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vite d'accord sur le plan à suivre : voyager à pied le moins possible, tâcher d’escamoter des passages gratuitsen trains de marchandises quand faire se pourrait, enfin s'arrêter aux centres ouvriers pour gagner quelques piastrss, refaire les provisions de bouche et s'avancer ensuite de quelques milles dans les trains, en payant.
Mes compagnons possédaient les notions les plus étendues sur ce genre de pérégrination qui leur avait utilement servi depuis 1871, à faire tout le tour des Etats-Unis ; ils m'épatèrent immédiatement de la profondeur de leur science. Je me mis entre leurs mains et le lendemain matin, nous quittions Houston à destination d'Orange City, sur la rivière Sabine, frontière du Texas et de la Louisiane.
C’est le centre de l’industrie du bois dans
cette région, c’est là que fonctionnent tou-
tes les scieries qui reçoivent les billots du Nord du Texas et de la Louisiane.
Nous espérions y trouver quelqu'ouvrage qui nous permit de continuer la route.
Cette première étape devait se faire en deux fois. D'abord nous devions gagner, avant la nuit, Beaumont, où s'arrêtent tous les trains de marchandises pour prendre du bois ou de l’eau, et nous pensions à la faveur de l'obscurité pouvoir trouver place dans un wagon vide à destination d'Orange City.
Le terrible chemin de Damas commençait. J'en pris bien vaillamment mon parti.
Le baluchon sur l'épaule, nous nous mîmes en route, Les milles succédaient aux milles, tous aussi insignifiants et monotones. La prairie roussie était sans fin de chaque côté, l'horizon était bordé par une ligne d’une
rectitude désespérante, et nous allions tou-
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jours,à la queue leu leu sur la voie,enjambant les traverses, sans mot dire, ne nous arrètant que pour allumer la cigarette de la désolation.
Vers le soir, nous étions à Beaumont: une maison, une seule, un magasin, bureau de poste, banque, cantine, ete., c'était là la concentration de la civilisation texienne.
Il nous fallut nous tenir à l'écart de cet oasis, où venaient se réconforter les employés du chemin de fer et où notre présence eût pu etre signalée, ce qui aurait considérablement dérangé nos plans. Nous nous installâmes derrière une immense ranwée de cordes de bois, attendant le train bienfaiteur. Le soleil était tombé, et dans la belle clarté des nuits du Sud, nous cherchions à percer le lointain, pour apercevoir
la fumée de la locomotive qui nous appor-
terait le salut,
Enfin, l'immense disque flamboyant qui précédait le train apparut d'abord comm une étoile insignifiante, puis grossit et grossit encore. Tout s'arrêta à côté de l’immense réservoir qui nous protégeait ; les mécaniciens, chauffeurs et hommes d'équipe descendirent, installèrent en place le tuyau de pompe et laissant de service le personnel nécessaire pour l'empilage du bois dans le tender, s'en allèrent à l'unique magasin étancher la soif causée par le trajet qu'ils venaient de faire.
Le moment était propice et tous trois, passant du côté opposé à la station, nous sautâmes de suite dans un wagon vide. Se blottir chacun dans un coin et s’accroupir sans souffler mot fut l'affaire d’un instant. On eût entendu courir une souris. Après bien des minutes d'angoisse, le train se mit
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Ce que dura ce trajet, je l'ignore. La nuit était fraîche ; le train marchait toujours. Que faire dans un char à moins que l'on ne songe! Je pensais aux bons petits soupers parisiens envolés, aux moelleux fauteuils de l'Opéra, aux boulevards à minuit, à bien de choses dont la jouissance et la dépense aussi exagérée que répétée m'avaient voué à ces pérégrinations exotiques.
Lorsque le matin fut venu, nous approchions d'Orange City, et il fallait redoubler de précautions. Le train s’engagea sur l’im-
mense pont qui couvre la rivière Sabine, et,
{ en arrivant de l’autre côté, tous trois, profi-
tant d'un temps d'arrêt, nous touchâmes terre, heureux d'être délivrés de cette prison.
