‹ Louisiane, Mexique, Canada [microforme]Chapitre 7 sur 53 · DE VERACRUZ A MEXICO · texte numérisé non relu

DE VERACRUZ A MEXICO

Les steamers qui arrivent, soit de New- York, soit d'Europe, entrent généralement à la Veracruz dans la matinée, quelquefois même d'assez bonne heure et la ville présente alors un aspect vraiment féérique.

Longtemps avant qu’on apercoive la Len $

ville, une masse noire surgit du fond de l'eau et masque entierement la grande cité qu'elle doit défendre.

Cette masse à laquelle tant de souvenirs sombres sont attachés est le fort de Saint Jean de Uloa, fameux dans l'histoire par les brillants faits d'armes dont il a été témoin,

Successivement pris et repris par les Espagnols, les Américains, les Français et les Mexicains, il est devenu aujourd'hui plus paisible et sert de prison politique en même temps que de postes de signaux.

Ce double emploi me rappelle même une méprise dont je ris de bon cœur aujourd’hui, mais qui, sur le moment, m'avait fait fris- Al sonner.

À la suite de certaine polémique que Javais eue, comme journaliste, avec le gou-

vernement mexicain, j'avais, après bien des

vicissitudes, été transporté au Fort Saint Jean de Uloa.

Mes aventures et mes transbordements 0 , e LA successifs m'avaient un peu troublé les . / LJ L . L3 idées, je l'avoue et je me trouvais dans un coin de ma casemate, faisant des réflexions A . .

amères et songeant'aux revers de la politique.

Tout à coup j'aperçus au milieu de la cour un mât immense autour duquel se faisait un mouvement inaccoutumé et je vis hisser au hauë de ce mât un immense drapeau rouge.

Je ne suis pas fort poltron de mon naturel, mais j'avais tellement entendu autrefois parler de drapeaux noirs pour les évasions drapeaux rouges pour les exécutions, que, l’avouerai-je à ma honte, je fus pris d’un

certain frisson dans le dos croyant que l’on

me rendait réellement les honneurs du drapeau.

De là à me voir aligné le long d'un mur il n'y avait qu'un pas.

C'était bête évidemment, mais dans certaines situations ce sont toujours les idées bêtes qui viennent les premières à l'esprit et j'étais Justement dans ce cas.

J'appelai l'officier de service et lui demandai en affectant un air dégagé quelle était la signification de ce drapeau.

Il me répondit que c'était un signal pour un navire en rade,

Cette réponse m’enleva un rude poids de dessus la poitrine.

Revenons à l'entrée de Veracruz :

À droite donc, le fort et à gauche une île déserte, l’île de Sacrificio, que les Français ne peuvent citer sans se rappeler de tristes

souvenirs.

C'est là qu'ont été enterrés les milliers de soldats morts à Veracruz du vomito pendant la terrible Intervention Française.

Aujourd'hui elle sert de Lazaret pour les navires qui sont en quarantaine.

Après avoir dépassé ces deux sentinelles, le navire ent:e dans la rade d'où l'on découvre la ville entière.

Le coup d'œil est grandiose.

Un long mur noir, ancien vestige de fortifications, aujourd’hui bien mutilées, forme le premier plan.

En arrière, dépassent les toits plats de maisons peintes en rose, en jaune, en bleu pâle, en vert tendre, dans des nuances insensées qui feraient rêver nn pâtissier parisien.

Au-dessus, dominent les dômes des églises, tout en briques émaillées, aux dessins mul-

ticolores, réflétant aux quatre coins de la

ville les rayons d'un soleil de cent vingts degrés.

Enfin, à l'arrière plan, perce la cime étincelante du pic d'Orizaba qui découpe, au milieu de l'air pur, son sommet couvert d’une neige marmoréenne.

La première visite que l’on reçoit à bord est celle de la Santé.

Cette visite de la Santé est peut-être un peu hors de saison.

Craindre d'apporter une épidemie dans une ville aussi sujette à caution que Veracruz, semble en eftet un comble.

Enfin, lorsque cette digne institution a jugé bon de permettre le débarquement, le voyageur se trouve aux prises avec une cinquantnine de forbans qui se disputeront l'honneur de transporter à terre sa précieuse personne,

Ce n'es sûrement pas le moment Île plus

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agréable du voyage surtout pour celui qui ne possede pas à fond la langue du Cid.

