‹ Loulou. Traduit de l'italienChapitre 6 sur 19 · CHEZ L,A BELLE SUZANNE · texte numérisé non relu

CHEZ L,A BELLE SUZANNE

En traversant ranlichambre de Suzanne, Roero entend une femme qui crie, et, dans la pièce voisine, les aboiements d'un gros chien. Le chien, c'est Muloch, un superbe danois, qui accompagne toujours sa maîtresse quand elle sort. A ce vacarme, François s arrôte net, en regardant Élisa, la bonne qui lui a ouvert la porte.

— 11 y a du monde?

— Non, non; personne... C'est une amie de madame, qui arrive de Bergame.

— Madame Charlotte?... Madame Canzi?...

— Oui. Comment le savez-vous?

Roero ne répond pas, mais au fond, il est très heureux de celte arrivée et de cette rencontre, et il suit la bonne dans la pièce où Muloch, seul, continue d'aboyer furieusement contre une porte fermée.

La bonne appelle le chien et le calme :

— Ici, Muloch! ...tais-toi!

Dressé aux habitudes hospitalières de la maison, le chien se retourne, et, dès qu'il aperçoit un élégant

jeune homme, il s'approche de lui, le flaire en remuant la queue, semble ravi de faire connaissance.

— Dis bonjour, Muloch... Allons... dis bonjour au monsieur.

La belle Suzanne, entendant la voix de la servante, impose silence à son amie et accourt :

— Élisa..., qui a sonné?

ÉHsa s'efface et laisse passer le jeune homme, qui salue familièrement.

La maîtresse paraît avoir meilleure mémoire que le chien : elle reconnaît tout de suite Roero :

— Oh! oh!... Que vois-je?... Quel miracle!... 11 faut faire sonner les cloches.

— Pourquoi?

— Dame ! à présent. . . vous ne me voyez plus, même quand nous nous rencontrons nez à nez.

Mais la belle fille ne lui en veut pas : elle lui prend les mains, les caresse, le regarde dans les yeux en avançant sa bouche riante et parfumée.

— Allons, venez... Je vous pardonne de bon cœur, monstre adoré, puisque vous me prouvez que vous ne m'avez pas encore tout à fait oubliée... Venez.

Et, tandis qu'Élisa s'en retourne, suivie de Muloch apaisé, Suzanne, gaie, rieuse et frétillante, attrape François par le bras et l'entraîne dans le salon en faisant signe de s'en aller, pour l'instant, à madame Charlotte : — une vieille femme grande, sèche, anguleuse, teinte et fardée, avec une toque russe et un grand manteau noir, luisant, doublé de petit gris usé.

La belle Suzanne, habituée aux manières du monde, fait tout de même les présentations, bien que la vieille dame, qui a compris, se dispose à partir.

— Mon amie, madame Canzi, la femme du maestro... Le chevalier Roero, Tauleur célèbre.

Madame CharloUe se montre fière cl hautaine; elle salue légèrement; mais, en partant, elle lance à l'auteur célèbre une œillade assassine.

— Je vais dire à Klisa de me donner une tasse de café bien chaud avec du citron, cela me calmera : j'ai encore les nerfs et l'estomac tout sens dessus dessous.

Roero, s'inclinanl, Tarrcte d'un geste aimable nu milieu du salon :

— Je vous demande pardon... c'est bien à madame Charlotte Canzi que j'ai l'honneur de parler?

La vieille dame, étonnée, soupçonneuse, le toise, mais sans répondre.

Roero, toujours afl'able, continue :

— Je viens de chez vous à l'instant.

— De chez moi?

— Parfaitement Et c'est exprès pour vous parler d'une affaire qui vous intéresse que je suis venu trouver madame Suzanne. J'étais l'ami du pauvre Savoldi, et...

— De Savoldi? — interrompt la vieille en ouvrani de grands yeux et en éc.artant les bras, — ami do Savoldi?... de cet animal-là!

