IC
heures moins le quart avant de franchir le seuil d l'aimée : les élus, les privilégiés, parvenus comnio Rocroà rinlimc communauté de l'adoration du soir, arrivent presque toujours enlre neuf un quart et neuf heures et demie, parlant du Club ou du Cova tous ensemble, pour se surveiller réciproquement.
Le jeune poète monte rapidement, et le cœur joyeux, le grand escalier; mais, à peine entré dans l'antichambre, il s'arrête et fronce les sourcils.
Au portemanteau, deux pelisses, une longue et une plus courte, sont accrochées sous deux chapeaux brillants, si exactement pareils qu'on les croirait jumeaux. Stéphanie n'est pas seule : elle avait certainement à dîner Faraggiola et Estensi.
Pendant que, précédé par le domestique, Roero traverse l'appartement, il a un accès de rage et de jalousie, et ses pires idées lui reviennent : le duel, le pauvre Nespola, ses remords...
Il se dit, avec une irritation toujours croissante :
« Ceux-là aussi m'accuseront!... Stéphanie aussi, et Don Jules, et ce faux Anglais de Faraggiola et ce petit arrogant d'Eslensi!... Mais, ce soir, je me montrerai... Pardieu, je n'ai peur de personne!... Je m'en laisse imposer parfois par la baronne, mais c'est une femme... et qui me plaît... Maintenant, j'en ai par-dessus les oreilles de cette maison qui empeste le musc et la sacristie. Les inviter à dhicr juste aujourd'hui!... sans moi!... Et tous les deux parce qu'ils se sont couverts de gloire!... Pauvre Nespola!... »
— Par ici, monsieur.
Le domestique tourne à gauche et le conduit, par une enfilade de pièces, au petit salon qui précède la
chambre de Stéphanie, et où elle se tient quand elle est indisposée.
— Gomment?... la baronne est malade?
— Madame a été souffrante après dîner.
Une pareille nouvelle inspire d'autres inquiétudes au jeune homme : Stéphanie n'est jamais souffrante, le soir, sans motif... et sans une victime désignée d'avance.
Dans le petit salon peu éclairé par des lampes garnies d'abat-jour sombres, on remarque, aux deux coins de la cheminée, les irréprochables plastrons blancs du comte Faraggiola et du marquis Estensi, c'est-à-dire de Carletto et de Manolo, comme on appelle familièrement ces deux gravures de modes à la cour de Stéphanie et dans les autres cours amies. Don Jules Arcolei, le dos au feu, leur explique le plan rectifié de la ville, mis en discussion le jour même au conseil municipal.
Quand le domestique soulève la portière. Don Jules se tourne vers la porte et, voyant Roero, il lui tend une main, de sa place, sans bouger, et, de l'autre, lui fait signe de ne pas faire de bruit. François marche sur la pointe des pieds et, après avoir serré la main à Don Jules, à Carletto et à Manolo, il cherche du regard la maîtresse de la maison. Elle est étendue, une main. aux yeux, sur une chaise longue à demi cachée entre la fenêtre et un petit bureau, qui brille aux reflets du foyer.
— Donna Stéphanie est souffrante?
Don Jules soupire :
— La migraine... mais, ce soir, elle l'a plus fort que d'habitude.
Et il continue à causer tout bas du nouveau plan.
François Roero, toujours sur la pointe des pieds, se rapproche à petits pas de Stéphanie : la belle dame abaisse un peu la main qui couvrait ses yeux, soupire, pousse une plainte larmoyante, puis s'allonge et reprend sa première position.
L'auteur d'Ariane comprend, fait un respectueux salut, et bat en retraite pour rejoindre les trois autres; mais là aussi il demeure clrangcr à la conversation, tout à fait en dehors de l'intimité.