L'un s’emparera de son chapeau, l’autre de son parapluie, un troisième de sa personne et il se trouvera ainsi transporté per morceaux au quai de la douane.

Bien heureux s'il y arrive entier. En tous cas, il aura à payer pour chacune de ces parties de lui-même, le même prix que pour son entier, sous peine de destruction partielle.

Après avoir tout rassemblé, on passe à la douane, hargneuse et désagréable comme toutes les douanes du inonde,

Reste maintenant à se faire indiquer l'hôtel des Diligences, de las Diligenrias, dont le vieux nom n'est plus qu’un souvenir depuis que le progrès a tué ces instruments

de torture, et l’on peut enfin se dire, les

deux mains dans ses poches, qu'on est au Mexique.

Le train ne part que le lendemain matin, et l'on à ainsi toute une journée pour voir la ville et les environs même, et faire une première connaissance avec le pays.

Après un déjeuner tout à la frança.se, il est d'usage d’alier faire un tour au Paseo ou promenade publique. On prend pour cela la grande rue qui passe devant l'hôtel et l'on se dirige du côté qu'indique complaisamment un petit marchand de billets de loterie, toujours aux aguets des étrangers.

La vente des billets de loterie est, on s’en aperçoit vite, un des principaux commerces de Veracruz.

Du bateau à l'hôtel, le touriste s’en voit ofrir cinquante fois au moins, et il en prend généralement quarante-neuf, sinon

cinquante,

VERA CRUZ, MEXICO, EL PASO 49 au 4 Les rues de Veracruz sont très propres, a le pavé est bine et brûlé. Toutes les fenébin, 1 tres des maisons sont garanties du soleil par Or : des stores en toile grise brodée de rouge, qui inc À retombent pardessus le balcon et derrière lesquels les belles Veracruzaines se bercent :40, …. en fumant des cigarettes et en attendant le SeO 4. fiancé ou le x#ovio, our Dans la rue, beaucoup de monde ; tous les tel 1 magasins grands ouverts, chacun entre et lai- e sort. Le mouvement y est fiévreux. On de sé dirait que cette fourmilière humaine à hâte TS. : Ce terminer ses affaires pour aller respirer en 4 librement ailleurs. Costume national des ces hommes : la chemise et un pantalon de toile ! Plusieurs enfants circulent dans un état de oit à nudité absolue, mais comme leur peau est en | tannée par le soleil, leur nudité paraît moins on L inconvenante, Les yeux se reposent sur de à Jolies veracruzaines habillées à la dernière

mode parisienne—sauf la mantille, qu’elles portent à ravir.

Il est en cutre un mérite que nous serions honteux de ne pas signaler en parlant des veracruzaines, Cest celui d'avoir les plus jolis pieds du monde, quant aux yeux, inutile d'en parler, sans ccla elles ne seraient pas digne de vivre sous les tropiques.

Le Paseo où l’on arrive bientôt est une belle promenade bordée de cocotiers et entourée de bancs de pierre.

Elle n'a qu'un défaut c'est qu'il n’y va personne, que les étrangers.

À côté se trouve la plaza de toros, spectacle dont les Veracruzains sont fort friands.

Pour rentrer à l'hôtel on prend un tram- Way.

Pour six sous, c'est pas plus cher, on est admis à monter dans un immense tombereau

découvert et peint en Jaune qui constitue

le tranwia et vous dépose, sans encombre généralement, à votre hôtel.

Il n'est pas rare que pendant le trajet on aperçoive sur un tas d'ordures, un gros oiseau noir au cou déplumé qui regarde les passants d'un œil stupide en dépeçant une carcasse.

Ces intéressants bipèdes dont les attributious varient de celles du chiffonnier à celles de l’équarisseur sont en nombre incroyable.

Leur nom dans le pays est zopilote: en Louisiane on les appelle curencros.

Les ruisseaux, les terrasses des maisons, le toit des églises en fourmillent. Leur physionomie est repoussante, leur plumage lugubre, leur office dégoûtant. Ils dévorent les immondices et les cadavres des autres animaux avec une voracité inouie, La mu-

nicipalité protège leur existence par une

amende de $25 infligée à quiconque tue un zopilote.

Les zopilotes mènent une existence tres heureuse ; à l'époque seulement où l'on badiœconne les monuments, on les écarte en tirant des pétards, pour protéger de leurs souillures la peinture encore fraîche ; choyés et gâtés, 1ls se multiplient tellement que l'alcade décida un jour des hécatombes, on en tua des milliers, mais ils me paraissaient avoir comblé déjà les vides faits dans leur république.

