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LE LAZARET

dans les alliances lui avaient fait prendre une extension redoutable dont les progrès furent arrêtés par la création du Lazaret.

Fait très curieux, la lèpre n'est pas toujours héréditaire, elle saute quelquefois plusieurs générations pour reparaître à plusieurs années d'intervalle. Mais, règle absolue, en recherchant la lignée de tout nouveau cas, on est sûr de retrouver un cas de lèpre dans la parenté.

La question de la contagion est aussi fort discutée et même absolument niée, car, depuis la fondation de Tasile, aucune des personnes qui y sont employées n'a été atteinte de la maladie.

Tels furent les principaux renseignements que nous pûmes obtenir.

Notre visite touchait à sa fin, après avoir remercié la sœur directrice de sa bienveillante complaisance, nous traversâmes de

nouveau le jardin où les pauvres lépreux fumaient tranquillement leur pipe au soleil Quelques cigares que nous distribuâmes, nous valurent leurs chaleureux remerciements et tout eu songeant au temps lointain où ces pauvres infortunés parcouraient les rues, une clochette attachée au cou pour prévenir les passants de s'écarter de leur chemin, nous sortons de cet asile du malheur.

Une fois dans la campagne, nous respirons lair pur et la brise saline de Tocéan et nous jetons un dernier regard sur la porte de cet asile à laquelle ne manque que le sinistre frontispice que le Dante a placé à celle des enfers :

Ogni intrate lasciate la speravza.

LES PÊCHEUES CANADIENS.

C'est une terrible vie que celle des pêcheurs canadiens. Il faut avoir vécu au milieu d'eux pour comprendre et admirer ces luttes contre les éléments, ces actes d'héroïsme obscurs dans lesquels Thomme seul aux prises avec la tempête cherche à lui arracher sa proie.

Les longs récits du soir dans les pauvres cabanes des Acadiens, des Français, comme ils s'intitulent avec orgueil, sont un vrai martyrologe des victimes de la grande mangeuse, de la mer, leur ennemie et leur passion. Quelquesr-unes de ces tempêtes sont devenues légendaires parmi eux et mieux que toutes éphémérides marquent les étapes de leur rude et pénible existence. Sans être sceptique, j'avoue que je m'attendris assez diiBcilement ; néanmoins je dois dire que j'ai été profondément touché par le récit d'une tempête célèbre que me fit un jour un vieux pêcheur de Shippagan, petite ville du comté de Gloucester. Ce récit est resté gravé dans ma mémoire et je ne puis résister à l'envie d'en faire connaître quelques traits.

Il y a une trentaine d'années, quelques pêcheurs de Shippigan étaient sortis pour pêcher la morue au Banc des Orphelins. Ce

nom seul ne donne-t-il pas le frisson ? — Presque tous avaient amené avec eux leurs garçons, de jeunes enfants qui aidaient à la manœuvre et commençaient ainsi leur apprentissage de la vie.

La pêche avait été belle, le ciel était radieux, chacun s apprêtait à retourner à la maison, lorsque tout à coup le ciel se couvre, le vent commence à souffler et les pêcheurs se préparent à tenir tête à Forage.

En quelques minutes l'ouragan éclate avep furie, la flottille est dispersée et chacune des petites barques devient le jouet de vagues énormes qui menacent de les engloutir.

— Un grand nombre disparaissent dans les flots. — Quelques-unes plus heureuses peuvent pousser jusqu'au port où se répand bientôt la triste nouvelle. Toute la population accourt sur la grève, on veille toute la nuit pour ramasser les cadavres poussés par

la mer et le lendemain on en comptait 79, sur 125 pêcheurs qui étaient partis.

Impossible de décrire les pleura des femmes et des enfants, le désespoir de toute cette population, le spectacle atroce de ces vieux marins racontant leur douleur.

Un malheureux père ramène deux cadavres. Au milieu de la tempête sa barque a chaviré, il a pu sauter sur la quille, mais ses deux lils sont tombés à Veau. Il plonge et les ramène à flot, mais ce ne sont plus que deux cadavres. Malgré tout, le père veut absolument les faire ensevelir et les ramener au port. Il prend sa cravate, et avec elle il attax^he les deux cadavres corps à corps par le cou, puis il les place sur la quille à côté de lui, chacun pendant d'un côté. C'est dans ce funèbre appareil qu'il revient au port.

XJn autre qui avait avec lui son fils, son

jeune enfant, chavire également et se sauve en sautant sur la quille. L'enfant qui est dans la cabine ne peut sortir et se trouve • enfermé. Le malheureux père entend ses cris à travers les parois du bateau, mais que faire ?

Il s épuise en vains efforts pour arracher les planches, mais il est sans outils. Pendant ce temps les appels sont plus pressants et plus désespérés. Le père se désole. Enfin on touche terre, on accourt, on retourne la barque, on ouvre la cabine. L'enfant venait d'expirer.

Tout ceci est raconté avec une telle simplicité, sans émoi ni colère, que le cœur se serre réellement.

Ce sont les mêmes hommes qui vont s'enfermer tout un hiver dans leurs tristes cabanes, sans pain quelquefois.

Les années mauvaises se succèdent et

chaque fois on vient demander des secours pour ces pauvres gens. Je souhaite toujours que ces demandes réussissent, car je vous assure que quand on a vu de près de tels hommes, c est presque les larmes aux yeux qu on lit ces chiffres froidement alignés dans les rapports officiels et qui signifient dans leur sécheresse qu'il y aura peut-êt^e encore bientôt de pauvres Canadiens qui mourront de faim.

LA

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