‹ Loulou. Traduit de l'italienChapitre 7 sur 19 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

LES CONSEILS DE l'aMI

L'avocat Olivier! ne s'arrête à Bergame qu'entre deux trains et tombe immédiatement d'accord avec le conciliant mari de madame Canzi; d'ailleurs, le principal avait déjà été convenu entre eux par correspondance. L'avocat débourse en tout un millier de francs au nom de son client, le chevalier François Roero : — cinq cents francs pour retirer la lettre de change, une centaine de francs pour la pension en retard, et le reste, comme dit gracieusement le professeur Canzi, « à titre de souvenir ».

De leur côté, les époux Canzi donnent un reçu en bonne forme par lequel ils se déclarent complètement indemnisés avec ces mille francs et certifient qu'ils n'auront plus rien à réclamer au sujet de la petite fille de monsieur Savoldi.

Avant la séparation, le professeur fournit encore volontiers tous les renseignements qu'il peut à propos de Loulou.

— L'enfant est née à New-York; elle a été reconnue par Savoldi : elle s'appelle Hélène-Marie. La mère?... On ne sait pas. Sans doute, une...

Le pudibond maestro s'arrête et, soupirant, laisse deviner le reste, puis il continue, en déguisant à peine sa répugnance :

— Quand ma Charlotte assuma la grave responsabilité d'élever et d'instruire la petite, naturellement elle voulut d'abord s'informer aussi de la mère; l'Américain, avec un de ses rires les plus cyniques, lui fit cette réponse, dont je fus scandalisé : « Loulou n'a pas de mère. Je l'ai fait faire sur commande, à prix réduit, à la fabrique des bébés Jumeau. » C'était un pauvre garçon déséquilibré et mal embouché!... Il n'avait pas le sentiment de la famille; aucun respect pour la société, pour les institutions; pas le plus petit principe d'une religion quelconque! rien! Le diable incarné!... Il n'était bon qu'à crier, à se disputer, à vomir des injures! Et pas la moindre éducation!... Je le répétais toujours à Charlotte, exprès pour la mettre sur ses gardes : celui-là, il faut t'en méfier; ce n'est pas un gentilhomme, c'est un malotru.

De retour à Milan, après avoir raconté à Roero le résultat de ses démarches et les renseignements obtenus, Olivieri, pour le mieux rassurer, lui promet d'écrire au consul d'Italie à New-York afin d'avoir l'état civil régulier de la petite Hélène-Marie Savoldi.

— De cette façon, tu seras en règle pour l'avenir. François remercie son ami, lui serre la main et

s'écrie :

— Sais-tu que Loulou commence à ne plus se

montrer capricieuse et même à devenir gentille avec Jean et avec Louise?...

Louise est une toute jeune fille, la nièce de Jean, que Roero a provisoirement prise comme bonne d'enfant.

— Aujourd'hui Loulou m'a vu sortir et n'a pas pleuré.

— J'en suis bien heureux!

Les caprices, les scènes, les larmes, la bonne et la mauvaise humeur de l'enfant ont désormais une grande importance pour la tranquillité de Roero. En quelques jours, elle a fini par entrer tyranniquement dans sa vie, elle remplit toute la maison. Elle le rend fou; elle est un vrai tourment, un désespoir quelquefois, mai§ elle l'amuse aussi beaucoup.

Maintenant Loulou s'est habituée, elle couche dans la même chambre que Louise ; mais le matin, aussitôt que Roero sonne pour son café, on lui apporte la fillette en chemise, et il doit renoncer au dernier somme, à la lecture des journaux, pour se laisser tirer les cheveux et friser la moustache par Loulou. Et tous les jours le même jeu se renouvelle : il doit mettre Titi avec lui, dans son lit, sur le même oreiller, fermer vite les yeux, et, tant que Loulou l'exige, faire semblant de dormir profondément à côté de Titi. « Sommeil... Titi? — Oui, Titi a sommeil. — Gentille... Titi? — Bien gentille. »

Puis, quand Roero travaille dans son cabinet. Loulou s'installe sous le bureau un salon et une salle à manger et reçoit Titi.

— Et son père? demande Olivieri. Commencet-elle à l'oublier?

— Non! non! Mais je l'ai persuadée qu'il fait un

voyage, un grand voyage, très loin. Il reviendra... après-demain. Après-demain, pour Loulou, c'est le futur indéfini. Quand elle est capricieuse et qu'elle se remet à crier : « Mon papa ! je veux papal » je la fais taire en la menaçant de la conduire chez madame Charlotte; alors, si tu voyais!... elle fronce les sourcils, elle me fait une mouel . . . Mais elle ne dit plus rien.

— Pauvre petite!