Cet oiseau est d’ailleurs commun à peu près à toutes les villes de l'Amérique méridionale.

Au retour de cette promenade, le mieux qu'un voyageur ait à faire est de s'installer sous les arcades de l'hôtel dans un bon fauteuil, ayant devant lui une limonade com-

pliquée dont les Mexicains ont seuls le se-

cret, et en fumant un cigare où une cigarette suivant ses goûts, d'attendre l'heure du souper.

Après cette utile opération, reste à passer la soirée. Le moyen est facile, d'autant plus qu'il y en à qu'un qui est: d'allumer un autre cigare et d'aller entendre la musique à l’Alameda qui est juste en face de l'hôtel.

L’Alameda est la promenade fashionable.

La soirée est délicieuse. Une excellente musique Joue avec maëestria des airs classiques et la danse chérie des mexicains, la habanera. Sous le ciel tropical, merveilleusement étoilé, les mouches phosphorescentes voltigent comme des émeraudes électriques, de iolies femmes en fraîches toilettes blanches et cerises se promènent avec de jeunes gandins en costumes clairs, autour

de la place: les gros bonnets de la canne :

sucre et du tabac, étendus, dans de larges fauteuils, causent des affaires de la journée. Tout le monde fume, et la fumée bleue monte lentement vers la voie lactée intense, pendant que la brise de la mer caresse doucement les fronts découverts.

Après le dernier morceau, on sirote une dernière liinonade et l’on rejoint son logis, ar le train part pour Mexico à 6 heures du matin, Au moment de se coucher une première stupeur attend invariablement le voyageur novice.

Une moustiquaire est placée sur le lit et ce mot seul doit faire trembler les plus braves.

La plus belle vengeance que Dieu ait pu trouver contre l’homme qui avait falli est certainement d'avoir créé le moustique. J'en appelle à ceux qui ont eu maille à parler

avec Jui.

es | Le vomito negro, les scorpions, les ser- 6. pents à sonnette ne sont rien comparés à ce 1e ë fléau.

e, | Cent millions de point d'exclamation, les u- : interjections les plus véhémentes, tous les

oh ! les ah ! les ouf ' le aïe ! et les hélas !

ne #4 des langues humaines, réunis, combinés, éleis, L vés à la centième puissance, ne donnerait du : jamais qu'une idée imparfaite de lhorrible e- î supplice, de l’atroce torture, de la rage in- F4

le À cessante que vous font éprouver ces misérables insectes qui sont partout et ne sont

et nulle part, qui vous assaillent sans pitié, 18 vous frappent sans relâche, trompent tous

vos efforts, déjouent tous vos calculs, se

pu | rient de votre fureur comme de votre soufst ( france, et vous tenant haletant sous leur ai-

n ke guillon, insultent encore à votre défaite par

3 3 * une ironique fanfare. Au seul souvenir de

ce tourbillon d’aiguilles volantes, de ce si- LEA

Et

nes EE

ET

pe

ioun de flèches acérées et trempées dans un auc caustique, vous sentez un frisson courir le long de votre moelle épinière et vos cheveux se hérisser sur votre front. Si l’'Amérique eût été découverte au temps de Dante Alighieri, et que le grand poête eût pu expérimenter sur lui-même l'effet de la piqûre des moustiques, on aurait vu dans son enfer quelque imisérable damné, écumant et grincant des dents sous l'attaque de ces insectes.

La moustiquaire est le seul salut et ce n'est que là qu'il sera possible au voyageur de reposer en paix.

Qu'il la maudisse donc d’abord comme j'ai fait moi-même, il la bénira ensuite.

Tout le monde se lève de grand matin au Mexique et à Veracruz en particulier, c'est d’ailleurs le seul moment de la journée où il soit possible de vaquer aux affaires.

À cinq heures et demie, un fiacre primitif

vient à l'hôtel chercher le voyageur pour le conduire à la station.

Là, peu de frais, une petite station en bois, des employés qui fument des cigarettes et des hommes d'équipe qui se mettre à 7 pour porter une valise de 25 livres.

Sur le quai un détachement d'infanterie sac au dos est formé en bataille devant un long wagon jaune où est écrit £scoltu.

Tous les hommes ont d'honnêtes têtes de brigands et les officiers des binettes de Fra Diavolo.