Roero fronce les sourcils et Suzanne cherche, par signes et par gestes, à calmer la vieille, à l'arrôter, mais tout est inutile, et celle-ci poursuit, de plus en plus furibonde :

— C'est à cau.se de cet animal, oui, de ce vilain animal que je suis revenue ce matin à Milan I que je me suis précipitée chez Suzanne dès la première nouvelle!... Hier, il y avait relAche; nous avons pn^sé

la journée à la campagne, à Gorlago, et, en rentrant, il nous arrive cette bombe!... Belles prouesses!... Une jolie bravoure, de se faire tuer quand on n'a rien à perdre!... quand on casse les verres et que c'est aux autres à les payer!... Une jolie conscience, ma foi !... Un joli point d'honneur!... C'est un animal, qui n'a jamais eu ni cœur ni attection pour personne. Roero, outré, liausse la voix à son tour :

— Madame Canzi, je vous répète, si vous ne l'avez pas compris, que j'étais ami de Savoldi. J'ai été son témoin; il est mort dans mes bras, et, vive Dieu! je veux que son nom et sa mémoire soient respectés!... Et sa dernière volonté aussi doit être respectée! C'est imiquement pour cela que je suis allé chez vous; c'est pour cela que je suis ici.

Madame Charlotte est quelque peu déconcertée; elle sent qu'elle a affaire à un homme résolu : elle baisse le ton et modère ses paroles.

— Alors, je ne vous demanderai qu'une chose. Jugez vous-même : un homme, un galant homme, a-t-il le droit de faire l'important, d'aller se faire tuer sans crier gare, sans se préoccuper de ses engagements, de ses devoirs les plus sacrés? A-t-il le droit, par exemple, de se faire tuer à cause de ses hâbleries, de son Amérique, de ses républiques, en laissant son enfant à la charge des autres?... A t-il le droit, par exemple, de s'en aller, de disparaître tranquillement, quand il a en circulation une valeur

k de cinq cents francs qui tombe à échéance après- ^Êk- demain, et sur laquelle, avec la meilleure foi du ^fc monde, et par obligeance, par pure obligeance, a ^B mis sa signature M. le professeur Canzi?... mon

— Quant à Loulou, s'écrie Suzanne, je le l'ai déjà dit : si personne n'en veut, je la garderai.

La belle fille, qui allendail tout autre chose de la visite de Hoero, n'est pas flattée de la tournure que prend la conversation. Toutefois elle s'intéresse à la scène, étendue dans son grand fauteuil, tandis que, ses jolies jambes croisées l'une sur l'autre, elle fait danser au bout de son pied sa gracieuse pantoufle briançonne.

— Pauvre Loulou, elle n'est pas méchante!... Si personne n'en veut, je la garderai.

Roero est de plus en plus irrité; il est pâle, ses lèvres tremblent.

— Non, elle sera à moi! Elle m'appartient! Je la considère comme ma fille, je l'ai promis à son père! Son père me l'a donnée!... Où est-elle? où est-elle?... Amenez-la-moi tout de suite. Je l'ai cherchée toute la journée. C'est pour elle que je suis sorti... C'est justement cette enfant, cette Loulou, que je voulais réclamer à madame Charlotte!... que je suis venu chercher ici, parce qu'on m'a dit qu'elle était ici, chez vous.... Où est-elle? Donnez-la-moi tout de suite.

— Pas si vite, pas si vite!... un petit moment! s'écrie madame Canzi, d'un air narquois.

La vieille a comme un éclair, une vision. Tous les romans qu'elle a lus dans le Secolo, les drames qu'elle a entendus au Théâtre Fossati ou au Théâtre de la Commenda lui embrasent l'imagination, lui inspirent une foule d'idées. La fille de l'Américain!... Loulou I... quel mystère y a-t-il là-dessous?... Saiton qui est son père?. .. Sait-on qui peut être sa mère?. . . Oh! oh! ce monsieur s'échauffe trop pour celte

Loulou. Il est trop pressé de Tavoir. Non, non, non, pas du tout! il ne faut pas céder!

