CHAPITRE Y
M™^ de Genlis. — Naissances successives. — Amour de la princesse pour son mari. — Le duc de Chartres. — Bellechasse. — Voltaire au Palais-Royal. — Éducation des princes. — M^^® des Rovs. — M. de Bonnard. M. Myris. — Chagrins de la princesse. — Mort du duc d'Orléans.
... Cependant, ce retour de la princesse ne s'effectuait pas sans quelque appréhension. De toutes parts, elle avait reçu des lettres lui annonçant qu'elle serait exilée pour punir son coup de tête. Elle se présenta donc à Versailles, un peu tremblante, encore qu'elle eut l'espoir de se concilier la reine en lui donnant des nouvelles de ses deux sœurs.
Louis XVI et Marie- Antoinette la reçurent sèchement, mais ce fut la seule réprimande tacite qui lui fût adressée, et, très peu de temps après, on affecta à la Cour de ne plus penser à son escapade. Un accueil plus froid était réservé au duc de Chartres \ au retour de sa campagne sur mer et, à vrai dire, l'époque du « voyage d'Italie » marque, dans
I. Plus tard, la duchesse d'Orléans aflirmera qu'elle avait été en Italie parce que son mari devait être envoyé sur les côtes de ce royaume, et que la Cour avait changé cette destination pour vexer le prince. Réponse à la Conjuration de Montjoie (par Rouzet de Folmon).
la vie de la duchesse de Chartres, une sorte de point culme.
Elle a vécu jusqu'ici, heureuse ou, tout au moins, dans l'illusion du bonheur. Elle aime, elle a été aimée, puis elle s'est crue aimée. De la Cour et de la ville, elle n'a point essuyé de procédés mauvais. Et c'est, au total, un plein épanouissement. Mais voilà que l'horizon s'assombrit et que les heures mauvaises vont sonner. Si, comme femme et comme princesse, elle a été épargnée, elle va, comme princesse et comme femme, recevoir dans son amourpropre et dans son amour de multiples coups d'épingle qui seront bientôt des coups d'épée. Et pour elle, c'en est fini des joies de l'existence.
C'est le moment, en effet, où — à côté de multiples désagréments — elle va peu à peu démasquer une femme qui fut étonnante par le mélange de ses erreurs et de ses qualités, une femme dont on a tant parlé, qu'on hésiterait à en parler encore, si ce n'était son rôle majeur et néfaste dans la vie de la duchesse d'Orléans : la trop fameuse comtesse de Genlis.
Nous nous contenterons, d'ailleurs, d'évoquer ici ce qui est peu connu du public et d'éclairer certains détails concernant ses rapports avec la princesse, sans revenir sur la biographie du « gouverneur de princes » qui n'a point manqué d'historiographes ^ Son nom est si intimement lié à
I. Le dernier en date, et de beaucoup le meilleur, est M. Jean Harmand qui, dans iV/" ^ de Genlis (1746-1830), Perrin. 1912, ouvrage couronné par l'Académie française, a donné une biographie excellente et très complète de M^e de Genlis, dont, cependant, il a peut-être un peu exagéré le rôle politique.
ceux du duc de Chartres et de ses enfants, que, jusqu'après sa mort, elle se survit à elle-même pour apparaître comme la souveraine occulte du Palais-Royal, et pour étouffer encore, sous sa personnalité débordante, la silhouette trop pâle de la duchesse de Charlres, ce dont elle ne s'est point privée de son vivant.
Quelques mois après son retour, la princesse a commencé une nouvelle grossesse. Depuis longtemps, il a été convenu que, si elle accouchait d'une fdle, M™e de Genlis serait nommée sa gouvernante. Mais autoritaire, jalouse sans doute d'une importance qui la rendra indispensable, celle-ci a demandé que l'enfant lui soit confiée dès le berceau et éloignée du Palais-Royal. La duchesse de Chartres a accepté, le cœur un peu gros. — D'ailleurs, elle-même n'a-t-elle pas été élevée loin de l'hôtel de Toulouse et ne comprend-elle pas tout ce qu'il y a de tristesse et d'isolement dans l'éducation des princesses? Puis, M^^^ de Genlis, forte de Fautorité que donne une nature impérieuse sur un caractère qui manque par définition d'initiative, a été assez habile pour convaincre la princesse qu'il était de son devoir de faire taire l'instinct maternel. Mais, dès lors, la duchesse souffre par celte femme et elle commence à douter de celle qu'elle a aveuglément aimée.
Car c'est depuis 1770 que M"^^ de Genlis tient au Palais-Royal une place dont l'importance va croissant.
