I. Delille : Op. cit., p. lo
72 ADÉLAÏDE DE BOURBOy PEXTHIÈVRE
Alors sa « raison d'être » disparaissant d'ellemême, sans but, sans affections, sans illusions, mais sans amertume, elle continuera de marcher dans la vie de cette démarche hésitante des aveugles qui cheminent dans la nuit éternelle, le cœur lourd et l'esprit las parce que, comme la lumière qui s'éteint, son idéal est tombé dans le sang et dans la boue.
Mais tant que le grand ressort qui la meut ne sera point brisé, elle aimera éperdument, elle aimera jusqu'à la folie, et c'est pourquoi cette femme doit inspirer une sympathie profonde : Au sommet de l'échelle sociale, sur les cimes où les grands, se croyant un peu des dieux, perdent si souvent alors la notion du bien et du mal et le sentiment du devoir — et combien les fumées de l'encens qui dès la jeunesse égarent leurs esprits les rend excusables. — elle est une ligure type : <( l'amoureuse dans le mariage ».
Et cette sympathie doit se doubler d'une compassion respectueuse, car, quand viendra la Révolution, elle personnifiera un autre type, celui de la victime qui ne tombe point sous le couteau de la guillotine, mais qui porte longtemps l'écrasant fardeau d'un nom trop lourd et le deuil d'un amour profané.
Si, plus tard — nous n'en sommes pas encore là — elle trouve des consolations un peu puériles, ne nous en étonnons point. Toute sa vie, la duchesse d'Orléans conservera ce que nous rencontrons dès maintenant chez la duchesse de Chartres : ce je ne sais quoi d'enfantin et de naïf que nous remarquons
chez son père et qui, parfois, caractérise les natures très vertueuses.
Car elle est vertueuse — infiniment — et pieuse aussi.
Bien qu'en aient dit ses panégyristes, je ne crois point, à la suivre pas à pas dans ce Palais- Royal où règne l'esprit fort, qu'elle ait, comme son père, pratiqué la religion jusqu'à l'austérité; mais elle est chrétienne assurément. Et c'est là comme la clef de voûte de tant de ses qualités. C'est aussi une traditionaliste. Elle acclamera Voltaire et elle aimera Rousseau parce que c'est la mode et que la mode chez les princes et les grands seigneurs est d'être inconséquent avec soi-même, mais, de cœur, elle sera toujours du côté de l'Église, du Roi et de nos anciennes institutions.
Et naturellement — ceci pourrait presque se passer sous silence, tant c'est la résultante fatale de son éducation et des tendances que je viens d'indiquer — elle est éperdument charitable. Je l'ai dit : la bonté est, si l'on peut ainsi parler, l'attribut qui lui revient de droit. Il va donc de soi qu'elle passe sa vie à soulager les infortunes de toutes sortes et à les soulager avec une délicatesse de cœur et un don de soi-même qui se pourraient véritablement qualifier la «science de l'aumône ». On l'a si souvent écrit avant cette étude ; l'épithète de « charitable princesse » est si nécessairement attachée au nom de la duchesse d'Orléans qu'il n'y a pas lieu peut-être de trop insister... Et cependant I... On serait tenté de le faire, tant le «geste » incessant de cette princesse qui épuise ses finances
pour les pauvres, et qui, parce qu'elle est malheureuse peut-èrre, comprend la souffrance humaine, est à l'honneur d'elle-même et à la décharge de son temps.
Cette bonté delà princesse, ce perpétuel souci de faire plaisir aux autres, sont si inhérents à sa nature qu'on les retrouve chez elle au début comme à la fm de sa carrière. En 1786, le duc de Saxe-Tesehen écrira. « La duchesse d'Orléans, princesse respectable, portait sur elle l'empreinte delà bonté et de la douceur, qui lui avaient acquis une affection générale ^ »
Lors de sa réception à l'Académie française, Florian parlera du « Modèle adoré... qui en vivant toujours pour les autres rend impossible à tout ce qui l'entoure de ne pas vivre que pour elle, n'a jamais cherché que sa propre estime et s'est attiré un culte public ».
... « Cette princesse incomparable, écrit encore dom Courdemanche en ij88, ne connaît point de plus grands plaisirs que celui de faire du bien et de rendre heureux tout ce qui l'approche. »
Il faut faire la part du langage des cours évidemment... mais enfm, tous les témoignages sont unanimes, de quelque parti qu'ils viennent. Lisons plutôt ce pamphlet révolutionnaire ^... une fable assurément, et une fable perfide et... un peu crue...