Les deux jeunes gens restent pensifs et silencieux. Cette enfant, si constante dans ses sympathies et dans ses antipathies, qui se rappelle tout, qui voit tout, à qui rien n'échappe; n'oubliera certainement pas si vite « son papa ».

Par prudence, il ne faut pas lui parler de glace rouge : avec la glace, Loulou commence à vouloir aussi le papa, et, si l'on ne se hâte pas de la distraire, ce sont des cris et des pleurs.

Même pour les bottines neuves, cela ne va pas tout seul, mais la vanité féminine finit par avoir le dessus :

— Papa aussi a promis... belles bottines neuves... après-demain.

— Oui, ton papa aussi.

— Je veux les bottines de mon papa... les bottines de mon papa... plus belles... les bottines de mon papa.

— Oui, ma chérie, bien plus belles, mais, en attendant, celles que tu as aux pieds ont besoin d'être remplacées. Elles sont usées, elles sont vilaines... Regarde comme elles sont laides !

— Laides... usées... laides!... continue à répéter Loulou.

Mais elle allonge docilement ses petites jambes,

se laisse mettre les bottines neuves, et après, toute contente, elle reste assise par terre, un certain temps, à les toucher, à les palper, serrant ses petits pieds dans ses mains.

Roero se retourne tout à coup vers l'avocat :

— Et madame Eugénie, a-t-elle répondu?

— Oui. Seras-tu libre demain matin, vers dix heures?

— Oui! oui I je suis libre toute la journée. Alors je viendrai te prendre et nous irons nous

entendre avec elle.

— Espérons qu'elle ne déplaira pas à Loulou.

— Espérons-le !

Cette madame Eugénie est l'institutrice proposée par Olivieri.

« Demain, à dix heures, se dit en lui-même Roero ; allons, j'attendrai à demain matin... »

Il veut parler de Stéphanie à son ami afin d'exhaler son dépit contre elle; il veut lui raconter une certaine visite que Don Jules lui a faite; enfin il veut le prier, — et c'est le point capital pour lui, — de passer chez la baronne, sous prétexte de savoir ce qu'on dit ou ce qu'on invente sur son compte, mais en réalité dans l'espoir que cette entrevue de Donna Stéphanie et de l'avocat rendra peut-être inévitable un rapprochement.

n ne veut plus aller chez cette insupportable coquette! C'est bien décidé!... Mais comme il voudrait être contraint « par force » à y retourner!

Le lendemain Olivieri est d'une exactitude ponctuelle, et Roero déjà prêt, lui aussi, l'attend sur le seuil.

— Loulou se ressent du temps, ce matin!... Elle

a fait le diable. Elle ne voulait à aucun prix me laisser lever. Elle m'a arraché les cheveux; elle m'a bourré de baisers et de coups de poing. Enfin, n'en pouvant plus, elle s'est endormie sur mon lit.

— Jean a raison de dire que ce n'est pas une sinécure pour toi!

-— Mais c'est curieux comme elle m'a pris en affection dès le premier jour, au premier abord.

— Elle a deviné qu'avec toi elle ferait tout ce qu'il lui plairait... Les enfants, mon cher ami, s'entendent mieux que les femmes à placer leur cœur.

— Où demeure-t-elle, madame Eugénie?

— Au bout du corso Venezia.

— Allons à pied. Nous avons le temps.

François passa son bras sous celui de l'avocat.

— Nous causerons en marchant. J'aurais une chose à te dire... et peut-être un service à te demander... Mais tout cela entre nous, tu me le promets?

L'avocat lui lance un coup d'œil et répond en souriant :

— Je devine... La baronne?... Je te promets le secret professionnel.

— Hier matin. Don Jules Arcolei est venu me sermonner et me donner des conseils à propos de Loulou.

— Diable I . . . Pourquoi Donna Stéphanie ne t'a-t-elle pas sermonné elle-même?

— Je n'ai plus mis les pieds chez les Arcolei «Upuis le fameux soir du duel, je te l'ai déjà dit.

— Mais, alors, comment la baronne a-t:elle appris l'existence de Loulou?

— Ces gens-là savent toujours tout. Ils ont une police à eux !

L'avocat lance un nouveau coup d'œil à son ami.

— Est-ce que vous êtes brouillés?

— Non. Je m'ennuie chez ces gens-là, et je n'y vais plus. Voilà tout.

— Jalousie de Zélinde... ou jalousie de Lindor?...

— Je te dis que je m'y ennuie... je m'y embête... j'en ai assez!

Roero s'emporte presque : il n'est plus retourné chez Fanny, c'est vrai, mais par calcul, et il s'aperçoit, hélas! qu'il s'est trompé.