Après avoir épuisé le sujet du nouveau plan, Don Jules, qui bavarde chez lui pour tout le temps qu'il se tait en public, entame le chapitre non moins ressassé de l'Exposition nationale : Carletto et Manolo l'écoutent scrupuleusement, approuvent par des signes de tôte, et Roero, qui pensait soutenir une algarade de tout ce monde, et des reproches de Fanny, et qui s'était préparé à répondre, à se défendre et, au besoin, attaquer à son tour, se sent d'abord confus, embarrassé et môme intimidé par cet imprévu, par celte indifférence exagérée, par ce silence. Mais bientôt son irritation et son orgueil blessé l'emportent. Il se lève pour partir et prend congé de Don Jules :
— Je vous souhaite le bonsoir... Vous m'excuserez auprès de la baronne... J'enverrai demain pour avoir des nouvelles, si vous le permettez.
Aux deux personnages muets il accorde à peine un signe de tôte avec un « au revoir » bien sec.
Tous les trois se regardent, stupéfaits, et Don Jules, principalement, reste étonné, presque déconcerté par cette espèce de révolte d'un des adorateurs les plus soumis de sa femme.
— Comment?... vous n'attendez pas le thé?...
— Merci. Je n'étais venu que pour un moment... Je voulais seulement présenter mes hommages à Donna Stéphanie.
On entend une voix lointaine, très faible, qui ressemble à un gémissement :
— Monsieur Roero?...
Roero a déjà serré la main à Don Jules; il se retourne et se rapproche lentement, en s'inclinant, pour dire adieu à la maîtresse de la maison.
Don Jules s'empresse de revenir à sa place, devant la cheminée, et reprend la conversation, mais un peu plus haut, tandis que Manolo et Carletto semblent écouter avec une attention croissante. Tant que dure Tentretien entre François et Donna Stéphanie, aucun des trois ne porte un regard indiscret vers l'angle obscur où la chaise longue est à demi cachée. Dès que François est près d'elle, Stéphanie murmure en soupirant, sans se remuer, sans lever la tête :
— J'ai été bien tourmentée!... Vous savez que cela me fait tant de mal!... Mon mari est furieux contre vous... Mon Dieu! mon Dieu!
Un vrai gémissement, cette fois, une longue pause, une forte pression des doigts sur les tempes pour calmer la douleur.
— Manolo et Carletto, eux aussi, vous donnent tort, grand tort.
— Je suis désolé de vous voir souflVante.
— Vous avez reçu mon mot?
— C'est-à-dire votre point d'interrogation... Oui... J'ai cherché à deviner. Vouliez-vous me dire de venir?... C'est pour cela que je suis venu.
— Non. Je voulais vous dire, au contraire, que je ne vous comprends... vraiment plus...
— Alors je me suis trompé...
La petite voix de Fanny se fait plus tendre, plus larmoyante :
— Vous diles que vous m'aimez, et puis... François, toujours debout, la regarde avec des
yeux mauvais, les sourcils froncés :
— Et puis?... allons, expliquez-vous!
— Et puis, vous me le témoignez en vous mettant contre nous!... Je vous répète que je ne vous comprends réellement plus.
— Si vous ne me comprenez pas, c'est par suite d'une équivoque. Pourquoi dites-vous : «nous »? Je n'aime pas toute la maison, y compris les hôtes... Je vous aime, vous... rien que vous...
— Qu'est-ce que cela prouve?... Que vous ne savez pas aimer. Vous êtes encore trop jeune; vous ne savez pas aimer... Oh! si vous aimiez vraiment, vous auriez aussi un peu d'aiTection pour mon mari, qui est si bon, si droit, si juste!... Vous auriez pour lui de l'estime et du dévouement... Quand on aime une femme, il faut bien se rappeler qu'on doit avoir des égards pour son mari.
— Eh bien! moi, quand j'aime une femme, je hais son mari et tous ceux qui la courtisent.
— Parce que, pour vous, l'amour n'est pas poésie, sacrifice, mais égoïsme, et vous n'avez aucun souci ni de la paix, ni de la réputation, ni de la félicité de la pauvre femme à laquelle vous prétendez vouloir du bien. Votre amour, au lieu qu'il soit le suprême et secret bonheur de l'âme, vous voulez que ce soit un malheur pour tout le monde!...