— Doucement, doucement, doucement!... une minute!... Je ne montre pas ma Loulou comme cela, et il n'y a pas de presse de l'emmener... Premièrement, il y aurait toujours deux mois de pension en retard. Et puis. Loulou m'a été confiée, à moi, et au professeur, par son père lui-même, quand il vivait. Pour la remettre au premier venu, maintenant que son père est mort, il faut un papier, une lettre, un document... Vous devez le savoir, cette enfant n'a jamais eu... de mère... et, par conséquent, son père étant mort, la petite n'a plus personne au monde!

Madame Charlotte soupire, s'émeut; elle a un accès de toux.

— J'ai fait tant de sacrifices, moi, tant de dépenses pour ma Loulou!... Pauvre chérie!

François, imperturbable, regarde avec curiosité madame Charlotte.

— Tout ce qu'il y aura à payer, la pension, les dépenses, je le paierai. Je retirerai même la lettre de change.

— C'est très bien... pour cela, il faudra vous entendre avec le professeur, avec mon mari... C'est lui le maître... Je vous ferai remarquer seulement que le cœur, le cœur, cela ne se paie pas, cela ne s'achète pas, même avec des millions. Mon mari et moi, nous nous sommes attachés à cette enfant... Et puis, cher monsieur, il y a encore une question de délicatesse, d'amour-propre. L'enfant nous a été confiée, à nous. Que ne dirait-on pas, si nous, par exemple, nous l'abandonnions de but en blanc... au premier venu?... Du reste, cher monsieur, vous com-

prenez fort bien, comme je le comprends moi-mômo, (jue tout cela, c'est des mots. Je m'excite parce (pic je suis prise par mon faible, le cœur, Taffection, le point d'honneur, mais je n'ai pas la moindre voix au chapitre. Vous parlerez à mon mari; vous verrez ce qu'il dira : c'est à lui de décider. Mon mari est le maître, il a le droit de m'arracher... jusqu'aux enirailles... Seulement, aujourd'hui, ma Loulou, je l'emmène à Bergame. Venez à Bergame, si vous voulez. Je préviendrai le professeur.

Au lieu de se fAcher, Roero pouffe de rire.

— Non, non, je n'ai pas le temps d'aller à Bergame, et la petite fille de Savoldi restera à Milan.

Puis, s'adressant à Suzanne :

— Vous ôtes si bonne et si aimable... voulez-vous me faire un plaisir?... Permettez-moi de dire à madame deux mots en particulier.

— Vous voulez que je m'en aille? — s'écrie la belle fille, — je m'en vais tout de suite.

Et, fort agitée par cette discussion, par ce drame à propos de l'orpheline, se rangeant, in pello, du côté de François et de Loulou, elle se sauve en sautant, en claquant les portes, en relevant à deux mains la longue traîne de sa robe rose.

Une fois Suzanne hors du salon, le jeune homme se rapproche de madame Charlotte et la regarde bien en face.

Instinctivement, la vieille recule d'un pas.

— Quoi?... Je vous ai dit que je n'y pouvais rien...

— Je paierai tout, je vous répète... Vous voulez gagner sur cette affaire?... Cela se conçoit!... Je vous donnerai une certaine somme; mais après, c'est

fini : rappelez-vous-le bien, c'est fini. Je ne veux ni tle vous, ni du professeur, ni de personne dans mes jambes... Mon avocat, Tavocat Olivieri, iralui-même à Bergame et fera les choses en règle.

— Mais ma Loulou... veut recommencer la vieille.

