CHAPITRE YI
Le Palais-Royal. — Entourag^e de la princesse. — Sa vie de chaque jour. — Le théâtre, les soupers, les œuvres de miséricorde. — Goût delà princesse pour l'étude. — L'anecdote du Saint-Esprit. — Présentation du duc de Valois. — Voyage à Spa. — M'"^ de Chastellux. — Mademoiselle. — M°^^ de Buffon. — Exil à Villers-Cotlerets et au Raincy.
Quels sont alors les familiers de la duchesse d'Orléans? Comment vit-elle dans ce cadre de luxe et d'élégance, dans ce foyer intense du Palais- Royal, où (( bat le cœur de Paris » à la veille de la Révolution?
Pendant celte période brillante, nous rencontrons dans ses entoms une société très choisie. Tout d'abord, ce sont les personnes de sa Maison. Celle-ci est très simple : une dame d'honneur, trois dames de compagnie, un aumônier, un secrétaire. Même sobriété dans le service : une première femme de chambre, trois femmes de chambre, une femme de garde-robe, deux valets de chambre. Nous sommes loin des « parasites » de Versailles dont Taine nous a laissé le curieux dénombrement.
La dame d'honneur est M^^® de Rully, la petite « Reuillette », que nous avons déjà rencontrée au moment du voyage d'Italie. On pourrait souhaiter peut-être une femme de plus de poids
dans une charge aussi importante. C'est toujours une enfant. Elle est gaie, naïve, enjouée. Son mari, colonel au régiment du Maine, est souvent retenu'en Corse, où il sera assassiné parla population révoltée, le 19 août 1790, et ces longues absences nécessitent un consolateur. Tel est du moins l'avis de M°^e de Rully, qui, dit-on, n'a pas le courage de tenir rigueur à M. de Piennes, qu'elle épousera plus tard dans la tristesse de l'exil ^
Les dames de compagnie sont M^^^^ de La ^Yoestine, fille deM°^^ de Genlis, beaucoup plus sympathique que sa mère et très aimée de la princesse, M°^® de Saint-Simon et M^^^ de La Charce.
M°^® de La Charce ^ qui est entrée au Palais- Royal par la protection de sa cousine, M°^® de Blot, pousse jusqu'à la suprême puissance vis-à-vis de sa maîtresse ce véritable « culte » que l'on rencontre souvent dans l'entourage des princes. Elle lui est tidèle dans la prospérité, elle lui demeurera fidèle dans l'adversité, et pendant l'exil, on la pourra ranger au nombre des courtisans du malheur. Sa bonté, sa douceur, sa vertu, sont d'heu-
1. Françoise-Pauline-Forlunée de Chauvigny de Blot du Vivier, veuve d'Antoine-Charles-Gabriel de Montessus, comte de Rully, épousa Louis-Marie-Céleste, duc de Piennes, puis duc d'Aumont, favori de Louis XVIII en exil puis en France, mort en i83i. Elle vécut en émigration dans l'entourage des princes à Mitau, Waldeck, auprès de la comtesse de Provence, Londres et Hartwell (Communication de la famille de Montessus de Rully).
2. Nous retrouverons souvent M"'^ de La Charce. Adélaïde- Marguerite Pajot de Juvisy, iille d'un receveur général des finances, avait épousé, le 28 mars 1775, J.-F. de La Tour du Pin, A'icomte de La Charce, brigadier des Armées, gentilhomme du Comte d'Artois.
reuses qualités pour la compagne de choix d'une princesse, mais elle est incapable d'exercer une influence heureuse sur celle-ci, car elle est ellemême un peu trop... incolore K
Puis, à côté des dames attachées à la duchesse d'Orléans, il faut citer toutes celles qui ont leur logement et leurs droits d'entrée et de souper au Palais-Royal, les anciennes dames d'Henriette de Gonti, duchesse d'Orléans, que nous connaissons déjà, leurs parents plus ou moins attachés aux d'Orléans, leurs protégés, leurs « clients », leur suite -. Tous les membres de cette société sont unis étroitement entre eux par des alliances, des parentés, des affinages. Des générations se succèdent au Palais-Royal. Tel courtisan, jouissant d'une charge importante, s'évertue à placer auprès des princes ses cousins pauvres et ses arrière-cousins de province. Et à étudier de près les parentés qui rapprochent les unes des autres les femmes de la société du Palais-Royal, on pourrait une fois de plus tirer des conclusions sur la force extraordinaire que l'esprit de famille a développée dans notre Ancien Régime.
