‹ Louisiane, Mexique, Canada [microforme]Chapitre 6 sur 53 · HET · texte numérisé non relu

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dant ces quelques jours allait nous être payé en bonnes espèces sonnantes et trébuchantes, aussi, quelle ne fut pas notre déconvenue de recevoir seulement en paiement, un bon payable à la Nouvelle- Orléans, à la direction des travaux et qui ne pouvait être échangé dans aucun autre bureau.

La guigne nous poursuivait : il nous fallait en prendre notre parti.

Cette fois j'étais bien décidé, coûte que coûte, à me rendre directement, sans autre arrêt, au bout du voyage, à pied, pedibus cum jambis, suivant l'argot du collège.

Mon avis fut partagé par mes compagnons et après nous être encore une fois lesté l'estomac avec nos camarades improvisés, nous disions un adieu à la section de Mermenteau et repartions pour la dernière

longue, interminable étape.

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Ce qu'elle fut triste et pénible je le laisse à juger à ceux qui ont parcouru cette contrée jusqu'à Morgan City, en plein mois de juillet, sous un soleil torride, sans eau potable, sans abri, sans secours. Comment nous n'y somimes pas restés tous trois, quelle force nous à soutenus, je me le demande encore et bien des fois j'ai vu en rêve mes os dépouillés par les carencros louisianais, blanchir paisiblement sur le talus du Tx. & La. R. R. Nous sommes ainsi passés à Lafayette, Cypremort, la Nouvelle fbérie, nous avons arpenté toute cette route, sac au dos, marchant autant que possible la nuit, nous reposant le jour lorsque nous trouvions un peu d'ombre.

Dans ces merches de nuit, j'ai constaté plus d’une fois cet hypnotisme épouvantable, accablant, causé par l'immense lanterne

flamboyante qui se trouve à l'avant des

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locomotives américaines. Lorsqu'au sein de la nuit, dans l’obscure clarté des étoiles, au milieu d'un calme sinistre que ne troublent que les beuglements du bullfrog ou les clapotements des Caïmans dans les fossés, on entend au loin le tremblement des rails, il n'y à pas à s'y tromper, le formidable engin s'avance : tout-à-coup apparaît un globe de feu rutilant, un bolide, qui marche droit sur vous, vous enveloppe de sa clarté, vous cloue sur place.

Plus il s'avance, moins vous pouvez bouger.

Cette flamme vous attire, vous magnétise ; il faut un effort de volonté incroyable, il faut une énergie brusque pour se détacher de cette épouvantable fascination et encore n'est-ce qu'à la dernière minute que linstinct de la conservation triomphe de la d., mination absolument hypnotique produite

par la lumière. Si l’on ajoute pour ma part

l'état de faiblesse inhérent à la fatigue du

. Ml voyage et aux privations, on compren Îra Lu sans peine que j'en étais arrivé à ne pas oser ; 1 regarder en face un train venant sur moi et

à m'asseoir sur le côté de la voie, le dos LRU tourné à la lumière, jusqu'à ce que le train fût passé ; je crois que sans cela je me serais

jeté sous les roues.

Et pourtant, nous avons eu la note gaie

dans nos malheurs, nous avons ri dans nos | : il infortunes !

À la Nouvelle Ibérie, où nous étions arri- À L vés un matin, nous avions résolu d’amélio- ! rer notre ordinaire, composé généralement de galette de maïs et de lait caillé. J'avais gi) conservé, dans la débâcle, un foulard de soie quil à grands carreaux qui fut mis aux enchères le ill et adjugé au prix fabuleux d’une piastre

et demie ; une fortune, quoi !

Cette fortune fut vite consacrée à l'achat

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d'une foule de boîtes de conserves qui constituérent le plus succulent repas que je crois avoir Jamais goûté de ma vie. Je me revois encore devant la porte d'un magasin dégustant avec mes compagnons notre festin, sous les yeux d'une vingtaine de négrillons épatés et sablant une bouteille de biere, la première qui eût touché nos lèvres depuis deux mois, à la santé de l’achéteur du foulard réparateur.

