‹ Louise-Marie-Adélaïde de Bourbon Penthièvre, duchesse d'OrléansChapitre 66 sur 168 · I. Delille : Op. cit., p · texte numérisé non relu

I. Delille : Op. cit., p

duc de Chartres souffre de son inaction. Eloigné de la politique et des affaires, il aspire à employer sa jeunesse et ses forces autrement qu'au plaisir, mais l'hostilité défiante de la branche, aînée de sa Maison, qui voit en lui une « force » — il est si riche ! — arrête tous ses essors.

Une ambition le ronge. Il désire passionnément succéder un jour à son beau-père et obtenir la survivance de la charge de grand-amiral de France. Des froissements en résultent, car le duc de Penthièvre, un peu susceptible et ombrageux, s'imagine que son gendre veut, non point lui succéder, mais le supplanter. Il n'entend pas que son héritage soit dévolu de son vivant. Voilà donc la duchesse de Chartres dans une situation difficile. Elle s'efforce d'une part d'éclairer son père et de l'autre de ne point décourager son mari; et celui-ci, pour obtenir quelque renom maritime, n'hésite pas à faire une campagne sur la Méditerranée en qualité de simple volontaire. Ce sera pour le ménage la première séparation sérieuse, et le chagrin de la femme aimante est bien grand.

Le prince doit s'embarquer à Toulon sur le Saint- Esprit. Pourquoi ne le suivrait-elle pas jusque-là, en faisant avec lui, par les provinces du midi, un grand détour qui lui permettra de conserver plus longtemps le contact avec celui dont elle croit posséder le cœur? Bien mieux, pour se distraire, elle ira jusqu'au-delà des Alpes, visiter son grand-père, le duc de Modène, qu'elle ne connaît pas ; et c'est ainsi que, par suite d'une impulsion imprudente, se décide — sans l'assentiment de la Cour ! — ce

voyage d'Italie, qui au fond est un premier acte de mutinerie irréfléchie, peut-être enfantine, à coup sur contre l'autorité royale.

Rarement, voyage fut plus amusant pour des princes. Ils ont secoué l'étiquette, battu en brèche le protocole et, si l'on peut aussi familièrement parler, ils partent comme des enfants en rupture de classe qui vont se livrer aux plaisirs de l'école buissonnière.

La duchesse de Chartres n'emmena que deux dames \ M^^e de Genlis et M^'^ de Rully, née Chauvigny. Celle-ci est une toute jeune femme, une enfant presque par la figure, le caractère et la gaieté. Quelques semaines plus tôt, elle était encore fille, et sa tante, M^^^e de Blot, brûlait de la voir prendre part au voyage d'Italie. Aussi l'a-t-on mariée en hâte pour les besoins de la cause, afin qu'elle ait le titre de dame pour accompagner.

Jusqu'à Bordeaux, le voyage est un triomphe. Sur la route, les princes sont acclamés, car, dans toute la France, douze ans avant la Révolution, l'amour est encore grand, nous dit M^"*^ de Genlis, pour les membres de la Maison royale. Mais à Bordeaux, les ovations prennent un caractère spécial et peut-être précurseur. Le duc de Chartres pose la première pierre de la salle de comédie, et tous les francs- maçons de la contrée l'entourent et lui font fête.

Enfin à Marseille, où le duc de Chartres revien-

I. La « suite » des princes comprit — outre ces deux dames — M. de Genlis, un éeuyer, un valet de chambre et trois valets de pied.

dra dix-sept ans plus tard dans des conditions bien différentes, « l'enchantement, nous dit M°^^ de Genlis, est continuel ».

A Toulon, il faut se séparer. Pendant deux ou trois mois, la princesse va donc être privée de voir son mari? Il est certain qu'elle avait pour lui un amour peu commun, car cette perspective l'affole... Mariée depuis sept ans, elle est éprise au point qu'il faut lui cacher le moment où le prince s'embarque. Elle ne l'apprend que trois heures plus tard, et immédiatement elle ordonne le départ. Quand, deux jours plus tard, elle vit à Cannes la mer qu'elle n'avait pas aperçue depuis Toulon, elle fondit en larmes ^ Grâce à Dieu, l'extrême sensibilité de la princesse était celle qui fait passer du rire aux pleurs, et réciproquement.

A Antibes, elle se décide, un peu tard, à écrire une lettre au Roi, en l'informant que le voyage n'a pas été prémédité. Puis elle exprime nettement ses intentions de voyager en simple particulière, sous le nom de comtesse de Joinville, et de s'amuser des moindres incidents de la route. On commence à Antibes même.

]\|me de Genlis a écrit à un certain M. de Roftignac, qui habite cette ville, que la princesse et sa suite passeraient à sa porte le soir et lui demanderaient un simple bouillon. Comment donc M. de Roffignac se signalera-t-il vis-à-vis de la duchesse de Chartres et de sa suite ? Son embarras est grand. Mais il a ouï dire que le bouillon d'ours était le

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