« Si je n'y vais plus, moi, avait-il pensé, c'est elle qui finira par revenir... Elle reviendra... »

Et il la revoit assise là, chez lui, devant son bureau, et, dans son exaltation, dans sa fièvre, il ressent encore ce baiser, ce frémissement des lèvres, cette caresse de la joue ardente, veloutée, pendant que le pauvre Nespola hurle et trépigne sous la fenêtre.

« Elle reviendra! elle reviendra!... »

Mais, au lieu de revenir, elle a envoyé son mari.

— Eh bien! demande l'avocat en secouant François par le bras, que t'a dit ce bonhomme d'Arcolei?

— De ne pas m'engager trop légèrement, de songer à mon avenir, de ne pas compromettre ma liberté. Le jour, par exemple, où je voudrais me marier?... « Quel embarras dans la maison, que la fille d'on ne sait qui! .. » Il m'a dit, il m'a presque ordonné de mettre Loulou en pension chez quelqu'un ou dans une institution de jeunes filles... Vois-tu cela? une enfant qui n'a pas cinq ans!... Faites-lui donner de l'instruction, une bonne éducation, assurez-lui un petit capital, une dot; mais la garder chez vous?... l'élever comme votre fille?

Devenez- VOUS fou?... Ce serait une grave erreur I une folie î ...» Ah ! ah ! sa femme doit bien la détester, la pauvre Loulou!

Olivieri s'arrête brusquement :

— Veux-tu que je te parle avec franchise?

— Oui, certes.

— Eh bien, je trouve tout naturel que Donna Stéphanie veuille vous délivrer, elle et toi, de cet embarras. Joins à cela que Loulou est -la fille de... Nespola... Comment I la baronne fait tout son possible pour t'anoblir, pour te rendre, au moins d'aspect, semblable au marquis Estensi et au comte Faraggiola, et tu continues à lui glisser dans les doigts! D'abord tu t'embourbes en servant de témoin au père contre Bonaldi, et maintenant tu irais te charger de la fille don ne sait qui?... Pouah!

— Que crois-tu donc? Que Donna Stéphanie est ma maîtresse?...

— Je ne crois pas, je suppose, j'imagine...

— Eh bien, non!... déclare Roero avec force, en rougissant de colère et de dépit.

L'avocat prend alors une figure comique et feint la plus grande surprise :

— Non?...

— Non! Cette femme-là, je ne lui en fais aucun mérite, ne sera jamais la maîtresse de personne.

— Cela... c'est de l'exagération. Pourquoi?

— Parce qu'elle n'a pas de cœur.

— Le cœur n'y est pour rien. Les femmes qui n'ont pas de cœur sont même celles qui aiment le plus. C'est précisément le cœur qui empêche d'aimer, la plupart du temps... tout au moins d'aimer plus d'un homme... à la fois.

L'ironie de l'avocat devient de plus en plus mordante. Il semble garder une secrète rancune contre la baronne et avoir en aversion tous les amoureux. Il s'aperçoit bientôt qu'il a été trop loin , reprend son ami par le bras et lui demande pour le radoucir :

— Tu m'as dit que tu voulais me demander quelque chose, un service... De quoi s'agit-il?

Roero ne répond pas ; il a une mine longue comme le bras.

— Tu m'en veux?

— Non.

— Eh bien, que désires- tu? que dois-je faire?

— Le service en question a trait, justement, à Donna Stéphanie.

Cette fois, c'est Olivieri qui plisse le front. Roero continue :

— Je vais t'exphquer de quoi il s'agit. Tu sauras d'abord que, si j'ai fait la cour à cette dame, je suis resté en chemin. De plus, ils m'ont trop ennuyé, elle, son mari... et compagnie!... Je renonce à l'entreprise. Pourtant, par simple curiosité, et pour régler ma conduite, selon le cas, je voudrais bien savoir ce qu'on dit de moi chez les Arcolei et ce qu'on invente sur mon compte. Le service que je voulais te demander et que je te demanderai encore, c'est de faire une visite à Donna Stéphanie pour lâcher de savoir de quel côté le vent souffle.

— Comment?... comment?...

L'avocat reste stupéfait et se demande :

« Est-ce bien vrai?... Il n'est pas encore son amant?... En effet, s'il l'était, il n'aurait pas besoin d'envoyer quelqu'un sonder le terrain, il n'aurait pas

besoin de moi... Mais alors, puisqu'il en est encore temps, il faut essayer de le sauver!... »

Il se rapproche de son ami, et lui parle maintenant d'une manière atlectueuse, d'un ton qui devient peu à peu plus confiant, plus intime.

— Mon cher ami, cette fois, je ne peux réellement pas faire ce que tu désires.

— Non?...