Stéphanie, toujours allongée, lui tend la main pour le congédier :
— Vous pouvez partir. Bonsoir!
François ne bouge pas.
— Bonsoir! Allez-vous-en. Nous avons déjà trop longtemps chuchoté là, tout seuls... Du reste... cela ne dépend encore... que de vous... Ne faites pas d'autres sottises; devenez sérieux, raisonnable, et ne commettez pas d'imprudences.
— Je n'ai jamais fait de sottises. Je n'ai jamais commis d'imprudences.
— Tout le monde est d'accord pour garder le silence sur un fait aussi pénible. Vous avez lu les journaux, même les plus opposés à Bonaldi? Ils en ont très peu parlé; ils n'en parleront plus. Faites-en autant de votre côté... Sinon pour m'éviter de nouveaux ennuis, au moins pour vous... Pensez à votre nouvelle comédie, qui est si belle!... Il ne faut pas vous créer d'aulree ennemis... Quoique vous ne le méritiez guère, méchant!... je sens que je vous aimerai toujours, hélas!... au moins comme votre meilleure amie... Demain matin, j'irai à la messe à San Fedele. Bonsoir, et... allez-vous-en... dans quelque théâtre... faire la cour à la prima donna... Méchant!... méchant!
Et la belle malade pousse un autre soupir, plus profond, et se couvre les yeux de sa main fine et chargée de bagues.
MADAME CUARLOTTK
Le lendemain, peu de monde à renlerremenl du pauvre Nespola. On se réunit à l'église, où le corps a été mené directement, de la petite ferme où Tavantveille Roero et Loreda Tavaient laissé. Quelques reporters, des artistes dramatiques et des clients désœuvrés du Café Manzoni. Au lieu d'élever la voix sur ce cercueil, les journaux, qui d'habitude vantent les vivants et les morts, se sont tus. Le défunt n'est pas un personnafj;e marquant : personne n'en a parlé, personne n'en parle. Des intérêts, des convenances, des sympathies pour d'autres ont ourdi la conjuration du silence.
En effet, Bonadi, né à Milan, appartenant au journalisme milanais, a un nom, une autorité, compte de nombreux amis, des relations influentes; qui le connaît, au contraire, cet exaspéré, ce querelleur mal appris, tombé on ne sait d'où, pour faire du tapage?... Un malheureux, un déclassé, un révolutionnaire dangereux, toujours en quôte d'une dispute ou d'une pièce de cent sousî... Enfin Bonaldi a
été forcé de se battre. 11 a été, non seulement insulté, provoqué, mais on peut dire assailli... Du reste, ce n'est pas Bonaldi qui l'a embroché : c'est Savoldi qui s'est fait embrocher; Bonaldi se contentait de parer et de se défendre.
A celle époque, régnait sur Milan un certain vent de concihation soufflé de Rome par le brave Depretis. Les adversaires môme de Bonaldi et de la Difesa n'avaient aucun intérêt à entamer des polémiques : ils se taisaient par esprit de solidarité.
Le comte Faraggiola et le marquis Estensi, toujours gentilshommes, n'ont garde de manquer aux funérailles. Ils suivent l'humble corbillard, un certain temps, et s'esquivent discrètement bien avant le cimetière.
Sombre, sanglé dans sa longue redingote noire, Nicolas Loreda a préparé quelques énergiques mots d'adieu; mais, voyant qu'il n'y a presque plus personne pour l'applaudir, un peu choqué et déconcerté par la mauvaise humeur de Roero qui ne répond pas à ses remarques sur la tactique du duel, il prend son parti subitement, s'éloigne en haussant les épaules et s'en va déjeuner.
François Roero demeure seul, jusqu'au dernier moment, auprès du pauvre Nespola.
Quelle solitude lugubre, infinie, à cette heure et dans cet endroit! Comme il sent le néant de la vie et le néant de la mort!... Tant courir, tant peiner, tant s'épuiser, tant souffrir, pour arriver à la fin... à la fin de tout... Pour rester là, seul, dans un cimetière, abandonné avant môme d'ôtre enterré!