Félicité du Crest de Saint-Aubin, tirée de l'obscurité et presque de la misère par le comte de Gen-
DUCHESSE D'ORLÉAXS 133
lis, neveu de ce maréchal de Puisieux qui est si lié avec les Penlhièvre et les d'Orléans, et qui l'a épousée au grand scandale de sa famille, est de celles dont le caractère complexe n'est point déchiffré en un jour par une ingénue comme la duchesse de Chartres. Hàtons-nous d'ajouter que ce caractère ne saurait être non plus analysé en quelques lignes. 11 est insaisissable et fuyant. ^[me cle Genlis est une femme qui dès l'enfance apparaît « en attitudes » et à qui — si l'on peut ainsi parler — il est naturel de ne l'être pas. Il est difficile de démêler chez elle la part du bien et du mal, celle de l'artifice ou des qualités natives. 11 y en a de très réelles. On les mettrait volontiers en lumière si M^^® de Genlis nous avait laissé ce soin, mais il faut avouer que, si les Mémoires sont généralement des auto-apologies, M^^ de Genlis a atteint le suprême du genre, et que, là comme dans toutes ses œuvres, elle a cherché la perfection. Reconnaissons que cette fois elle l'a trouvée. Elle s'est si bien vantée soi-même, qu'après elle on ne peut plus rien trouver à dire, sinon qu'elle a eu de puissantes qualités d'éducatrice et qu'elle a formé le roi Louis-Philippe.
Au chapitre du privé, c'est autre chose. M^^^^ de Genlis a tellement vanté la vertu, elle l'a tellement prônée par toute l'Europe, elle en a tellement placé dans ses livres, dans ses comédies, dans ses proverbes, dans ses Mémoires, que, par suite peut-être d'un phénomène d'extériorisation excessive et regrettable, il ne lui en est plus resté tout à fait assez pour elle-même.
M. de Talleyrand affirme, avec la froide ironie qui lui élait coutumière, « qu'elle cédait vite pour éviter le grand scandale de la coquetterie ». Au demeurant, ne la jugeons point sur cet article. Nous ne savons jamais ce qui se passe dans un cœur humain, avant qu'il cède à la passion, et si nous pénétrons ici dans son « jardin secret », c'est en ce qui concerne nécessairement ses rapports avec notre héroïne :
J'ai dit plus haut qu'en arrivant au Palais-Royal, la duchesse de Chartres n'avait trouvé aucun appui. Si fait. Elle s'était bientôt jetée à corps perdu dans les bras de M°^® de Genlis, nommée sa dame d'honneur, alors que son mari recevait le titre de capitaine des gardes du duc de Chartres. Avec une candeur qui fera sourire peut-être, mais qui n'est pas exceptionnelle en pareille occasion, elle avait cru rencontrer un ange gardien dans celle qui allait devenir le mauvais génie de son mari.
Il n'y avait pas de services que, depuis lors, ^jme de Genlis ne lui ait rendus. Très vite, celleci avait deviné chez la princesse une de ces natures faibles qui s'appuient nécessairement sur une inférieure indispensable. Il est probable d'ailleurs, qu'elle avait aimé la princesse avant de la faire souffrir. Elle a écrit elle-même «qu'elle la trouvait charmante de figure et de caractère, car on n'a jamais vu de jeune princesse plus naturellement obligeante et d'une bonté plus parfaite ».
Bref, six mois après son entrée au Palais-Royal, M°i6 la duchesse de Chartres avait pour sa dame
d'honneur une affection presque despotique. C'est du moins ce que M^^^ de Genlis nous dit avec cette perfidie un peu doucereuse dont elle fait preuve dans ses Mémoires, quand elle parle de ses amies devenues ses ennemies.
Sans cesse la princesse l'appelle dans ses appartements quand elle est seule, ce qui est une faveur unique. « Ma conversation et ma gaîté lui plaisaient, dit-elle \ et je trouvais très attachantes sa bonté, sa candeur et sa sensibilité. On lui dit beaucoup de mal de moi. Elle n'en crut rien. Elle vit tant d'animosité contre moi, qu'elle reconnut sans peine le langage maladroit et passionné de l'envie. Elle me redit tout, elle me trouva de la modération et, j'ose dire, de la générosité, car je ne récriminai point. Je ne lui ai jamais dit la moindre chose contre les femmes qu'elle me dénonçait comme mes ennemies les plus acharnées, et, par la suite, je n'ai pas laissé échapper une occasion de rendre des services auprès d'elle à ces mêmes personnes. Cette conduite fut appréciée par M^i® la duchesse de Chartres. Elle s'attacha à moi avec une espèce de passion qui a duré dans toute sa force plus de quinze ans, et je puis dire avec une parfaite vérité que mon cœur y a répondu avec toute l'énergie et tout le dévouement dont il est capable quand il aime. Ce fut là le premier motif de l'ardente jalousie dont j'ai été l'objet pendant neuf ans au Palais-Royal -. »