— Non. Tu n'ignores pas que, moi aussi, j'ai cessé tout comme toi mes visites à la baronne.. .

— Oh!...

François s'arrête et fixe un regard interrogateur sur Olivieri, qui lui répond affirmativement par un lent balancement de la tôle.

— Toi aussi?...

— Moi aussi.

— Mais... je ne m'en suis jamais douté!...

— C'a été une lueur, un éclair... sans tonnerre, heureusement!... Au premier signe d'orage, je me suis sauvé à toutes jambes... et je cours encore.

— Et Donna Stéphanie?

— Donna Stéphanie?...

Olivieri continue à rire, mais son rire devient forcé.

— Elle ne s'en est pas aperçue ou n'a pas voulu s'en apercevoiri De minimis...^ etc.! Et moi, je ne suis ni un homme à la mode, ni un homme influent, ni un homme célèbre, pas môme un beau jeune homme... Mais toi... toi, mon ami, s'il n'est pas trop tard, suis mon conseil aussitôt que tu le pourras : sauve-toi, sauve- toi à ton tour, fuis comme le vent, cours, cours, au risque de le cogner contre un mur... Mieux vaut se casser le nez que se rompre le cou !

Ces femmes-là, mon cher, sont la ruine, sont la faillite, pour ceux qui ont à travailler comme nous; pour celui qui peut et doit arriver à faire quelque chose de bien, comme toi!... Pour celui, surtout, qui veut penser par lui-même et agir selon sa conscience.

— Oui... c'est vrai... tu as raison.

Roero est anéanti, confondu. Olivieri aussi a été pris... et Olivieri aussi a fait fiasco!

« Oh! oui, c'est une coquette insupportable, qu'il faut fuir. »

Mais, en attendant, par suite même de cette confession imprévue, Fanny lui devient plus vivante et plus belle, et du fond du cœur de François s'échappe un long soupir de désir et de regret.

L'avocat observe Roero.

— Du courage! S'arracher du cœur une femme, c'est aussi douloureux que de s'arracher une dent; mais le lendemain, quelle délivrance!... Courage! courage, poète!

Il lui frappe amicalement sur l'épaule, et, toute amertume ayant disparu, il se met à rire franchement :

— La conclusion?...

— C'est qu'il faut se méfier des femmes.

— Des femmes... qui aiment en tenant les yeux ouverts !

Olivieri continue à rire, dans l'espoir de faire rire aussi son ami :

— Tu n'as pas remarqué cela, toi qui écris des comédies? Toutes les femmes sérieuses et sages, pour qui l'amour est un moyen de gouverner, de triompher, de faire de la politique, de préparer des

élections, il avoir en main la municipalité, elles aiment toutes en tenant les yeux ouverts. Même dans l'extase de l'abandon, elles ne ferment pas les yeux, leurs paupières ne s'abaissent môme pas : leur pupille est toujours là, fixée sur toi, attentive, méfiante, scrutatrice. Même le baiser, elles te le donnent, en tenant les yeux grands ouverts : elles veulent voir à quel point elles te font trembler et pûlir ! . . . Oh! ces femmes-là sont braves I Elles s'amusent, mais sans égarement; elles s'instruisent par expérience, de façon à pouvoir dire, même après la chute : « Tout est perdu, fors l'honneur! » François sourit en hochant la tête.

— Non! Tu dis que non? Regarde... Donna Stéphanie! Qu'elle te serve justement d'exemple, notre chère Donna Stéphanie. Ses remarques, ses observations lui ont appris que le monde pardonne facilement à ceux qui le font rire aux dépens de quelqu'un, et elle arrive à se maintenir à flot dans l'opinion publique, en faisant rire le monde aux dépens de ses... mettons ses amis!... Sais-tu comment t'appelle le public, — les cinq cents personnes qui forment « le grand public » des clubs, des théâtres, des salons?

François regarde avec inquiétude Olivieri :

— Je ne comprends pas. J'espère qu'on m'appelle par mon nom!...

— Non. On t'appelle « François I*"" ».

— François I"? Pourquoi François I"?

— Par la même raison qui fait qu'on appelle le marquis Estensi « Emmanuel II », et Faragiola « Charles III ». Vous êtes l'un après l'autre, et tous ensemble, les trois rois régnants.

— Pardieii!... je pourrais bien donner une leçon...

— A qui? A cinq cents personnes qui deviendront mille, qui deviendront tout le monde?... Et, si tu les cherches, tu ne trouveras personne!

Roero se crispe, mâchonne sa moustache, voudrait se révolter, s'en prendre à quelqu'un, répondre à Olivieri qui parle ainsi par dépit, par rage, parce que... parce qu'il a fait fiasco!... Mais, parmi tant d'exagération, il y a, hélas! quelque chose de vrai!

