I. Sa Maison ne fut formée qu'un an après son mariage
Bourbon, celui-là même qui avait naguère aspiré à sa propre main.
Il est vrai que, si elle cherchait des appuis et des mentors, elle fut amplement servie du côté des douairières. Plusieurs femmes d'âge, anciennes dames d'Henriette de Conti, duchesse d'Orléans, de scandaleuse mémoire, avaient conservé, au Palais-Royal, le loyer et le coucher. Singulier contraste. Ces femmes respectables qui acceptaient jadis la continuelle promiscuité de Miie Le Marquis^ étaient pour la plupart tombées dans une dévotion et une austérité un peu revêches. Pour faire excuser leur complaisance, elles renchérissaient sur le chapitre de la pruderie, et cette attitude déplaisait au duc de Chartres, qui, soucieux dès l'enfance de braver l'opinion quand il ne pouvait se la concilier, affichait une liberté de manières toute contraire à cet étalage de sentiments excessifs -.
Ces douairières, qui vont continuer un peu gau« chement auprès de la duchesse de Chartres le rôle des religieuses de Montmartre, nous les connaissons par les Mémoires du temps.
Voici d'abord la vieille marquise de Polignac, dont le visage ressemble parfaitement à celui d'un singe et qui s'est attirée par ses reparties mordantes une réputation sans égale. Bien que très pieuse, elle conserve au fond du cœur une petite flamme mal éteinte, car elle a eu jadis des bontés pour M. de Maillebois, dont elle parle encore chaleureu-
I Par une même contradiction, rien n'était plus mal vu au Palais-Royal qu'une visite à M «ne du Barry. 2. M'ûe DE Genlis : Mémoires, t. II, p. 184.
DUCHESSE D'ORLÉAXS 9b-
sèment. Avec sa nièce par alliance, la comtesse de Polignac, née du Rumain, gracieuse et poupine, elle formera bientôt le trait d'union entre Marie- Antoinette et le Palais-Royal.
Voici encore la comtesse de Rochambeau, aussi bonne qu'aimable. Elle conte à ravir les histoires d'autrefois, et sa verte vieillesse est comme le couronnement d'une vie irréprochable. A ses côtés, notons encore la vieille comtesse de Montauban, une joueuse effrénée qui ne manque jamais d'à-propos. — Eh quoi! Monsieur, me prenez-vous pour une Danaé, dit-elle certain soir à un joueur qui par mégarde laissait tomber une pluie d'or dans son dos?
Mme (Je Montauban est très bien avec la marquise de Barbantane, qui est une personne d'importance au Palais-Royal. Toute sa famille y est attachée. Elle a été elle-même gouvernante de M^^^ Bathilde, avec laquelle elle s'est enfermée à Panthemont. Elle jouit d'une grande réputation de bonté, mais elle est affligée d'une humeur assez tracassière, d'une pruderie extrême et d'un physique que l'âge a rendu un peu désobligeant. Cependant, si les années ont doué son visage et son nez d'une désolante rougeur, elle a eu jadis de la beauté, sauvegardée d'ailleurs par une vigoureuse vertu devant laquelle M. le duc d'Orléans, qui «avait voulu l'attaquer à la houzarde», est demeuré plein d'estime et désarmé. Il a subi le même échec devant une autre commensale du Palais-Roval, M^^e de Blot^
I. Marie-Cécile-Pauline d'Ennerie, mariée en 1746 à Guilbert de Chauvigny, dit le comte de Blot, nommé en 1762.
Celle-ci est encore assezjeune. Elle est charmante et gaie, lorsqu'elle ne tombe pas dans le galimatias et dans les vapeurs d'une « àme sensible » et quand elle ne se laisse pas aller à ses penchants très marqués pour une avarice sans bornes.
Au milieu de ces dames, la duchesse de Chartres mène pendant les premières années qui suivent son mariage, la vie un peu oisive et un peu vide de toutes les princesses de son temps. Combien celle-ci était énervante el fatigante malgré son apparente monotonie, c'est ce dont nous nous rendons malaisément compte à l'heure présente.
Pour la duchesse de Chartres en particulier, il y avait l'obligation de suivre son beau-père dans ses résidences et d'accompagner la cour dans ses villégiatures dont l'itinéraire était réglé bien à l'avance. Sans compter les voyages chez le duc de Penthièvre, il lui fallait donc chaque année partager son temps entre le Palais-Royal, Villers-Colterets, Sainte- Assise et Bagnolet, maisons de campagne des d'Orléans, et, plus tard, elle suivra le Roi à Versailles, Compiègne, Fontainebleau, Saint-Germain et Marly.