« On y attache tant d'importance, et c'est si peu de chose que la vie... et la mort!... Fanny aussi, avec
ses cheveux blonds et ses hypocrisies... Fanny aussi, avec sa belle peau blanche. . . finira là . . . comme cela! . . . El la mort — le néant — survient quehiuefois sans môme nous laisser le temps d'y penser... Pauvre Nespola! il n'avait pas encore trente ans!* Il était un peu plus âgé que moi! Tout à coup, en un instant, dans le plein de la force, de la santé, de la jeunesse, pendant qu'il riait, qu'il plaisantait... Et c'est peutêtre ma faute!... Jamais je ne pourrai me le pardonner... »
En sortant du cimetière, il prend un fiacre et se fait conduire hors de la Porte Romaine, à l'auberge des 7 rois Epées.
— Mais... crie-t-il au cocher, sans passer par la rue Manzoni, ni par la rue Sainte-Marguerite!
Il ne veut pas rencontrer Donna Stéphanie : en lui annonçant la veille qu'elle irait à la messe de San Fedele, ne lui a-t-elle fixé l'heure de sa promenade et le chemin qu'elle suivrait?
« Je ne veux plus la voir... Je veux en finir... Elle m'est devenue odieuse!... Elle peut se promener tout à son aise pour me rencontrer : ni ce soir ni demain, elle ne me verra... Chez elle, avec cet imbécile de mari qui tolère que Faraggiola et Estensi la courtisent si ouvertement, si effrontément, elle ne me verra pas non plus. Que madame la baronne invite désormais à dîner qui elle voudra, mais pas moi. Je lui répondrais bel et bien non. J'ai besoin de calme, de recueillement pour travailler... »
La résolution de Hoero est bien arrêtée; toutefois, il se demande, malgré lui, ce que fera Fanny quand elle ne le verra plus, pour arriver à le voir encore.
Aux Trois Épées^ l'aubergiste croit rêver et se con-
fond en salutations, tout en s'essuyant la bouche et la figure avec la serviette qu'il tient sans cesse à la main et qui lui sert de torchon et de mouchoir.
— Le compte?... Monsieur me demande le compte de Savoldi?... de M. Savoldi?... Pauvre garçon!... Hein?... Quand j'ai appris la nouvelle, cela m'a fait froid partout.., et à ma femme aussi... Nous Taimions comme s'il était de la famille. Il était si avenant, si gai!... Il riait toujours... Monsieur est son parent?... Non?... Cela ne fait rien. Excusez mon indiscrétion... Vous m'avez demandé le compte! Si vous voulez bien vous asseoir une minute... ce sera bientôt fait... Voici une chaise.
L'aubergiste prend une chaise, Tépoussète avec sa serviette, et la présente à Roero.
— Monsieur était de ses amis?... journahste comme lui, peut-être?... Pauvre jeune homme!... Tous les défauts du monde, mais un cœur!... un cœur!... Je le disais toujours à ma femme : « Quel cœur! « Ahl... Pour moi, le duel est une vraie barbarie et on devrait l'interdire... Je reviens tout de suite avec le compte...
L'aubergiste entre dans son bureau, lance la serviette sous son bras et fouille dans ses registres, tout en continuant à parler :
— Ce malin, je voulais aller à l'enterrement avec ma femme; mais nous avons eu beaucoup de monde à cause du marché de Melegnano... Il a dû avoir un bel enterrement!... Un vrai fou, mais un talent!... Pour du talent!... Vous êtes de Milan, monsieur?
— J'y demeure...
— C'est cela, il me semble, en effet, que je vous ai déjà vu... si je ne me trompe...
î>6 LOULOU
— J'ai (liiié ici, l'aulre soir.
Un moment de silence : l'aubergiste achève son addition et, le compte terminé, le met sur une assiette et le fait présenter « à monsieur » par un garçon qui tournait dans la salle, espérant un pourboire.
François jette un coup d'œil sur la note : elle ne monte pas à quatre-vingt-quinze francs. Il donne un billet de cent francs et laisse le reste au garçon.