— Et cette mademoiselle Eugénie, s'écrie-t-il brusquement, plein de colère, où diable niche t-elle?... Au bout du monde?

— A la porte Venezia, je t'ai dit. Nous traversons les Jardins et nous y sommes tout de suite.

Olivieri voit bien qu'il a irrité son ami, sans réussir encore à le persuader, à le convaincre. Aussi, hâtant le pas, il reprend avec plus de chaleur, avec plus de force :

— Et, en outre du ridicule, il y a le dommage! Ces femmes prudentes qui réfléchissent, qui calculent, qui savent se dominer pour pouvoir dominer, veulent tout, intelligence, conscience, cœur, et elles te transforment, te modifient à leur gré... N'as-tu pas observé combien les amants, les amis de ces femmes en vogue, finissent par se ressembler tous, y compris le mari? Leur cœur est un vaste creuset dans lequel entrent, pour se fondre ensemble et prendre la même âme et presque la même figure, l'homme de talent et l'imbécile!... Est-il encore temps pour toi?...

Olivieri oblige Roero à se retourner, à relever la tête, à le regarder.

— - Est-il encore temps?... Si oui, pars au galop;

sauve-toi, car le danger est imminent!... Tu as déjà la coupe des cheveux et du vêtement; tu as déjà des cravates comme Emmanuel II et Charles III!... Et prends garde, mon ami François, si tu ne te sauves pas, le ridicule ne pèsera pas seulement sur toi, mais sur tes œuvres. Le soir où Ton jouera V Ariane, le public ne viendra pas au théâtre pour écouler ta pièce, mais la pièce de François I". Dans tes personnages, dans tes scènes, il cherchera uniquement à découvrir tes aventures, tes rivaux, et on ne te prendra pas au sérieux, quand même tu aurais écrit un chef-d'œuvre... A cela, il n'y a pas encore grand mal : l'œuvre n'est pas moins belle si l'auteur manque de chance; mais tu finiras toi-même par ne pas te prendre au sérieux, et tu resteras toute ta vie l'auteur élégant à l'usage des dames... Est-ce que je me trompe?... Ai je raison, oui ou non?

L'autre ne répond pas : les mains plongées dans les poches de son pardessus, il continue à mordiller nerveusement sa moustache et ses lèvres.

Olivieri lui met une main sur l'épaule pour l'attirer plus près, comme s'il voulait l'embrasser.

— Tu deviendras quelqu'un, tu le peux, tu le dois, mais à une condition : sortir du « grand monde » de Donna Stéphanie, qui n'est après tout que la baraque habituelle des mêmes pantins où l'on joue toujours la môme comédie surannée, et entrer dans la foule, pour étudier le cœur, l'âme, la vie de la foule... ses angoisses et ses espérances... Voilà ce que j'exige de toi, ce que j'attends de toi. Mais, pour faire cela, il faut être simplement ce que tu es, François Roero, le fils de ton père, de l'humble campagnard, du grand travailleur auquel tu dois ta belle et naïve

honnêteté si scrupuleuse et... bourgeoise, de même que la baronne Stéphanie doit, au contraire, sa manie d'intrigue et de tyrannie à ses grandes dames italiennes d'aïeules et à ses chambellans autrichiens.. . Les révolutions n^ont remué que la surface ; et puis, elles n'ont pas été faites pour détruire les blasons, mais pour en donner à ceux qui en désirent I Les préjugés sont toujours les mêmes, les deuxraces rivales sont toujours en présence : celle de la baronne avec le sentiment du pouvoir, la tienne avec celui de la sujétion. La victoire te sourira, mais la conquête sera dévolue à l'adversaire. Donna Stéphanie restera toujours elle, toujours pareille à son aïeule ; mais toi, tu devras cesser d'être le fils de ton père, pour devenir un demi-gentilhomme. Sujétion et soumission! As-tu remarqué les sourdes colères à propos du duel du pauvre Nespola?... les premières tentatives contre Loulou?... A bas l'indépendance, mon cher ami! Ton cœur appartient à la femme, et ton vote au mari.

Ils étaient arrivés à la maison de mademoiselle Eugénie ; l'avocat s'arrête en indiquant la porte à Roero :

— C'est ici. Et maintenant que j'ai tant parlé, réponds-moi franchement. C'est encore un vieux préjugé des avocats, de parler avec l'espoir de réussir à convaincre.

Roero est bon, il est jeune. 11 se sent ému, ébranlé par tant de chaleur et tant d'effusion :

— Tu as raison. Il faut fuir comme le vent.