Si vous vous informez on vous répondra que c'est l’escorte chargés de vous protéger en cas d'attaque du train.

Brrr ! !! cela fait froid dans le dos.

Enfin à 6 heures, la locomotive part et l'on dit adieu à la cité héroïque, la Ciudad heroica comme les mexicains appellent Ve-

‘acruz.

On ne peut quitter Veracruz sans parler d'un petit coin bien français de l'Etat de Veracruz.

Il y à longtemps que l’on se plait à crier sur tous les toits que les Français ne sont pas colonisateurs.

À force de l'entendre dire, les Français finissent par le croire.

Mais là, comme au Canada, la brave race française donne justement un démenti formel à cette vieille rengaine et prouve ce que sait faire le vieux sang gaulois.

Il existe auprès de Veracruz deux splendides colonies françaises qui font l'orgueil des populations mexicaines et que l’on doit citer à coup sûr comme un des plus brillants exemples de ce que peuvent la volonté, le courage et l'intelligence du Français trans-

porté à l'étranger.

Ce sont les colonies de Jicaltepec et San Rafael.

En 1833, quelques familles françaises, presque toutes franc-comtoises, partirent de Dijon et vinrent s'établir à Jicaltepec, sous la direction d’un français, M. E. Guenot.

Là, elles commencèrent à cultiver le mais, le tabac et la vanille.

Peu de temps après, l'organisateur de la colonie rentra en France où il mourut. Tous les titres de propriété disparurent. Les colons furent abandonnés à leur triste sort, Personne ne s'occupa d'eux.

Pendant 50 ans, ils ont eu à lutter sans protection contre les inondations fréquentes dans cette contrée, la jalousie de leurs voisins mexicains, contre tout, sans avoir même un mot d'encouragement de la mère patrie.

Qu'est-il résulté : ils ont lutté, ils ont tra-

vaillé et aujourd'hui la colonie compte huit

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cents fainilles toutes françaises, toutes riches ct leur contrée est la plus prospère de l'Etat 6

J'ai eu le plaisir d'y faire une fois une visite avec M. le ininistre de France, c'était merveille de voir, lorsque nous arrivâmes à quelques milles de la colonie, la superbe troupe de cavaliers qui vint à notre rencontre en criant : Vive la France !

Il est inutile de décrire les hurrahs, l’enthousiasme patriotique de tous ces jeunes gens, les vivats de nos braves Français. Les chapeaux volaient en l'air, les coups de pistolets retentissaient de tous côtés et tout le cortège au nombre de 200 cavaliers partit au galop vers la colonie.

Après avoir traversé la rivière sur des pirogues reliées entre elles et recouvertes d'un plancher, nous abordâmes sur la rive de Jicaltepec.

Nous étions surtout frappés par la belle

tournure, ia grâce robuste et la superbe santé de toute la jeunesse de la colonie.

Les jeunes filles sont jolies, bien campées, aux traits fins et énergiques, admirablement bien taillées pour faire de vaillantes mères de familles et d’intrépides ménagères. L'exemple d'ailleurs le prouve ; les familles sont nomoreuses et il fut présenté au Ministre un couple robuste encore, qui ne compte pas moins de 22 fils et filles, et pourtant la loi de l'honorable M. Mercier n'existe pas làbas

Les garçons sont tous des gaillards solides, de vrais Francs-comtois parmi lesquels pourrait se recruter un régiment de splendides carabiniers.

D'aïlleurs le plus bel éloge que l’on puisse en faire c'est qu'ils sont bien français.

Quoique nés au Mexique, n'ayant jamais

vu la France, il part de la colonie tous les

ans, de 20 à 25 beaux gars de 20 ans, qui vont en France faire leur service, payer la dette à la patrie et reviennent ensuite à la colonie.

C’est bien la plus belle preuve d’attachement qu'un homme puisse donner à son pays.

Mais je suis un peu loin de mon voyage et je ferai bien, je crois, de le reprendre où je l'ai laissé, c’est-à-dire au départ de Veracruz.

La montée de Veracruz à Mexico est une vraie course folle, vertigineuse, insensée, De quels mots encore qualifier cette partie du voyage! Il faudrait de bien longues phrases pour le décrire.

Il faudrait aussi la brosse habile d’un de ces grands peintres de panoramas pour donner une idée vraie du paysage enchan-

teur qui s'est déroulé sous mes yeux. Tout

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