Comme le disait Tronchin, « les princes sont comme les girouettes qui ne s'arrêtent que lorsqu'elles sont tout à fait rouillées » ; et si Ton songe aux moyens de locomotion et à l'état des routes au xviiie siècle, on peut imaginer combien pareille existence pouvait ébranler les nerfs d'une jeune femme de santé délicate.
On se reposait rarement à la cour de celui que l'on appelait couramment « le gros Philippe ». Si
la chasse à courre était un de ses plus grands plaisirs à Yillers-Cotterets, il ne négligeait, dans aucune de ses résidences, le théâtre qu'il aimait passionnément et dont Taine a si bien défini le rôle au XYiiF siècle en écrivant : « Le théâtre, alors, prépare l'homme au monde, comme le monde prépare l'homme au théâtre ; dans l'un et dans l'autre, on est au spectacle, on compose son attitude et son son de voix, on joue un rôle; la scène et le salon sont de plain-pied. Vers la fin du siècle, tout le monde devient acteur ; c'est que tout le monde l'était déjà. »
Grâce à ^l^^ de Montesson, qui écrit des comédies de bon ton « dont le dénouement arrive au bout des cinq actes comme les morts de vieillesse parce qu'il faut bien que tout finisse », il a abandonné la parade et la comédie grivoise, mais il joue toujours les rôles nobles, et on lui peut appliquer le vers de Delille :
Tel néglige ses fils pour mieux jouer les pères.
Dans ce milieu un peu mêlé de gens de plaisir et d'acteurs mondains qui étaient les commensaux habituels du duc d'Orléans ^ la jeune princesse occupa très dignement sa place, et elle observa une réserve sans hauteur : « Elle se fit bientôt remarquer dans le monde, écrit Delille ; elle avait une affabilité qui ne nuisait en rien à sa dignité ;
I. La Société Française da XVI^ siècle au XX^ siècle, par V. DU Bled. VIII^ série. La Comédie de Société, p. 21.
sa vivacité lui faisait prévenir les moindres désirs de son époux ; sa prudence lui faisait peser ses paroles ; sa grande bonté la tenait toujours prête à faire le bonheur de ceux qui l'entouraient et à soulager toutes les peines ; son amitié et sa parole étaient inviolables ; sa piété était austère sans affectation. Chacun l'aimait et la respectait sans la craindre. » Delille ne se trompe point. Au milieu d'une petite cour où tout était « attitude », ce naturel de la petite princesse que nous avons remarqué amusa et charma. Mais il y a mieux. L'excellent biographe nous dit d'elle :
« Sa prudence lui faisait peser ses paroles », et cinquante ans plus tard, M^i^ d'Abrantès, on l'a vu, écrira avec moins de ménagement : « Elle était assez nulle dans la conversation. »
Ces deux jugements portés sur la princesse aux deux âges extrêmes de sa vie mondaine renferment dans une certaine mesure le secret des sympathies qu'elle fit naître et du petit nombre d'inimitiés qu'elle suscita. En un temps où l'on aimait beaucoup causer, et par conséquent s'écouter, la duchesse de Chartres savait se taire. Elle évitait ainsi de blesser par des reparties trop vives qui, dans la bouche des princes, prennent une importance extrême. Et en se reléguant dans la vie au rang des auditrices, elle se concilia les bonnes grâces des gens d'esprit, qui lui surent gré de n'en point avoir à l'excès et de leur permettre de déployer le leur.
Dès le début de son mariage, la duchesse de Chartres ne se montra point hostile aux plaisirs
de société, mais, bientôt, plusieurs grossesses répétées l'appelèrent à des devoirs plus sérieux et furent les événements d'importance de sa vie.
Dix-sept mois s'étaient écoulés depuis son entrée dans la maison d'Orléans, sans que rien n'annonçât la prochaine naissance d'un héritier du nom, lorsqu'en 1771 on annonça officiellement sa grossesse. Sa santé si fragile aurait eu besoin de ménagements, mais c'était alors une habitude dans la famille royale, comme dans toutes les autres, de ne pas multiplier les précautions en pareilles circonstances.
Au cours d'un voyage à Villers-Colterets, le duc, son beau-père, l'invita un jour à suivre une chasse à courre dont il se promettait grande fête. Timidement, la jeune femme objecta son état.
— En calèche, il n'y a aucun danger. D'ailleurs, il me serait agréable de vous y voir, insista le prince.
— C'est bien, mon père, répondit-elle, j'obéirai puisque cela vous fait plaisir ^
La duchesse partit, mais on imagine ce que représentait pour une femme enceinte l'attrait d'une chasse suivie « en calèche » dans une forêt accidentée et percée de routes et de chemins entretenus comme ils l'étaient au xviii® siècle... Ces chemins étaient tels, qu'il fallut passer à grand renfort de coups de fouet sur des troncs d'arbre. Aussi bien le résultat de cette partie de plaisir ne se fit-il point attendre et vint-il sous la forme d'un