Bachaumont : Ibidem
pie en faisant fi du protocole. Maintenir ses privilèges en public au moment où croule l'ancienne France, n'est déjà point si sot. Mais, au privé, c'est tout autre chose. Quand elle n'est pas en représentation, notre princesse imite cette fois la reine, qui souvent échange sa couronne, trop pesante, contre un chapeau de bergère. Elle fuit l'ennui si lourd qui pèse dans les palais et, avec tant d'autres de son temps charmées par les accents du philosophe de Genève, elle veut goûter comme une simple mortelle les jeux de l'ombre et de la lumière, le frémissement des arbres, la chanson des ruisseaux, l'enivrement des beaux soirs qui tombent sur la campagne qui dort, et, rompant ses lisières, prenant la clef des champs, elle fuit vers Rambouillet ou vers le Raincy, vers les bocages ou vers les prés, car dans son cœur de femme, qui comprend maintenant les joies profondes et divines de la terre, s'est développé ce sentiment nouveau qui ne trompe jamais et qui peut adoucir bien des plaies : le sentiment de la Nature \
Elle goûte aussi d'autres joies moins nobles. Le règne du travesti est alors à son apogée. C'est là encore une autre manière de ne point éternellement demeurer embrigadée derrière le protocole. La princesse } cède comme les autres. On lui prête une singulière aventure dont l'auteur responsable serait son mari :
Celui-ci, dit-on, trouve un jour plaisant de faire
I. On verra dans la suite de ce récit se révéler le goût de la princesse pour ses résidences champêtres.
prendre pour des filles de joie sa femme, sa tante la princesse de Conti, sa belle-sœur M^e de Lamballe et les dames de leur suite, idée à laquelle elles se rendent volontiers, et il les mène au jardin de Monceau. Il était en deuil et en habit de visite. Après le repas, il monte en postillon à la tète de huit chevaux, sa femme et sa tante dans la voiture, sa belle-sœur sur le siège, et toute la « carrossée » se livre à une course effrénée dans le faubourg K
Plus tard, la princesse se défendra formellement de cette escapade -. Il est probable que ce sera à bon droit, mais on ne prête qu'aux riches, et il en est une autre sur laquelle nous possédons un témoignage formel :
Un soir, le jeune comte de Moriolles, familier de la maison de Penthièvre, dîne au Palais-Royal et, après avoir quitté la table, il s'assied à la porte d'un café, là où bientôt on allait construire la fameuse Rotonde. « Je me livrais, dit-il, au vague de mes pensées en regardant le promeneur errer à la lueur des boutiques et des réverbères lorsque deux dames, en demi-toilettes recherchées, vinrent s'asseoir à côté de moi. » Mais M. de Moriolles a de la tenue. Il ne veut point entrer en communication avec « des personnes qui me paraissaient, dit-il, de la classe des tilles entretenues
1. Cette anecdote qui courut Paris avant la Révolution est rapportée — prise naturellement au sérieux — dans le volume pamphlétaire de Gazeau de Vautibault. Les d'Orléans au Tribunal de l'histoire, t. III, p. 5o.
2. Dans la Réfutation de la Conjuration d'Orléans de Montjoie écrite sous son inspiration, ouvrage dont il sera question.
fourmillant tous les soirs dans cet endroit ». Cependant les « deux daines » rient et l'agacent sans succès.
— Voilà un monsieur, dit enfin l'une d'elles, qui me paraît enfoui dans des réflexions bien sérieuses et qui l'isolent totalement du monde où il se trouve.
— Apparemment qu'il est amoureux, reprend l'autre ; ne le troublons pas dans son roman.
— Oui, Mesdames, s'exclame alors M. de Moriolles. Je suis amoureux comme un fou, mais je crois que vous possédez tout ce qu'il faut pour me faire connaître aussi l'inconstance !