L'aubergiste veut alors lui montrer et lui remettre les quelques objets trouvés dans la chambre de M. Savoldi.
— Un vrai désordre!... Il a fallu balayer et laver pendant toute une demi-journée... Mais c'était un honnête homme !... tout ce qu'il y a de plus honnête...
Roero ne regarde même pas ces misérables haillons; il prend seulement un petit paquet contenant des papiers et des lettres.
— Vous ne savez pas si monsieur Savoldi a laissé des dettes?
— Je ne sais pas... des créances, non, je peux vous le jurer; mais des dettes... Tout ce qu'il y avait de lettres, de factures... tout est là... Voyez...
Roero ouvre le paquet, parcourt les papiers et, en même temps, questionne encore l'aubergiste, qui profite du moment pour épousscter ses souliers avec sa serviette.
— M. Savoldi... avait aussi un petit chien? L'aubergiste hoche la tête avec surprise.
— Un chien ?... Je ne lui ai jamais vu de chien.
— Mais si, une petite chienne... une chienne appelée Loulou.
— Je n'ai jamais vu de chien à M. Savoldi et je ne l'ai jamais entendu parler de Loulou... Loulou?
— Pourtant... il m'en a parlé, à moi, la veille de son duel.
— Je ne peux pas vous dire... il était si original!... Ça doit être encore une invention, une plaisanterie... Tous les jours il en inventait de nouvelles.
L'aubergiste se tait et observe Roero, qui lit et relit avec attention un papier à en-tête commercial.
— Monsieur... a trouvé quelque chose d'important?
François Roero ne répond rien, mais ce papier, une facture, l'a vivement frappé. Il relit encore une fois :
Marchandises fournies à madame Charlotte Canzi pour le compte de M. Savoldi :
6 paires de chaussettes d'enfant. . Fr. b.50
3 petits corsages 2.50
2 petits jupons de laine 4. »
Total. . . Fr. 12. »
Roero demande à l'aubergiste :
— Connaissez-vous madame Charlotte Canzi? L'aubergiste fait la même figure que tout à l'heure,
quand Roero lui a parlé de Loulou ; puis il ajoute, en essuyant ses moustaches, toujours avec la serviette :
— Si vous désirez savoir quelque chose de précis sur M. Savoldi, sur ses affaires, ses relations, je crois que vous devriez vous adresser au Café Manzoni, ou à la Ruvetie Toscane; en réalité, il ne venait ici que pour coucher... lorsqu'il y venait!... C'était un véritable hasard de le voir rester à déjeuner ou à dîner.
Roero ne récoule plus; il salue à peine Taubergiste, qui le suit en faisant des révérences cl des remerciements, saule dans son fiacre, el dit au cocher :
— Au Café Manzoni !
Dans le fiacre, il se remet à lire celle facture :
6 paires de chaussettes d'enfant...
:i petits corsages...
2 petits jupons de laine.
« D'enfant?... marchandises fournies à madame Charlotte Canzi pour le compte de M. Savoldi?... »
Il revoit alors Nespola devenu soudainement grave et inquiet en parlant de Loulou.
u Bizarre!... Mais après, pendant qu'il me recommandait Loulou, il s'est mis tout de suite à rire... Comment aurait-il pu rire d'une chose aussi sérieuse, et dans un pareil moment?... Pourtant, si cY'tait vrai?... réellement vrai?... »
Les terreurs, les sombres fantômes disparaissent de l'esprit de François; ses remords, ses inquiétudes s'évanouissent :
« Si c'était vrai! si c'était vrai!... — se dit-il avec un élan de joie. — Un enfant? un enfant de ce malheureux?... Je l'ai promis : il serait à moi, je ferais mon devoir... »
Et ce petit être (|ui rend la j)aix à sa conscience cl qui lui sauve l'honneur, il se le représente rose, blond, souriant, charmant, comme un nouvel attrait, comme un ornement intéressant et poétique de son appartement de garçon, comme une nouvelle source de bonheur, une nouvelle distraction dans son existence.