Un autre jour, nous approchions de la baie de Morgan, et là, nous pateaugions en plein marais; c’est la partie basse de la Lousiane, celle qui longe le golfe du Mexique, Nous étions encore à une dizaine de iles de Morgan City, lorsque la nuit nous prit, une nuit bien claire.

Nous avions le cœur plus léger, nous touchions au but, quatre vingt milles seu-

lement nous sépareraient bientôt du point

final, nous chantjons et sifions pour

tromper les jambes et l'estomac.

Autour de nous fourmillaient les hôtes du marécage ; les serpents, inoffensifs il est vrai, levaient au-dessus de l’eau des fossés, leurs têtes ::ointues, et dans les herbes somnolaient ;C -ocodiles à la tête plate et aux yeux ronds couchés sur le revers du talus.

Tout ce monde était parfaitement indifférent à notre passage, et nous avions maintenant l'habitude de ces compagnons qui chaque nuit assistaient impassibles au défilé de notre caravane, sur la haute voie ferrée d’où nous les dominions.

J'étais en tête de la marche ; tout à coup, une de ces idées d’espiègle de collège, de mauvais farceur, me passe par la tête et,

sans mot dire, je saisis une grosse pierre et

l'envoie raide sur le nez d’un gros poussif

pour

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de crocodile, dont la tête massive nous fai- : sait face de l’autre côté du fossé.

Aussitôt, l'animal atteint plonge dans l'eau avec le fracas d’un bœuf tombé dans :

une mare, et de tous les côtés, un même tapage se fait entendre ; presque sous nos so pieds, plus de dix crocodiles avaient sauté à l’eau, en vraies grenouilles effarées.

Quelle peur fut la nôtre, la mienne d’abord, puis celle des autres ! Nous avons bien couru plus d’un mille sans arrêter, sans souffler, sans regarder en arrière.

Si les crocodiles nous observaient, ils ont dû se payer une rude partie de rire ; mais ‘ enfin, ils n'ont pas bougé.

Sur les dix heures, nous arrivâmes à l’im- L mense pont qui couvre la baie de Morgan | sur une largeur d'au moins deux milles, un k. : pont à clairevoie naturellement, et nous

commençâmes cette périlleure traversée,

Vers le milieu du pont, je me sentis exténué ; cette eau qui miroite sous les'pieds,m'éblouissait, me tournait la tête. Je fus obligé de m'asseoir sur une traverse pour me remettre ; enfin, nous repartimes pour atteindre l’autre extrémité du pont, mais là, un brutal gardien nous empêcha de passer et nous prévint qu'il est défendu de traverser le pont à pied, et que nous allions être obligés de nous 1 r&uourner.

Cette fois c'en est trop; j'oppose une

force d'inertie triomphante, je suis disposé

à tout, même à être jeté aux fers, plutôt que de tenter encore une fois la traversée ; j'ob- RU tins gain de cause et on nous laissa passer. | ch La chance revint; dans la nuit passa un train de marchandise qui nous offrit un abri salutaire dans un de ses compartiments

vides et le lendemain matin nous étions à

la Nouvelle-Orléans, à Alger du moins, en face de la ville.

Voilà donc le salut !

Je courus de suite au bureau de la compagnie toucher mon fameux bon qui me mit cinq piastres en mains ; j'allai prendre un bain, me faire raser, acheter une chemise, faire cirer mes souliers et me présentai à dix heures au Consulat aussi propre que possible, maïs en tenue bizarre, pantalon et veston de toile bleue, chemise de flanelle et vastes souliers de travail.

M. d'Abzac me reconnut à peine, il me croyait mort, ma famille me recherchait et mes neveux croyaient que l'oncle d'Amérique avait trouvé la mine d'or.

Je les rassuraiï bien vite et après un repos de quelques semaines je me mettais à ‘étude du classement du coton, auquel je

n'ai guère trouvé d'attrait puisque je le

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délaissai ensuite pour le journalisme qui m'a mieux réussi que les autres essais.

Chaque histoire a sa moralité. Je ne conseillerai à personne de faire ce que j'ai fait, mais, quand à trente ans, un homme à mangé une tranche de vache enragée de cette dimension, son caractère se trouve rudement assoupli et ses caprices sont

calmés.

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