‹ Louise-Marie-Adélaïde de Bourbon Penthièvre, duchesse d'OrléansChapitre 46 sur 168 · Archives particulières · texte numérisé non relu

Archives particulières

2. Vie secrète de la Duchesse d'Orléans. Paris, 1790. Celte brochure — rarissime — est un grossier pamphlet contre la cour. Son auteur, à n'en rien douter, connaissait bien le Palais-Royal. On peut donc le consulter quand ses témoignages sont d'accord avec des textes plus sérieux.

mais combien intéressante, car elle résume bien l'impression qu'ont de la Cour en général, et de la princesse en particulier, ceux qui sont « de l'autre côté de la barricade ».

« ... La calomnie audacieuse a respecté cette princesse ; il n'est qu'une voix, qu'un sentiment, qu'une opinion sur la vertu de M^e la duchesse d'Orléans. Jamais les princes n'ont osé se permettre de plaisanter, de badiner avec elle. Sans être froide, sans être fière, ni hautaine, jamais cette princesse n'a prêté l'oreille aux douceurs de la galanterie, de manière que les plus grands princes n'ont jamais abordé leur cousine sans la plus grande vénération... Le comte d'Artois, tourmenté par les douleurs aiguës que ses... lui faisaient ressentir, et mécontent alors, comme le sont alors tous les hommes empoisonnés par le virus, disait à son frère Louis XVI que toutes les femmes de la cour étaient [ici un mot ordurier]. — Il faut, mon frère, excepter M'"e la duchesse d'Orléans, reprit le Roi ! »

Un peu plus tard, dans Is. petite biographie conventionnelle, on trouve ces lignes au sujet du duc d'Orléans : « Le respect dû aux éminentes qualités de sa veuve commande le silence sur... ses erreurs '. »

On pourrait multiplier les exemples decesparoles louangeuses. On pourrait anticiper encore sur les

I. Dans une lettre à l'abbé Mariottini de Tabbé Guyot, attaché à rédueation des princes, il parle (1786) au sujet d'une maladie de la duchesse « deli interesse générale che il Pubblico prende alla sua persona I » London, 19 12. Correspondance de i^abhé Mariottini.

temps et dire que dans l'oraison funèbre de la duchesse douairière d'Orléans, prononcée à Notre- Dame de Paris, le 7 août 182 1, par l'abbé Feutrier, on retrouve un ensemble de louanges qui s'appliquaient très exactenient à la duchesse de Chartres ; mais, à juste titre, on m'accuserait ici de tomber moi-même dans le panégyrique à outrance.

Abrégeons les éloges. Avouons que la duchesse de Chartres eut été singulièrement surhumaine et, avouons-le plus bas encore, qu'elle apparaîtrait encore plus incolore si elle avait été douée de toutes ces vertus sans que quelques ombres fussent là pour les mettre en lumière.

Cette femme vertueuse posséda — on est presque tenté de dire grâce à Dieu! — un certain nombre de défauts contre lesquels elle lutta énergiquement, ce qui, en lui assurant des mérites, lui donne aussi quelque saveur, à nos yeux.

Sans aborder encore le chapitre de l'esprit, et en demeurant dans le domaine du cœur, il convient tout d'abord de constater chez elle un certain manque d'équilibre. Toute sa vie, ce fut une malade; une « lymphatico-nerveuse », comme diraient maintenant les médecins qui révolutionnent l'histoire, en éclairant le passé de leur diagnostic... parfois exact ; et certes, la tâche fut lourde pour une femme qui dut traîner si longtemps une santé languissante dans l'atmosphère des cours et sous le harnais d'une impitoyable étiquette.

Elle est la victime d'une hérédité trop chargée : elle est Bourbon Penthièvre; sa grand'mère, la duchesse de Modène, était Bourbon Orléans; sa

bisaïeule, la duchesse d'Orléans, était Bourbon légitimée de France. Assurément le sang des Bourbons est un des plus riches, et celui qui a le mieux supporté la loi politique et fatale des mariages consanguins, mais tout de même il y a ici excès d'alliances et, par conséquent, appauvrissement de la race, car descendre trois fois de Louis XIII indique assez un nombre insuffisant d'aïeux. De là, sans doute, cette constitution si faible, qui a enlevé dès le bas âge la plupart des enfants du duc et de la duchesse de Penthièvre et qui a si mal défendu le prince de Lamballe contre la débauche.

La duchesse de Chartres sera toujours comme son père, avec un tempérament plus fragile, la victime de ces malaises obscurs, mais terribles, qu'elle qualifie de « crispation de nerfs » et qui suffisent à empoisonner la vie d'une femme.

Qu'elles soient, ces souffrances, subjectives dans une certaine mesure peut-être, mais elles n'en sont pas moins cruelles pour la princesse. Dans les lettres écrites par elle dans la seconde moitié de sa vie et que j'ai eues sous les yeux ', il n'en est pas une, peut-être, dans laquelle elle ne se plaigne de ses maux, avec le luxe de détails et le souci d'explications précises qui caractérise la névropathe. Exempte d'égoïsme, elle ne s'écoute pas. Mais elle s'étudie sans cesse, ce qui n'est pas la même chose, et on sent chez elle celte sorte de

(i) La plupart de ces lettres dont plusieurs seront reproduites dans le volume qui suivra cet ouvrage sont conservées dans des Archives particulières que Tauteur a obtenu la rare faveur de consulter.