— La pauvre enfant de ce malheureux, vous... vous Tavez amenée ici, dans cette maison; vous Tavez confiée à la belle Suzanne, à Suzette!... Ah! c'est trop fort! finissons-en avec vos histoires. Si je n'obtiens rien par la douceur, tant pis pour vous! J'ai reçu la dernière recommandation, la dernière prière de Savoldi. Loulou a été sa dernière parole, son dernier cri de désespoir. Donnez-moi Loulou, et tout de suite! Ou, si vous aimez mieux que j'aie recours aux tribunaux, si vous voulez que la justice... ou la police, à votre choix, mette le nez dans vos affaires, dans votre maison, je suis prêt à tout, pourvu que ce soit vite fait et que j'aie Loulou immédiatement.

Madame Charlotte comprend qu'il n'y a pas à plaisanter.

— Mais si mon mari se fâche et crie après moi?

— Votre mari se tiendra tranquille et ne soufflera mot, je vous le garantis... Où est Loulou? Allons, donnez-la-moi... dépôchons-nous.

— Suzette! Suzette! fait madame Charlotte.

— Qu'est-ce qu'il y a?... je peux rentrer? répond aussitôt Suzanne, en passant par l'embrasure de la porte sa petite tôte frisée.

l^oero se remet à sourire en la voyant :

— Oui, oui, venez... Maintenant nous sommes

(raccord. Donnez-moi l'enfanf, et ayez Tobligeanee de faire appeler une voilure.

— Élisa... va chercher un fiacre! dit la belle fille à sa bonne.

Puis, s'adressanl à Roero, la figure enjouée :

— Loulou est là, qui dort sur mon lit, dans ma chambre.

papa! .,

Loulou dort tout habillée sur le lit bas et ample, sous le baldaquin jaune. Elle a près d'elle sa poupée, dont la tête repose sur l'oreiller : une vieille poupée sale et qui n'a plus de nez.

Madame Charlotte se précipite dans la chambre, se jette sur l'enfant, la secoue, l'enlève dans ses bras, la serre contre sa poitrine :

— Ma chérie!... Mon amour!... Mon trésor!

La petite écarquille les yeux : effrayée, ahurie, elle est tout près de pleurer.

Suzanne aussi s'attendrit; elle s'empare de l'enfant et la mange de baisers sonores :

— Comme elle est jolie I Comme elle est belle!... Non, non, ne pleure pas, mon trésor! Regarde le monsieur. .. Tu l'aimes bien, le monsieur?... Il vient te chercher pour aller promener... pour te mener en voiture!...

Dans les bras de la jeune femme, l'enfant paraît se rasséréner .et fixe sur « le monsieur » de grands yeux ronds, noirs, très noirs, comme l'épaisse

chevelure bouclée qui lui couvre le front et les épaules.

— Tu Taimes bien, le monsieur?

L'enfant regarde encore François, un moment, toujours sérieuse, puis soudain elle se retourne vers sa poupée en tendant sa petite main :

— Titi!...

— Elle veut Titi.

— Elle veut sa poupée.

La vieille apporte la poupée à Tenfant :

— Tiens, ma mignonne, la voilà, ta Titi. Loulou fronce les sourcils, à l'approche de madame

Charlotte; elle empoigne Titi, la serre avec son petit bras contre sa poitrine et se détourne de la vieille pour ne pas répondre à ses baisers.

Suzanne, la caressant d'une main, continuant à lui arranger les cheveux, ramène sa petite tête ronde du côté de Roero :

— Et au monsieur, tu ne veux pas lui donner un petit baiser?

Roero s'avance, mais l'enfant reste immobile et se remet à le regarder fixement, d'un air sérieux et en pressant toujours contre elle sa Titi. Le jeune homme sourit, mais n'ose pas s'avancer davantage. Il paraît embarrassé, indécis.

Dès qu'il a vu Loulou, qu'il s'est trouvé devant cette fillette, il a aussitôt aperçu toutes les conséquences de l'acte qu'il est sur le point d'accomplir, de l'engagement moral et matériel qu'il va contracter.

