‹ Louise-Marie-Adélaïde de Bourbon Penthièvre, duchesse d'OrléansChapitre 73 sur 168 · I. 19 juillet · texte numérisé non relu

I. 19 juillet

amour, dans quel état vous étiez hier ; en vérité j'en ai été effrayée. Eli bien, moi, j'avais alors plus de force qu'aujourd'hui; je vous voyais, vous étiez là, vous n'y reviendrez plus. Je n'y serai plus à côté de vous, dans vos bras, mon cher ami. Cette idée est bien cruelle. A quel point nous sommes nécessaires l'une à l'autre. Non ! je ne vis pas éloignée de vous. Oh ! mon enfant ! mon cœur, pour s'aimer avec un tel excès, pour s'y livrer si entièrement, il faudrait être sur de ne se jamais quitter plus de deux jours !

« Je vais me coucher, j'ai grand besoin de repos. J'ai un mal de tête affreux. M^^ de Chartres se lave la bouche avec de l'éther, le salon est empoisonné, j'y meurs. »

Le lendemain, elle écrit à M^^^ de Montesson : « M^^ de Chartres a mal aux dents, et je soupçonne qu'elle s'ennuie encore plus qu'elle ne souffre. Elle se plaint, boude, gronde, boit de l'éther et perd des bobines au trou-madame. Nous lisons Racine et M»^^ je Sévigné que vous n'aimez pas, ce qui me fâche, car nous en sommes tous charmés. Cependant, je vous assure que je verrai arriver san& chagrin le mois d'août. »

Puis elle écrit encore des lettres brûlantes au prince qu'elle appelle « mon petit cœur, mon cher et charmant en tout ». Et alors le prince, qui, vis-àvis de sa femme, conserve généralement les formes aimables du galant homme, perd cette fois la tête. Sous le coup de la passion, il devient brutal et il écrit à M^^ de Genlis, au sujet du mal de dents de la princesse : « Je voudrais bien que le chevalier

[de Durfort] m'apprît demain qu'on lui a arraché toute la mâchoire, je ne serais même pas fâché que la langue fût partie avec. »

Mais bien vite, M^^^ deGenlis, qui est une femme de goût, met un freina celte intempérance de langage. Elle fait Téloge de sa victime et, dans une certaine mesure, elle s'empresse de réparer, en prenant la plume de la main droite, le tort que commet la main gauche.

An moment de la naissance du duc d'Enghien, elle écrit le 2 août i;-^^ au duc de Chartres, au sujet de sa femme si triste d'avoir perdu son premier-né :

« M°^® la comtesse de Chartres a une très belle âme ! qu'elle est pure, honnête et sensible ! Ecoutez là-dessus un détail qui m'a frappée et qui vous touchera 1 C'est au sujet de M™^ la duchesse de Bourbon ; d'abord, en apprenant qu'elle était heureusement accouchée d'un garçon, elle s'est livrée à une joie aussi vive que franche, et rien ne l'a ramenée à une comparaison affligeante ; ensuite, en lisant votre lettre où vous paraissez inquiet de la santé de l'enfant, elle a fait alors un retour sur elle-même et s'est mise à pleurer, en se rappelant combien il est cruel de perdre son enfant. Ce trait dit tout. Il peint un cœur aussi noble, aussi généreux que tendre. Je vous prie d'y réfléchir. »

De pareilles lettres laissent rêveur. Les détracteurs de M°^^ de Genlis croient simplement que c'était une hypocrite. J'ai bien peur qu'ils ne se trompent pas tout à fait... et cependant ! J'estime surtout qu'elle était « multiple» et « successive»,

DUCHESSE D'OBLÉAyS 139

«que celte femme écrivain faisait du « roman moral » quand elle vantait ^l^^ de Chartres, tout aussi bien qu'elle faisait du « roman passionnel » en écrivant à M. de Chartres, el qu'elle jouait assez bien chaque fois son personnage pour consentir à oublier le précédent. Ah! ces tempéraments littéraires qui échappent aux lois communes, comme ils sont toujours déroutants !

Mme (Je Genlis était persuadée que ses bontés pour le duc de Chartres étaient un secret pour l'entourage des princes. En quoi elle se trompait'. Là encore, nous avons des textes. Dès le 24 juin 1772, ia duchesse de Bourbon écrivait à M^^ de Barbantane, alors que le duc et la duchesse de Chartres étaient en séjour chez elle à Chantilly : « ... M. de Clermont-Gallerande dit un soir à souper en parlant de ce que mon frère n'avait pas empêché Madame votre fille (la comtesse d'Hunolstein) de mener la calèche où il était, qu'il lui avait donné pour raison qu'il ne pouvait résister à lafemme qui savait le mener. Tous les yeux se tournèrent sur M^ie de Genlis et sur lui. Pour moi, je baissais les miens, jugeant bien qu'ils devaient être embarrassés et craignant que M°ie la duchesse de Chartres ne remarquât quelque chose -. . . »

Non, elle n'a rien remarqué, la pauvre petite duchesse, puisquaussitôt après le retour de Forges, elle écrivait de Chantilly, où elle allait encore

1. Cf. pour tout ce qui précède « L'Idylle d'un Goiwerneiir » par Gaston Maugras. M°" de Genlis a peur que son secret soit surpris par M. de Durfort.

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