« peur de vivre » qui est véritablement symptomatique. Elle est scrupuleuse à l'excès, elle a horreur de l'action, — on en jugera par son histoire, — et, de l'avis de tous, elle est indolente et nonchalante, impropre aux décisions rapides et aux « volitions » soutenues ; et parfois malgré sa douceur elle a des « vivacités de caractère » dont elle se méfie elle-même.

Est-il nécessaire d'ajouter qu'il faut la classer au nombre des « femmes sensibles » ? Gela s'impose. La sensibilité règne alors dans toute sa fureur. On s'en pare, on s'en vante, on s'en flatte. 11 est de bon ton de montrer le « sublime de la douleur » au moindre « malaise » qui afflige le prochain, de s'abreuver la nuit de ses larmes et de tomber en syncope le jour — surtout quand il y a du monde. Nul n'en ignore. Les expressions : « Je fondis en larmes », « J'eus le visage baigné de pleurs », se retrouvent a chaque instant sous la plume des écrivains du temps. Et il ne faut pas prendre cette expression au figuré. Elle est au propre; et le symptôme est vraiment bien curieux, car, cette sensibilité qui a un nom à la mode, « la sensibilité expansive », prouve à la veille de la Révolution une singulière hypertension nerveuse dans les hautes classes.

Mais aussi quelle hygiène pour les femmes! Le manque d'air, la forme défectueuse du corset, la hauteur des talons, l'absence presque totale d'exercice, tout cela n'est pas fait pour ramener l'équilibre dans la santé de notre princesse pas plus que dans celle de sa belle-sœur, M^^e de Lamballe,dont on connaît les grands troubles nerveux et les syn-^

copes. Et, précisément, M^^^^ de Chartres vit dans ce Palais-Royal, qui a le souci d'exagérer toutes les modes, qui les lance au besoin et dans lequel le ton est donné par un prince assez anglomane pour qu'on puisse le qualifier de « snob » sans que le mot jure trop ici par son anachronisme.

Si l'expression de snobisme est moderne, le défaut est de tous les temps, et au Palais-Royal, il règne souverainement. Par une de ses jolies qualités, le naturel, la duchesse de Chartres y échappera dans la plus large mesure possible, mais il y a des influences auxquelles on ne peut complètement se soustraire. Aussi bien, dans l'entourage de la princesse, on a déclaré qu'il convenait de se dégager des contingences vulgaires et de s'abstraire, de s'éthérer, au point de négliger la nourriture, cette fonction utile, affirment les « espèces », mais assurément bien grossière.

jVXme de Blot, M'^e de Rully et les dames d'honneur de la duchesse de Chartres font partie de cette cohorte de Précieuses qu'on plaisante volontiers dans un milieu moins élégant en les accusant de se nourrir de « lait de colombe ».

Les tables sont toujours servies avec un luxe inouï, mais on ne fait qu'y passer, et les cuisiniers — ainsi que les vieux gastronomes, ceux du grand siècle, où tout fut grand, même la gourmandise — sont en insurrection contre cette atteinte formelle à la dignité de la vieille cuisine française \

I. Cf. Mémoires de M°i« de Gexlis, de M"^^ d'OBERKiRCH, pour la table au Palais-Royal.

De ces « modes », de eetle « ambiance », il fallait dire un mot. On conçoit comment, en pareille posture, notre héroïne soit une impressionnable à laquelle on cherche à éviter les moindres émotions S et l'on devine la somme de souffrances qu'accumulera plus tard cette écorchée vive, quand l'heure sera venue des grandes épreuves douloureusement brutales.

Nous savons par dom Courdemanche, qu'en apprenant un jour l'incendie de l'abbaye de Montmartre, qu'elle avait cependant aimée d'amour médiocre, elle entra dans de terribles convulsions qui lui étaient habituelles. Une autre fois, nous dit-il, le duc de Penlhièvre fait une très légère allusion à son testament, et celte « expression présentant à la princesse l'idée qu'elle pourrait survivre à son auguste papa, elle s'attendrit et ses yeux se mouillèrent ». Le prince s'en aperçut, ajoute dom Courdemanche, se mit à rire et me dit : Dom Courdemanche, elle a bon cœur ma fille ; si je veux la faire pleurer, je n'ai (ju'à lui parler de ma mort. Sur-le-champ, en effet, je vis les larmes couler, et le prince de rire. Mais il ne riait pas de plaisir de voir Mme d'Orléans affligée, c'était plutôt de joie d'éprouver sa sensibilité et son amour. » Et dom Courdemanche détourna les yeux, car il « aurait pleuré aussi - ».