Roero, très jeune encore et très romanesque, malgré la psychologie pessimiste de ses comédies, ne pense pas plus loin; il ne pense nullement à l'avenir, aux lourds devoirs qui pèseront sur lui ensuite, à toutes les obligations, au lien qu'il ne pourra plus briser, et surtout il ne réfléchit pas que le petit être rose et souriant grandira peu à peu et deviendra un homme... ou une femme...
« Si c'était vrai!... Ce serait mon enfant!... Je l'ai promis : je ferai mon devoir... »
Le fiacre, venant par la rue Durini, traverse le Corso pour prendre la rue Monte Napoleone, et Roero aperçoit justement sur le Corso, près de la galerie Cristoforis, la baronne qui, en compagnie de Manolo et de Carletto, fait son tour habituel avant de rentrer. — Le tour d'avant la messe appartenait à Roero ; celui d'après la messe, à Faraggiola et à Estensi.
Fanny est fraîche et bien portante, animée par le petit air vif du matin. La taille droite, la poitrine tendue, la démarche langoureuse, ses beaux cheveux blonds folâtrant sur le front, elle sourit avec des yeux experts à ses deux soupirants, qui se serrent contre elle, béatement extasiés.
Roero, plein de dépit, de jalousie et de rage, se tapit dans son fiacre pour ne pas être reconnu.
« Coquette, sournoise, sans cœur!... Elle ne m'a pas vu avant la messe, et elle n'y pense môme pas!... Je veux la mettre en comédie aussitôt que j'aurai terminé Ariane... La Dévole voluplueusel Voilà un beau titre!... Et j'y joindrai ces deux types si drôles, qui l'aiment... en société! »
Près du Théâtre Manzoni, il quitte la voilure; il fait à pied le reste du chemin.
« Je n'irai pas ce soir chez les Arcolci... ni demain, ni jamais... Je 1 ai dit et je m'y tiendrai. Je n'y vais plus, je n'y vais plus! »
Toujours furieux contre Fanny, il ouvre la porte du café, mais la fumée des cigares et les émanations de la cuisine le suiîoquenl, et il a les oreilles percées par une discussion très vive, en tous les dialectes, par des clameurs, des glapissements... Il hésite, un moment, sil entrera, oui ou non... Tout à coup un vaste silence succède aux cris, au vacarme : tout le monde se tourne curieusement vers le jeune auteur qui remplit de ses œuvres le Théâtre Manzoni, vers le premier témoin de Nespola.
P^ranrois Roero salue d'un signe de tôte, et s'en retourne en fermant la porle avec fracas.
Kn se dirigeant vers la place de la Scala, il marmotle entre ses dents :
— Que je suis bote!... Je n'ai qu'à passer chez le marchand qui a fourni les petits corsages et les jupons; je paierai la facture, et j'aurai, par la môme occasion, tous les renseignements voulus et l'adresse de cette madame Canzi, sans perdre mon temps à bavarder...
Il regarde la note pour voir l'adresse du magasin : Lamberti frères, 25, rue des Orfèvres.
Hoero y va tout droit et apprend facilement par un commis tout ce qu'il veut savoir.
Madame Charlotte Canzi est la femme de monsieur Vincent Canzi, professeur de piano et chef d'orchestre. Elle demeure place Cordusio, à deux pas de la rue des Orfèvres, en face du Restaurant du Jardinet. -
Roero trouve sans peine la maison, mais la vieille
concierge, qui vend des fleurs et des fruits sous la grande porte, lui répond que madame Canzi n'est pas là :
— Elle est partie, il y a deux ou trois jours. Elle est allée à Bergame, où monsieur Canzi conduit l'orchestre du Théâtre Ricordini.
— Et... elle restera longtemps à Bergame?...
— Jusqu'à la fin du mois, à ce qu'elle m'a dit... Tant que dureront les représentations.
— Jusqu'à la fin du mois? — répète le jeune homme en réfléchissant et en préparant sa nouvelle question, la question essentielle.
La vieille choisit dans un panier un bouquet de violettes, l'essuie avec son tablier et l'offre à son interlocuteur.