— Sois mignonne, dit Suzanne. Pourquoi ne veux-tu pas donner un baiser au monsieur!... Regarde comme il est beau... comme il est gentil!

— Et puis, ajoute madame Charlotte, qui a déjà pris un grand chapeau de paille, si tu es bien sage, le monsieur te mènera voir papa.

Et, plus bas :

— C'est la seule promesse avec laquelle on puisse obtenir tout ce qu'on veut.

En effet. Loulou relève les yeux :

— Papa... la glace rouge...

— Elle veut dire que son père la menait prendre une glace à la framboise, explique Suzanne.

— Oui, ma chérie, oui, la glace rouge! s'écrie Roero avec un vif élan du cœur.

Il n'hésite plus.

Mais Loulou ne cesse de le regarder, fixement. Et, tout à coup, elle saisit d'une main le bout de son petit pied, en montrant sa bottine crevée :

— Papa... belles bottines neuves...

— Elle veut dire que son père lui a promis des bottines neuves, explique toujours Suzanne.

Madame Charlotte a la prétention de lui mettre son chapeau, mais l'enfant ne veut pas se laisser toucher.

Suzanne, la posant debout sur le lit, lui demande :

— Veux-tu que je te coiffe, moi?

— Oui.

— La voiture est en bas, vient annoncer la bonne.

Alors Suzanne lui met bien vite son grand chapeau, puis elle lui enfile, par-dessus sa petite robe de laine blanche toute pleine de taches, une jaquette bleue à boutons dorés, trop courte et déteinte.

— Voilà qui est fait!

Elle prend Loulou sous les bras et la pose par terre.

— Maintenant, tu vas te promener avec le monsieur...

Loulou, très sérieuse, ne hlche pas Tili; elle marche droit à Roero et lui tend la main.

— Et je ne te verrai plus?... lu ne viendras plus me voir? s'écrie Suzanne.

Elle embrasse la fillette, en s'appuyant avec un amoureux abandon sur l'épaule de Roero, et rapproche encore de la figure du jeune homme sa bouche souriante.

Cette fois, Roero avance galamment ses lèvres, et ils échangent un baiser. Puis il s'apprête à partir, en tenant toujours Tenfant par la main.

— Voyez donc comme elle est effrontée, ma Loulou!... s'écrie madame Charlotte, qui a fait la grimace au bruit du baiser. Elle est tout de suite amie avec les jeunes gens!

Roero, lui aussi, est surpris et content de la confiance et de Tamitié que lui témoigne la petite fille. Il se penche vers elle, et lui demande à mi-voix :

— Eh bien!... veux-tu me donner un petit baiser? L'enfant relève encore ses grands yeux, qui

paraissent plus noirs et plus grands, le dévisage, toujours sérieuse, puis soudain, pour ne pas laisser tomber Tili, elle quitte la main de Roero, baisse la tête, renverse en avant ses longues boucles, et offre à baiser au jeune homme le blanc sillon de sa petite nuque.

— Comme avec son papa!...

— Tout comme avec son papal...

— Le pauvre monsieur Savoldi faisait toujours comme cela : il l'embrassait toujours là, sous les cheveux.

Roero effleure à peine ce cou fin, délicat, mais il respire l'odeur des cheveux, il sent sur ses lèvres la chaleur de cette jeune vie.

— Alors... nous partons?

D'un mouvement brusque, Loulou rejette ses cheveux sur ses épaules; elle serre plus fort sa poupée contre elle, reprend la main du jeune homme et Tentraîne pour sortir.

Dans le fiacre, François redevient pensif en regardant la petite qui ne semble occupée qu'à peigner et arracher les cheveux de Titi.

« Que vais-je faire, à présent?... Je n'ai pensé à rien et il faut penser à tout... Il faut commencer par rhabiller... puis... il faut une bonne... On ne peut pas encore la mettre en pension... La garder avec moi? impossible!... »

Il continue à l'observer, à l'étudier.