— En te disant toujours, pour ne pas perdre la crainte salutaire, que si Donna Stéphanie te rattrape et veut, elle n'aura rien perdu, malgré tout mon bavardage... et c'est moi qui aurai perdu un ami!

Olivieri continue à sourire, mais ensuite il repense à ridée qu'il vient d'émettre; il finit par soupirer :

— Oui sait?... Quand j'ai eu cet éclair de folie... qui sait, qui pourra jamais savoir si c'est bien moi qui me suis sauvé, ou si, au contraire, ce n'est pas elle, Donna Stéphanie, qui a ouvert la main pour me lâcher?

MADAME EUGENIE

Grande et bien faite, madame Eugénie est toujours d'une élégance remarquable dans la modeste simplicité dh son costume tout noir, avec son col droit serré autour du cou. Elle a maintenant dépassé la cinquantaine, et cependant, au dire de ses amis, elle n'a jamais été aussi belle. Elle a commencé à blanchir de très bonne heure, et, loin de lui nuire, cela lui a profité : à trente ans, on eût dit qu'elle se poudrait pour paraître plus jeune, et maintenant ses magnifiques cheveux blancs réunis sur le haut de la tête en une masse ondulée, avec des reflets de soie et d'ivoire, font mieux ressortir la fraîcheur de son visage rose et sans une ride, aux traits délicats comme ceux d'un camée, et des yeux très noirs souriants de bonté avec une lueur de mahce.

— Oh! vous savez, moi je suis vieille, très vieille, répète-t-elle souvent aux jeunes filles qui lui adressent des compliments et aux jeunes gens qui lui font même un peu la cour, je suis vieille, très vieille.

Mais, tandis qu'elle parle ainsi, elle caresse, en les soulevant, ses beaux cheveux blancs, et elle montre avec satisfaction ses longues mains fines, sans bagues, aux ongles soignés et brillants. Ses cheveux, ses mains, son petit pied, voilà toute la vanité de madame Eugénie. Une paire de bottines bien faites, qui lui dure un an, du linge immaculé et du savon fin, voilà tout son luxe. Mais, en outre de sa vanité, de ses petits luxes, madame Eugénie éprouve le noble orgueil, la légitime fierté de ne devoir tout cela qu'à elle-même.

Oh! si sa vie s'est écoulée pure et sereine, ça n'a pas été chose facile, tant s'en faut! Née riche, dans une famille de bons patriotes ruinée par les événements politiques, et restée, encore toute jeune, orpheline et seule, mademoiselle Eugénie a dû commencer de bonne heure à gagner son pain, pas toujours très tendre, son petit morceau de savon anglais, ses bottines bien faites, et le pétrole de la pauvre petite lampe qui finissait par lui brûler les yeux.

Un certain nombre de bonnes familles de Milan avaient été très liées avec la sienne; il existait môme un certain degré de parenté avec quelques-unes d'entre elles, mais, tout en se maintenant dans les termes de la meilleure amitié, la jeune fille ne voulait accepter la charité de personne, malgré les offres les plus aimables et les plus affectueuses, et ne demandait ni aide ni protection.

Elle disait toujours en riant :

— L'Italie libre et indépendante!... Les miens ont tout enduré pour la liberté : par conséquent, mon devoir est de conserver la mienne et de la défendre.

On commença par la traiter de folle et de présomptueuse et de femme émancipée, on la tournait en ridicule, on se méfiait d'elle; mais peu à peu, quand chacun fut obligé de reconnaître que la belle et courageuse fille n'agissait ainsi ni par orgueil ni par forfanterie, mais par fierté de caractère et par dignité; que ce qu'elle faisait n'était pas une fantaisie, mais un sacrifice continu, presque de l'héroïsme pour une personne habituée d'abord à la fortune et à Taisance, on finit par lui rendre justice, par l'admirer, par la prendre en affection.

Aimée et recherchée, elle recevait journellement des invitations à dîner, à de petites soirées, au théâtre, mais elle avait pris le ferme parti de n'accepter que le dimanche, et ses amies se disputaient chaque semaine à qui l'aurait.

La jeune fille ne promenait pas partout le fardeau de ses soucis, et jamais elle ne se montra maussade à cause de sa vertu ni à cause de la vie qu'elle s'était imposée. Sa chambrette fut seule témoin de quelques larmes, — au souvenir de sa mère, de sa pauvre mère adorée, — mais dehors elle fut toujours pleine d'entrain et de gaieté, elle bavardait, elle riait franchement. C'était l'alouette qui prend son libre essor en chantant vers le soleil.

Et mademoiselle Eugénie avait toujours une réponse toute prête pour ceux qui l'admiraient avec l'idée de la plaindre :

— Non, non. Quand on est jeune et bien portante, ce n'est pas un malheur d'être pauvre 1 C'est môme. . . une occupation et une distraction.