Nous voilà donc à Orange City : curieuse
ville, ville nouvelle ; sur la rivière, rien que
des scieries, rien que des goïlettes en chargement; dans la ville, rien que des saloons et des boarding-houses. La population est mêlée, du moins, c'est un euphémisme. Là se tiennent les bandits des deux Etats limitrophes, toujours prêts à passer le pont et à se protéger en mettant la rivière entre eux et les autorités. En plein midi, sur la terrasse d’un hôtel, j'ai vu deux de ces gaillards sortir froidement leurs pistolets, tirer sur an pauvre tramp qui s'était engagé à pied sur le pont et l’abattre raide. Ils avaient parité entre eux, l’un qu'il tomberait sur le nez, l’autre sur le dos.
Notre premier soin fut de trouver de l'ouvrage. Ce n'était pas facile, mais je fus assez fûté pour en dénicher. En vertu du principe de protection personnelle, je croyais
que la fabrication du bardeau devait être
une industrie beaucoup moins éreintante
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que la fabrication de ces immenses madriers que je voyais hisser à grand renfort de chevalets sur des piles de 40 à 50 pieds.
J'avisai done un de ces établissements, où l’on m'accepta avec empressement :
la main d'œuvre était rare. Le salaire était de une piastre et demie, dont cinquante cents pour la pension. On couchait à la manufacture. J'abandonnai mes amis à leurs recherches et transportai mon bagage à la cabane qui devait me fournir une hospitalité très écossaise, car le patron appartenait à cette race patriarcale.
Mes deux compagnons de route n'avaient pas eu la chance de trouver du travail, mais ils vinrent me rejoindre et moyennant une modique somme de vingt-cinq cents furent admis à partager la susdite hospitalité, Nous étions éreintés et dès que la nuit fut
venue, nous nous étendimes dans les nom-
breux lits qui garnissaient les parois de la cabane,
Vers huit heures, les hôtes de la place commencèrent à rentrer, plus ou moins éméchés et plus ou moins braiïllards. Ils s’assirent autour de l'unique table qui ornait notre appartement et commencèrent à discuter les mérites relatifs de leurs revolvers ; ils se les passaient de main en main, et nous
“autres, pauvres victimes, couchés en face d'eux dans nos lits, nous étions destinés à servir fatalement de cible à leurs imprudences. Pour moi, je me cachai la tête sous mon oreiller et restai là, m'attendant toujours à attraper à travers ce bouclier quelque balle égarée. Crac ! cela ne manqua pas. Au bout de dix minutes, un coup partait et la balle allait se loger dans la cloison, à deux pieds au-dessus de la tête de mon voisin qui tremblait comme une feuille moi aussi
d'ailleurs.
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tif qui nous permit de nous assoupir profondément,
Le lendemain je me mettais à l'œuvre.
C'était la première journée de travail manuel de ma vie ! Je fus installé dans un couloir large de trois pieds environ, où s’entassaient, une fois découpés, les billots de cypre destinés à la confection des bardeaux.
Mon rôle consistait à recevoir de l'étage supérieur, aussitôt qu'ils étaient débités, les blocs de cypre et à les empiler dans le couloir. La difficulté était que je devais veiller à ne pas laisser tomber les blocs par terre, d'abord pour protéger mes pieds, puis afin d'éviter, en me baissant pour les ramasser, d'en recevoir d’autres sur la tête. Il me fallait donc les rattrapper au vol et les em-
piler de suite. Pour qui à vu ces blocs
énormes de cypre luisant, il est facile de comprendre dans quel état se trouvaient mes mains au bout d'une heure de ce travail. Un bloc m'échappa, tandis que je me baïssais, deux autres me tombèrent sur le dos et les reins. C'était trop dangereux et jy reuonçai. Je pris mes jambes à mon cou et me sauvai bien vite sans dire un mot.
Les blocs doivent s'empiler encore si on ne les a pas arrêtés.
Pour un premier essai de regénération par le travail personnel, c'était certainement peu réussi et, la mort dans l'âme, je retournai à la pension chercher mes bagages et raconter ma mauvaise fortune à mes compagnons. Eux aussi étaient bien tristes. Toute la matinée ils avaient cherché vainement du travail.
Notre parti fut vite pris et le soir même
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