— Vous vouliez peut-être vous entendre avec madame Charlotte pour prendre pension chez elle?
— Oui... justement!...
Content de ce que la vieille concierge l'ait mis sur la voie, Roero paie un franc le bouquet de violettes et l'enfile lentement dans la boutonnière de son pardessus.
— Il y a beaucoup de pensionnaires chez les Canzi?
— Ohl non... Leur logement est trop petit... quelques professeurs, quelques artistes, quelques chanteurs... Je ne crois pas que ce soit une maison convenable pour une personne comme vous. Je pourrais vous indiquer une comtesse de Vérone, qui serait disposée à prendre en pension une personne seule, mais d'un certain rang.
— Ce n'est pas pour moi que je cherche, c'est pour un ami, un étudiant... un tout jeune homme...
— Alors, i\ voire aise!,., mais madame Canzi ne reviendra pas avant la fin du mois.
— En dernier lieu, avant son départ, qui avait-elle en pension?
— Personne. Il venait un jeune homme à dîner, l'Américain, et pas tous les jours.
— L'Américain?... Un journaliste?...
— On l'appelle l'Américain parce qu'il est revenu d'Amérique, il n'y a pas longtemps... et il n'a jamais que l'Amérique à la bouche; mais on ne sait pas au juste qui c'est, ni ce qu'il fait... A première vue, il a certainement plus de bagout que d'argent... Le professeur ne peut pas le sentir à cause de la politique... Dame! les désordres, les manifestations font fermer les théâtres... Quelquefois ils se chamaillent comme des enragés!... Et madame Charlotte m'a déclaré qu'à son retour de Bergame elle ne le garderait pas, même pour un jour.
A ces mots, Roero frissonne et pûlit; la concierge, qui vend pour un sou de châtaignes sèches à un gamin, n'en voit rien ou n'y fait pas attention. Comme Roero ne bouge pas, elle lui demande à son tour :
— Est-ce que vous le connaissez, l'Américain?
— Je connais un jeune journaliste revenu d'Amérique depuis peu et qui doit être en rapport avec madame Charlotte; mais j'ignore si c'est le même que celui dont vous me parlez. Celui que je connais, moi, a une femme et des enfants.
— Non, non, alors... non!... C'en est un autre. Celui-ci n'est pas marié. Il a vécu en Amérique avec une femme dont il a eu une petite fille, mais il ne l'a pas épousée... D'après ce que me disait madame Charlotte, ça devait être une pas grand'chose.
— Et... la petite fille, où est-elle?
— Avec madame Charlotte. L'Américain lui paie trente francs par mois pour tout son entretien.
— Alors, en ce moment, la petite se trouve aussi à Bergame?
— Oh! non... Comme madame Charlotte est partie à rimproviste, sur un télégramme de son mari, elle amené Loulou chez une de ses amies... Loulou! voyez un peu quel nom !... Son père l'appelle « Loulou », « Nespola », « ma petite chienne... » C'est un original si extravagant!... Mais l'Américain doit être parti aussi : il y a plusieurs jours qu'on ne l'a pas vu .
— Pourriez-vous me dire qui est, et où demeure cette amie de madame Charlotte, qui a en garde cette enfant, cette Loulou?
La vieille lève les bras au ciel en criant bien haut :
— Eh! c'est une chanteuse qui ne chante jamais... c'est la belle Suzanne!... Portiques du Midi, n"* 57, au troisième étage... Tout le monde la connaît... Vous la connaissez peut-être bien vous-même!...
Et la vieille ouvre une grande bouche noire, édentée; en riant d'un air malin,
— Pardieu !
Roero est bouleversé de colère, d'indignation et d'horreur.
« La petite fille. Loulou, l'enfant de ce pauvre homme, confiée à cette femme, tombée dans de pareilles mains ! , . . Chez Suzanne. . . la belle Suzanne ! ... »
Et il se sauve, les yeux torves, en grommelant des menaces, et plante là la vielle, abasourdie.
« Suzanne!... Chez Suzanne!... Chez Suzette!... »
YI