévost et Marivaux ont dit trop de mal du couvent au xviii^ siècle ; mais en le qualifiant, pour le louer, d'une épithète un peu précieuse, en l'appelant une « volière de colombes amies », un auteur du temps * a fait sur certains points son procès. Epris d'indépendance et de liberté, l'enfant n'aime point les « volières » ; et puis aussi l'enfant est un poète
1. Le 5 juillet 1770, le duc de Penthièvre, en souvenir de sa fille, donnera à l'abbaye 8.172 1. i3 s. pour les boiseries et tableaux du grand chœur (Parent de Rosan : Manuscrit cité, t. LU, fo 23o).
2. Le i^' août 1708, le duc de Penthièvre envoie 20 livres de bougie pour sa lille ; le i5 novembre i-Hô, on paye 3 livres au porteur « de 6 lièvres, 6 perdrix, 2 faisans. 1 chevreuil » envoyés par le même, etc. Parent de Rosan : Manuscrit cité, t. LU, i'^^ 247, 253, etc.
3. Mémoires de Doni Courdemaxche, publiés par E. Allaire,. Pion, 1889, p. 206.