Elle n'a jamais rien demandé, môme au bon Dieu, sinon de lui conserver la santé qu'il lui donna... Et

madeiiioisuUe Eu«^énic, bénie dans sa lorce, dans son courage, dans sa constance, a travaillé toute sa vie sans jamais ôlre malade un seul jour.

Oh! le bonheur d'une paire de gants neufs, ou d'un petit flacon d'eau de Cologne! Oh! le premier pot d'œillets qu'elle put s'acheter devant l'église de San Giuseppe ! Elle le soigna avec délices, comme si c'était un vrai jardin.

Au début, elle ne fit que coudre et broder de la lingerie, la soirée entière et une partie de la nuit, pour gagner de quoi vivre; et, le jour, elle étudiait pour devenir institutrice. C'était son idée, son rôve, ce qu'elle sentait pouvoir le mieux faire : enseigner à des petits garçons et à des petites filles. Aussi fut-elle enchantée, la première fois qu'elle put entrer dans une école particulière; mais quand, plus lard, elle obtint au concours la place d'institutrice communale, il lui sembla qu'on l'avait nommée reine.

Maintenant, après plus de trente années de labeur, après avoir parcouru tous les grades, après avoir été sous-directrice, puis directrice de l'école San Celse, elle s'est retirée avec une modeste pension, non pas tant pour se reposer, que pour laisser la place à d'autres. Et aujourd'hui avec ses trois chambreltes, avec sa femme de ménage qui vient une couple d'heures tous les matins, avec sa bonne soupe de vrai bouillon, son aile de poulet, ses quatre châtaignes l'hiver et ses quatre cerises l'été, sa tasse de café parfumé et son balcon tout garni de géraniums et d'oeillets, madame Eugénie affirme qu'elle est devenue millionnaire. En effet, non seulement elle n'a aucune dette, — elle n'en a jamais eu, — mnis elle amasse des trésors lois qu'ils lui permet-

tent l'achat d'un livre ou d'un gilet de laine pour quelque pauvre petit écolier, et de se faire honneur avec les pourboires qu'elle donne, à Noël et au mois d'août.

Des fleurs pour la tombe de sa mère, elle en a toujours acheté, même quand elle endurait la faim. Et pourtant, après être devenue milHonnaire, madame Eugénie se trouve peut-être moins heureuse. Il reste un grand vide dans sa vie : elle n'a plus autour d'elle sa foule de bambins. Et c'est justement ce qu'elle a confié à l'avocat Olivieri, un soir qu'ils se trouvaient chez des amis.

Oh! cette grande salle de l'école, pleine de petites figures vives et riantes, quel appela son cœur! Et quelles angoisses aussi, quels tourments de se voir entourée de tant de misères!

Certains matins d'hiver, c'était un vrai supplice de se lever avant le jour, dans sa froide petite chambre, d'être obhgée de faire sa toilette avec l'eau glacée du broc ; c'était encore un supplice que cette longue rue fangeuse, déserte, avec le vent piquant qui soufflait, qui gelait le nez et coupait les lèvres; mais, une fois arrivée là, au milieu de la classe, quelle vie aussitôt et quelle vacarme, quelle gaieté, quelle lumière de printemps et de soleil, même si, au dehors, à travers les grandes fenêtres, on voyait le brouillard épaissir et la neige tomber à gros flocons ! Elle était fière et convaincue de l'importance, de la gravité de sa mission.

Madame Eugénie disait et pensait :

— Ce sont les mères qui mettent les enfants au monde, c'est vrai... mais les hommes, c'est nous qui les faisons, avec nos premiers soins et nos premiers

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enseignements; c'est nous, pauvres maîtresses d'école, qui formons leur cœur et leur conscience. Les enfants naissent tous bons, et c'est notre faute s'ils deviennent des hommes méchants, parce que nous ne leur avons pas enseigné, nous ne leur avons pas donné la force d'être heureux.

Oh î parmi ces petits hommes envoyés à l'école, combien souffraient injustement!... Et à ceux-ci, madame Eugénie s'efTorçait d'enseigner non seulement le calme et la bonté, mais encore l'énergie pour se faire un peu de place pour conquérir leur part dans ce monde que Dieu avait créé pour tous.

Tandis qu'elle attend l'avocat Olivieri et François Roero, madame Eugénie prépare le café avec sa fameuse machine. Tout ce que possède madame Eugénie est extraordinaire et fameux. Elle rafl'ole de son petit logement, parce qu'il est petit. Si elle n'élait pas aussi bonne et si elle ne savait pas faire plaisir, elle renoncerait volontiers aux grands dîners du dimanche, pour ses fins dîners avec une aile de poulet et quatre châtaignes, mais chez elle, sur sa nappe bien blanche, avec une rose et un œillet dans un verre pour lui tenir compagnie.