Parmi les compagnes les plus chères de la du-
1. Cf. Souvenirs d'émigration de la marquise de Lage de Vo- LUDE. Passini.
2. La maison de la Princesse était montée sur un train modeste : une dame d'honneur, trois dames de compagnie, un aumônier, un secrétaire, une première femme, trois femmes ordinaires, une femme de garde-robe et deux valets de chambre (Almanach du Palais-Pioyal). Les hommes logés au Palais- Royal vers 1780 étaient le Chevalier de Durfort, le Comte d'Osmont, M. de Monsigny, le Chevalier de Mornay, le Marquis de Barbantane, le Duc de Lauzuin, etc.
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chesse d'Orléans, qui posséda véritablement le culte de « l'amitié innombrable », il y a U^^ de Pons ^ la vieille M^^^ ^je Montboissier % la délicieuse M^^e de Séran ^ qui fut l'amie platonique de Louis XV, et sa fille, qui deviendra M^^^ de Juigné, M^e de Ginestous ' et ses parentes, M^^^s de Guébriant et de Lage, amies de M°^e de Lamballe, M°ie de Boufflers ^ et sa cousine, M°^e de Castéras, mère de M^^^ de Buffon, M^^^ de Clermont-Gallerande, rieuse, espiègle et bavarde, et M°^^ d'Hunolstein, la jolie fille de M^® de Bàrbantane ^ qui expiera chèrement dans un cloître une jeunesse un peu dissipée.
Et derrière cette cohorte brillante il convient de ne pas oublier un personnage d'importance qui jouit d'une situation privilégiée au Palais-Royal. La princesse l'honore d'une affection particulière, et
1. Emmanuelle de Cossé-Brissac, mariée au marquis de Pons Saint-Maurice, lieutenant-général, ambassadeur en Suède, etc.
2. Marie-ÉIisabeth Boutin (ûlle d'un receveur général des finances), mariée à Philippe de Montboissicr-Beauffort-Canillac, gentilhomme du duc d'Orléans.
3. Julie de Bullioud, comtesse de Séran, joua un rôle important auprès du roi Louis XV. Elle était la commensale du Palais-Royal. Qu'on me permette de renvoyer le lecteur à mon volume : M"^« de Sonza et sa famille.
4- Le comte de Ginestous, lieutenant des Gardes du Corps, épousa en 1771, Marie Geronima Celesia, noble Génoise. La marquise de Guébriant, née Kergariou (1784-1791) et la marquise de Lage de Volude, née Kergariou (1764-1842), étaient de la grande intimité de M^e de Lamballe.
5. La marquise de Boufflers, née Beauvau (1712-1786). Il sera plus tard question des autres « dames ».
6. La marquise du Puget de Bàrbantane, née Vierville, mère du général de Bàrbantane, de la comtesse d'Hunolstein et de la comtesse de Vauban.
c'est à qui le gâtera davantage. C'est un nègre. Il est tout petit et il répond au nom glorieux de Scipion.
Moins ingrat que Zamor vis-à-vis de M^^^ du Barry, Scipion est très attaché à sa maîtresse, qui, d'ailleurs, a toujours eu un nègre auprès d'elle, et dont le caractère assez enfantin s'amuse de ce vestige un peu barbare des cours lointaines du moyen âge. Scipion est un nègre très authentique, qu'un éminent personnage, M. Chardon, intendant de l'île Sainte-Lucie, a fait spécialement revenir pour elle des colonies*. Tout lui est permis. C'est lui qui dit à la princesse de Conti, très solennelle personne : « Madame, pourquoi avez-vous un si grand nez? » Et quand on veut l'emporter, il s'obstine à répéter : « Je veux savoir çà », puis il se débat jusqu'à ce qu'on l'ait a tiré de la pièce » en s'écriant : « C'est que je n'ai jamais vu un nez si long M »
... L'énuméralion des amies de la duchesse d'Orléans était nécessaire pour établir un point important. C'est que, dans l'ensemble, sa « coterie » n'est pas hostile à celle de la Reine. Dans l'une et dans l'autre, on retrouve beaucoup des mêmes noms. De plus, deux traits d'union existent entre Marie-Antoinette et celle que le peuple lui oppose souvent — et cela malgré elle — comme une rivale, très populaire : M^^^^ je Polignac, dont on a
1. Le duc de Penthièvre donnait 24 livres par an de gratification à « la femme qui soignait Scipion ». Archives particulières.