« Elle est très jolie... très gentille!... Seulement, cet horrible chapeau et ces affreux vêtements la déparent... »

— Tu l'aimes bien, Titi?

— xNon.

— Non?... Pourquoi?

— Aujourd'hui, Titi méchante; méchante avec son papa...

Roero se tait, considère un instant l'enfant, puis lui demande :

— Tu as déjà été en voiture?

— Oui, avec papa...

La pensée de « papa » lui en suggère une autre; elle lève sa petite jambe, et, montrant sa bottine crevée :

— Papa... belles bottines neuves...

Puis, avec des yeux inquiets :

— Papa?... papa?...

— Oui, oui.. . Je le conduirai à papa... Nous irons aussi prendre la glace, tout à Theure, la glace rouge... Tu sais que Ion papa... il a beaucoup à faire... Il est peut-être loin aujourd'hui... Nous irons demain chez papa... En attendant, je t'achèterai la glace rouge, et aussi les belles bottines neuves...

L'enfant ne paraît pas convaincue; elle semble, au contraire, de plus en plus anxieuse. Roero lui dit alors :

— S'il ne revient pas aujourd'hui, ton papa, veuxtu l'attendre avec moi, ou retourner chez madame Charlotte?

— Avec toi, répond Loulou, d'un air décidé. Et elle se remet à peigner les cheveux de Titi. Mais, une fois à la maison, cela se gâte. Loulou, toujours avec sa poupée, a pris la main

de François, et ne veut plus le quitter, à aucun prix; elle s'attache à lui, le suit dans toutes les pièces et ne lui laisse rien faire.

Elle ne veut rien savoir de Jean : si le domestique lui adresse la parole, elle se serre encore plus contre le maître; s'il fait mine de la toucher, elle pousse des hurlements.

— Cela ne va pas être une petite afi'aire!... s'écrie le jeune homme.

— Oh I non I Monsieur s'est créé un rude embarras.

— Nous verrons... J'en parlerai à Olivieri... Il va falloir une bonne, une gouvernante.

— Elle est trop jeune pour aller en pension.

— Elle n'a pas encore cinq ans...

— En attendant, on pourrait la mettre dans une petite école particulière. En la recommandant bien...

— Oui... J'irais la voir tous les jours...

— Et où va-t-on la coucher?

— Pour ce soir, dans ma chambre... Il y a un canapé : tu y feras son lit.

— Si la petite ne veut pas vous quitter... ce sera commode !

— Il ne manquerait plus que cela !

On sonne : Loulou regarde avec méfiance vers la porte, plisse le front et se presse davantage contre Roero.

C'est la concierge qui apporte un livre :

— De la part de Donna Stéphanie Arcolei. Le domestique m'a bien dit de le remettre immédiatement...

Roero a un éclair de bonheur :

« Fannyl Fànny!... Ah! que j'ai bien fait, ce matin, de ne pas me montrer!... C'est elle maintenant, elle-même qui vient au devant de moi... »

Il secoue la menotte de Loulou et s'empresse de retirer le livre de son enveloppe.

« Gyp! GypI... son auteur favori!... »

Un livre de Gyp signifie : « Venez à l'instant!... » Tandis qu'un auteur italien : « Ne venez qu'avant dîner! »

Roero ne songe plus à autre chose, et dit à Jean de lui rapporter son chapeau et son pardessus.

— Ecoute, Loulou, fait-il gravement; il faut être bien sage et ne pas avoir de caprices. Il faut aimer aussi Jean, qui est très bon et qui te fera jouer.

L'enfant, très attentive, ne répond pas... mais ne lâche pas le pan de la jaquette.

— J'ai une course à faire : lu resteras ici avec Jean et avec Titi ; vous jouerez ensemble, tous les trois...

Les grands yeux de la petite fille dardent une llamme; sa figure s'assombrit.