I. Quand la princesse mit au monde un enfant mort, on lui en substitue un autre pendant quelques jours pour lui éviter un choc (Voir plus loin). Quand elle est près d'accoucher en juin 1775, le « Conseil de santé » hâte le départ du duc de Chartres à cause de « rextréme sensibilité de la duchesse » (29 juin 1770). Bacuaumont.

a. Mémoires de Dom Courdemanche, p. 266.

Tout cela, sans doute, est fort touchant, surtout pour un père.

Mais cette impressionnabilité de femme Imaginative et rêveuse, exclusive et parfois sans discernement dans ses affections, passionnée dans son amour et mue davantage par ses impulsions que par sa raison ou ses volontés réfléchies, durent souvent dérouter un prince viveur et insouciant comme le duc de Chartres. Sans doute ne s'essayat-il jamais à comprendre la jolie petite âme délicate et la nature affective et tendre que les religieuses de Montmartre avaient formée pour lui. On est toujours, et fatalement, injuste pour les malades quand ils se permettent de l'être d'une manière chronique ; et quand vint l'âge du plein épanouissement de la femme, la duchesse de Chartres ne trouva point dans un homme, déférent à son endroit, mais fatigué de ses « malaises d'àme », le tuteur nécessaire pour continuer l'œuvre commencée et mettre dans sa vie l'équilibre et la pondération qui manquaient à sa jeune tête de pensionnaire romanesque.

Du côté des qualités de l'esprit, une question se pose à son sujet. La princesse fat-elle intelligente?

Oui, Il apparaît bien qu'elle fut douée d'une valeur intellectuelle de moyenne envergure. Et il faut prendre ce terme pour ce qu'il vaut et ne pas tomber dans cet excès habituel qui, dénaturant le sens €xact des mots, veut que cette expression d' « intelligence moyenne » déguise élégamment une demi-sottise. Non certes. La duchesse de Chartres ne fut pas brillante, mais elle ne fut point sotte. On a ri de ses candeurs. Il est une de ses naïvetés

qu'on répète volontiers et qui est lirée des Mémoires dictés par M'"<^ Vigée-Lebrun : Peu de temps après son mariage, la princesse est à une des fenêtres du Palais-Royal. Passent alors sous les ombrages des demoiselles de petite vertu.

— Tiens, voilà des filles, s'écrie un gentilhomme.

— Comment pouvez-vous savoir qu'elles ne sont pas mariées? interroge la princesse.

L'anecdote est-elle authentique? Peut-être. Il y en a parfois dans les Mémoires... Mais naïveté et sottise ne sont point similaires, et Montmartre, on l'a dit, préparait mal au Palais-Royal.

Ce qui fait plutôt défaut à la princesse, c'est la clairvoyance et le jugement en ce qui concerne ses affaires personnelles. Elle le prouvera.

Manque-t-elle d'esprit? Oui, s'il en faut croire M"ie de Genlis et INI'^e d'Abrantès. Non, si l'on doit s'en rapporter à M^^^ de Lage et à M^^^ d'Oberkirch qui, l'une et l'autre, nous parlent de sa vivacité de langage quand elle se départit dans l'intimité du silence qu'elle observe volontiers en public. Il est assez difticile de se prononcer entre deux opinions aussi contradictoires, mais M"^® d'Oberkirch qui la connaissait bien, paraît se rapprocher assez de la vérité, lorsqu'elle nous cite des saillies de la princesse et quand elle nous parle de pointes ironiques qu'elle émoussait d'elle-même lorsqu'elle craignait de causer de la peine à autrui ^ Et il est

I. Mémoires de M"'e d'OBBRKiRCH, 1. 1, p. 96. M^^ je Lage nous, dit de la duchesse d'Orléans en Espagne (1806) qu'elle a conservé une étonnante vivacité d'esprit. La Marquise de Lage de

assez vraisemblable qu'en ce temps où l'esprit français régnait en maître, l'arrière-petite-fille de M°ie de Montespan ait hérité quelques bribes de la verve moqueuse si légendaire chez les Mortemart.

Ce qu'on souhaiterait rencontrer chez elle, c'est plus de caractère. Elle manque souvent de vues personnelles et de fermeté dans sa conduite. Elle est aisément influençable, et M™^ de Genlis, « rendant justice à sa vertu et au fonds de bonté qui est dans son âme », écrit à bon droit, cette fois, que de cette « facilité de caractère » on « abusait cruellement ^ ».

II va sans dire que, là encore, nous trouvons des contradicteurs à M"^® de Genlis! C'est le propre des jugements humains qui rendent si difficile à débrouiller l'écheveau de l'histoire : Voilà dom Courdemanche qui arrive à point pour nous parler

— avec Delille et M. de Bonnard — de la rare énergie de la princesse -. Mais, pour une fois, tout se concilie à peu près. Il suffira de lire la biographie de notre duchesse pour la classer dans cette catégorie des faibles, manquant de « défense », fatalement destinées à être écrasées dans la vie, mais qui, lorsqu'on les pousse à bout, dépensent dans les grandes circonstances une réserve d'énergie qui étonne. Ce sont là comme des lueurs très vives

— mais qui s'éteignent — d'une volonté sans suite.

Volude, par la comtesse H. de Reinach-Foussemagne, Paris, 1908, p. 241.

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