‹ Louise-Marie-Adélaïde de Bourbon Penthièvre, duchesse d'OrléansChapitre 147 sur 168 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Les premiers différends du ménage. — La politique. — L'argent. — Bellechasse. — La duchesse d'Orléans et ses fils. — Le duc de Penthièvre. — La question religieuse. — Duplicité de M"'^ de Genlis. — Les scènes au Palais- Royal. — La séparation.

Certes, à l'iieure du retour d'Angleterre, les événements, pour la duchesse d'Orléans, sont graves. Sur le terrain politique, elle sent son mari très loin d'elle. Il est entraîné maintenant dans une voie sur laquelle on ne rétrograde point. Premier grief. Il y en a un autre : Le duc d'Orléans — a-t-on dit — l'a ruinée. Cette ruine est-elle si complète qu'il l'avoue lui-même ?N'a-t-il point, comme on l'a dit, laissé de grosses ressources en Angleterre?... Il y a lieu de faire des réserves... Mais, en tous cas, la princesse se croit dans la misère K Les emprunts du prince sont énormes, il lui verse une pension dérisoire, cherche à mettre la main sur ses biens, et dès lors la malheureuse, incapable de gérer ime fortune

I. « Elle reçoit en ce moment 4^0.000 francs par an, dont 350.000 vont aux dépenses d'intérieur... Il serait certainement possible d'économiser beaucoup sur ce chapitre. » Governor Morris : Op. cit., p. 171, à la date du 19 janvier 1791. Il est vrai que le trésorier du prince sert très irrégulièrement la pension de la princesse. La loi sur les apanages, du i3 août 1790, a porté une atteinte considérable à la fortune du duc d'Orléans. Governor Morris écrit encore, le 19 janvier 1791, que o Son Altesse est ruinée, c'est-à-dire réduite à 200.000 livres de rentes ». Elle l'invite à venir jeCmer avec elle (p. 200).

•283 ADÉLAÏDE DE BOUEBOy PENTHIÈVRE

<limiiiuée', ignorante des chiffres, tenaillée par la crainte de manquer de tout, va connaître les soucis d'argent qui la harcelleront sans arrêt jusqu'après i8i5.

Nous possédons à cet égard des lettres révélatrices.

En 1791, revenant sur les événements antérieurs, elle écrira à son mari pour se plaindre de ce « qu'il réduise ses ressources à elle à mesure qu'il paye ses créanciers ». Et comme le prince lui reproche durement de crier trop haut sa ruine, elle lui répond avec assez de bon sens : « Ce ne sont point les inquiétudes que j'ai pu marquer sur l'état de vos finances qui ont excité celles de vos créanciers, c'est votre bilan !... »

Lorsqu'au retour d'Angleterre le prince diminue i?a maison et congédie nombre de ses gens, on sent combien ce procédé blesse la princesse et quelles divergences d'opinions la séparent de son mari. (( Je ne puis pas, mon cher ami, lai écrit-elle dans une lettre non datée, ne pas vous répéter encore

T. Bibliothèque de llnstitut. F' (VOrléans, précité.

Ce Fond d'Orléans a été légué en 1900 par le comte Beugnot à l'Institut. On verra dans le second volume de cet ouvrage de quelle importance sont pour l'histoire de la famille d'Orléans ces documents qui n'ont pas été connus de leurs biographes, sauf de Roussel qui a publié quelques extraits dans sa fameuse correspondance de L. P. J. d'Orléans. Ces papiers ont été saisis au moment de l'arrestation de ce prince en 1798. Le comte Beugnot les tenait de son grand-père, le député constitutionnel de l'Aube. Celui-ci les avait reçus du journaliste Fiévée, connu encore de nos jours par son joli roman La dot de Suzette. De qui les avait-il reçus? La famille Beugnot l'ignore, mais il est bien certain que des rapports existèrent entre Roussel et Fiévée, très mêlé au monde de la Terreur, et que l'un d'eux les communiqua à l'autre.

que le parti que vous prenez me cause une peine mortelle, plus encore par rapport à vous, cher ami, C[ue par rapport aux personnes en faveur desquelles je vous ai parlé. Autant je trouve simple que, ruinés comme nous le sommes, vous ne donniez ni retraite ni gratification à ces personnes qui vous ont vu naître et qui de tout temps ont été attachées à nous, autant il m'aurait paru simple de leur laisser finir leurs jours dans des appartements où elles ont fait de la dépense ^ Ce n'était pas la crainte du déchaînement des propos qui, je croyais, vous aurait engagé à leur accorder cette douceur, mais et votre justice et votre bonté, d'autant plus que cela ne vous coûtait rien, car ce n'est que de cette année que, d'après les décrets, qu'elles ont été imposées pour leur appartement ; par conséquent, cette déduction était faite de ce que vous serez imposé pour le Palais-Royal; à l'hôtel de Toulouse, on a taxé de même par appartement, de cette année... Enfin, mon cher ami, c'est un devoir à moi de vous avoir fait les représentations que je vous ai faites. Je suis fâchée que ce soit sans succès; j'espère cependant encore que vous réfléchirez sur cet objet. Si vous faisiez des exceptions comme je ne veux pas ne pas l'espérer encore, je

I. Il faut reconnaître que le prince, « obéissant à la nécessité », affirmera plus tard Rouzet de Folmon, ne diminua pas sans peine les pensions de sa famille. Il écrivit à M"' de Buffon que cette mesure lui « perçait Tàme ». Correspondance citée. Les pensionnaires de la Maison d'Orléans — très charitable depuis trois générations — s'élevaient au nombre énorme de 3.100 personnes (Etat nominatif des créanciers de Louis- Philippe- Joseph. Imprimé, s. d.).

suis bien sûre, cher ami, que j'en serais la première instruite ^ »

Et la princesse termine en faisant allusion aux sentiments politiques de son mari.

Je ne sais même pas s'il ne faut pas voir un peu d'ironie dans la phrase suivante :

« ...Je suis encore plus malheureuse que vous dans ce moment-ci, vous êtes consolé par l'opinion que ce que nous perdons contribuera au bonheur, vous savez que je ne pense pas de même, et je n'ai pour supporter mes peines que votre tendresse, mon cher ami, qui doit vous éclairer sur les moyens d'adoucir ma situation, et que je me flatte bien, cher ami, de reconnaître dans votre conduite à mon égard. Je vous écris donc tout ceci afin de n'en plus reparler, je vous ai dit tout ce que je croyais devoir vous dire, ainsi, cher ami, je n'y reviendrai pas. »

Dans cette lettre fiévreuse, hâtive, mal ordonnée, nerveusement écrite comme toutes celles qui suivront ", on sent monter l'indignation de la princesse en même temps que d'un eff'ort suprême elle cherche à croire encore à la tendresse du prince.

Mais, encore qu'elle s'en défende, voici plusieurs mois déjà qu'elle est « travaillée » par ses entours pour demander la séparation de biens. Comme on le verra plus tard, le duc de Penthièvre ^ l'y pousse,

Page 1