Et la conversation se lie. Laissons Moriolîes nous la rapporter lui-même : « Je rapprochai ma chaise des leurs, nous dit il, et nous nous mimes à parler ce jargon léger usité en pareilles circonstances dans lequel l'esprit ne produit que de misérables étincelles qu'on s'efforce de faire jaillir d'un stérile foyer. Ces dames étaient enjouées, vives, mais leur gaîté plus réservée qu'elle ne devait l'être et leur ton au-dessus des femmes de leur condition ; enfin il y avait évidemment delà gène où elles voulaient affecter du naturel. Notre temps se passait agréablement et je leur proposai des glaces qu'elles acceptèrent. J'appelai un garçon qui nous en servit, et ces dames en usèrent avec beaucoup de grâce et de famiUarité. Ceci prolongea un peu notre réunion, et, quand elles eurent fini leurs glaces, l'une dit à l'autre :
— Ma bonne amie, il est temps de retourner chez nous, où l'on doit nous attendre ; prenons congé de Monsieur l'amoureux.
— Comment, Mesdames! m'écriai-je. Si tôt se séparer ! Ah ! permettez-moi de prolonger le charme de cette soirée en vous offrant de vous reconduire à votre porte. J'ai ma voiture dans la cour des Fontaines. Veuillez prendre mon bras pour la gagner, et ensuite vous me donnerez vos ordres.
— Vous êtes trop bon, Monsieur de MorioUes, me dit l'une d'elles ; ce serait abuser de votre complaisance.
Je fus frappé de surprise en m'entendant nommer : Je ne leur cachai pas et je leur demandai vivement à quel heureux hasard je devais le bonheur d'être reconnu d'elles et dans quel endroit j'avais pu les rencontrer.
— Oh! nous vous connaissons depuis longtemps, répondirent-elles et nous vous portons même assez d'intérêt pour avertir Monsieur votre père de votre conduite galante envers des personnes comme nous.
Elles se levèrent en disant ces mots, dérangèrent leurs chapeaux en riant et me montrèrent qui?... M^^e la duchesse de Chartres et la princesse de Lamballe avec qui je venais de dîner. Chacune me prit alors par le bras pour traverser le jardin et^ arrivées sur la route, au pied du grand escalier :
— Pas plus loin, me dirent-elles.
Et elles se mirent à en monter les marches quatre à quatre en riant comme des folles ^ »
M. de Moriolles était de son temps. Il avait pour
I. Mémoires du comte de Moriolles publiés par Frédéric Masson. Paris, 1902, p. 5.
la princesse un sentiment de véritable vénération, et il ne fat nullement scandalisé de la voir sacrifier à la mode des descampatwos K
Au demeurant, ce n'était là qu'espièglerie qui nous paraîtrait maintenant d'un goût douteux ; et si nous avons anticipé sur les temps pour conter cette anecdote, c'est parce qu'elle complète le portrait de la princesse en mettant mieux qu'un sourire sur ses lèvres, puisque M. de Moriolles nous parle d'éclats de rire. Ils furent rares dans sa vie ces éclats de rire et il fallait se hâter de les signaler avant de la suivre au Palais-Royal dans son officielle carrière de princesse du sang.
I. La mode des déguisements est alors portée très loin. Le duc de Chartres se travestit en jockey, M™® de Marigny en ■abbé, etc. 11 y a chez les femmes un curieux mélange de pruderie et de curiosités étranges. Au Palais-Royal on n'oserait pas avouer, nous dit M™^ de Genlis, qu'on lit la Nouvelle Héloïse ou les Liaisons dangereuses, et dautre part M='« de Blot, qui afliche le rigorisme, s'y promène un jour dans les jardins en un tel « déshabillé » qu'un inconnu vient à elle .. très effrontément. « Vous me prenez pour une autre! » lui dit-elle alors. « Non, répond l'individu, je te prends pour moi! » (Paris et Versailles au XVIII' siècle, par un ancien officier aux gardes françaises, 1811.)