— Laisse-moi partir. Je reviens tout de suite. Roero croit avoir trouvé un bon moyen ; il ajoute :

— Je vais te chercher la glace rouge et les bottines neuves.

Pauvre Roero I il aurait mieux fait de se taire... Loulou éclate en sanglots; elle lance avec colère sa poupée à Jean, puis elle se jette par terre et se roule sur le lapis en hurlant :

— Papa! papa! papal... Non, pas de glace! Pas de glace!... Papa! papa! papa!

Un accès de rage et de désespoir.

Roero s'efîraie un peu :

— Non, Loulou, non, ma petite Loulou : je reste... je reste ici avec loi.

— Papa! papa! papa!... Non pas de glace!... Papa! Roero ne sait plus que faire; il prie, il supplie :

— Ne sois pas méchante, Loulou : ne pleure plusi ma petite Loulou... Calme-toi... Ton papa viendra bientôt! Tu le verras demain... En attendant, tu resteras avec moi, toujours avec moi.

— Monsieur s'est mis dans un fameux pétrin! — murmure Jean, sans chercher davantage à se rapprocher de la petite, qui persiste à pleurer, à crier, à se rouler par terre. — Elle pourrait se faire du mal... Pourvu qu'elle ne se cogne pas la tête contre un meuble!...

— Veux-tu que je le chasse, Jean?... Oui! je vais le chasser... Va-t'en, Jean... va-l'en!

Puis, plus bas, Roero dit au domestique :

— Va chez monsieur Olivieri... qu'il vienne tout de suite... qu'il vienne voir, et m'aider...

A peine Jean est-il sorti que les convulsions commencent à se calmer; Loulou se laisse prendre dans les bras par Roero. Peu à peu ses sanglots deviennent plus rares; ses beaux yeux se remettent à contempler Roero, puis, tout à coup, elle étend sa petite main pour ramasser Titi. Roero, portant toujours Loulou, se penche, attrape Titi et la lui donne.

Cependant Loulou berce la poupée; puis baissant la tête, elle soulève ses cheveux de sa main libre, et offre au jeune homme son petit cou à embrasser. Quand elle a reçu le baiser, elle rejette ses cheveux en arrière, par son habituel mouvement de tête, elle regarde Titi, regarde le jeune homme et se remet à sourire : c'est elle qui a remporté la victoire, elle fait la paix avec les deux autres.

Que faire, à présent?... Attendre OHvieri. OUvieri lui sera peut-être sympathique.

« Il me conseillera... Nous verrons ensemble ce qu'on pourra combiner... »

Roero s'assoit sur le canapé; Loulou, s'aidant des mains et des jambes, grimpe sur les coussins et vient s'installer à côté de lui, le plus près possible.

Cet attachement si subit et si fort de l'enfant finit par toucher François, et même presque par le flatter, quoique la fillette l'empêche en ce moment de courir chez Fanny,

« J'irai plus tard... cela vaudra mieux... »

Il revoit Stéphanie telle qu'il l'a vue le matin, sur le Corso, flanquée de Faraggiola et d'Estensi, et il

senl la colère et la jalousie gronder en lui contre cette « coquette ».

<( Oui, cela vaut mieux!... Elle verra (juclle ne peut pas faire de moi ce qu'elle veut... Elle comprendra que je ne manque pas de fierté ni de dignité, comme ces deux marmottes-là... Non! non!... Il faudra qu'elle m'appelle encore plus d'une fois... Elle m'attendra longtemps... »

Et Roero éprouve un sentiment de gratitude envers la petite Loulou, qui lui a donné la force de rester chez lui.

Il se retourne pour la regarder : Loulou est très occupée à envelopper sa Titi dans le mouchoir avec lequel Roero lui a essuyé les yeux. Il «e penche, la caresse et l'embrasse encore sur la tiède fossette de la nuque.

L'enfant ne bouge pas; tranquillement, soigneusement, elle habille et déshabille sa poupée.

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