Son bon café — elle en est friande — fait plaisir à toute heure, surtout l'hiver. El, pendant que l'eau bout dans l'appareil, elle va se laver encore une fois les mains et se polir les ongles, puis elle revient au salon, se regarde dans la glace et arrange ses cheveux. Étant jeune, madame Eugénie n'y pensait pas; maintenant, au contraire, elle tient à être une jolie vieille. Elle-même, réfléchie comme toutes les personnes qui vivent beaucoup seules, elle s'en est aperçue et elle en rit intérieurement.

Il n'y a pas grand mal à ce que je me mette, à mon ûge, à faire la coquette et que les hommes commencent à me plaire!... »

Ce matin-là, c'est bien autre chose : il s'agit de la visite, de la présentation d'un jeune écrivain à la mode, et madame Eugénie a toujours eu une particulière considération pour les hommes de lettres, se regardant elle-même un peu comme de la famille.

Elle jette un coup d'œil à la pendule de bronze sur son bureau : dix heures juste.

— Ils ne tarderont pas, murmure-t-elle à demivoix.

Elle remet du bois au feu, s'assure qu'il n'y a pas un grain de poussière, pousse un fauteuil qui n'était pas exactement à sa place dans la fenêtre; elle retourne devant la glace de la cheminée, redresse la photographie de Cesare Cantii, offerte par Cantù lui-même avec une dédicace affectueuse.

Un moment après, on entend sonner à la porte.

— Les voici !

Madame Eugénie court ouvrir.

— J'ai fait du café... Je me suis dit que, par ce froid, on en prendrait volontiers une tasse.

— Parfait! parfait!... Vous êtes bien aimable, chère madame Eugénie, s'écrie l'avocat.

Puis, s'adressant à Roero :

— Tu verras quel cafél exquis! fameux!

Il présente aussitôt son ami, et cette première rencontre a lieu sans la moindre gêne, sans le moindre embarras.

Ils entrent tous les trois dans le petit salon, en riant, comme s'ils étaient amis depuis des années.

Madame Eugénie s'empresse d'aller à sa cafetière.

lui) LOULOU

se penche, regarde, éteint la lampe, laisse « déposer » le cale, puis elle verse lentement le breuvage fumant dans trois petites tasses de porcelaine brillantes et nettes.

— Voilà pour tous les trois, s'écrie Tex-institutrice, en remplissant les lasses jusqu'au filet doré, chacun a sa mesure : il n'y aura pas de jaloux.

Olivieri, buvant son café par gorgées, en vante la qualité à son ami, et lui fait admirer, toujours pour flaller madame Eugénie, toutes les merveilles du salon.

— Quel nectar, hein? ne te l'avais-je pas dit? Il n'y a que madame Eugénie pour en faire du pareil... Et les jolies tasses!... Du reste, tu peux regarder, ici tout est charmant, à commencer parla maîtresse de céans... N'est-ce pas?... Réponds-moi, maintenant que tu as fini par la connaître, est-elle belle, est-elle aimable, cette chère madame Eugénie?

Roero approuve avec enthousiasme les paroles de son ami, et madame Eugénie rit de bon cœur, en savourant son délicieux café. Elle comprend très bien qu'Olivieri lui adresse tous ces compliments pour lui faire plaisir et en sachant qu'il y réussit; mais n'importe, elle s'en réjouit tout de même.

Elle répète seulement, de temps à autre :

— Monsieur l'avocat! monsieur l'avocat! n'allons pas trop loin. Respectez un peu la vieillesse...

— Regarde, quand elle rit, les jolies dents qu'elle montre, cette... vieillesse! — répond Olivieri en indiquant à François la bouche encore fraîche et belle aux deux rangées de dents intactes, aussi blanches et aussi luisantes que les tasses de porcelaine.

— Assez! assez! je permets de me faire la cour

seulement le dimanche soir, quand je vais dans le monde... Une fois par semaine, cela suffît... Autrement, on s'y habitue et cela n'a plus de charme... Ainsi donc, taisez-vous, et offrez-moi plutôt une de vos cigarettes de luxe !

— Voilà, voilà !

Olivieri tire de sa poche son étui et le lui présente ouvert.

— Allons, une aussi à votre ami... Je donne le mauvais exemple : dans mes salons, il est permis de fumer...

Avant de prendre une cigarette, Roero tend une allumette à madame Eugénie.

— Merci, mais, dit-elle après la première bouffée de fumée, je vous préviens, pour l'avenir, que la cigarette est un vice que je fais entretenir par mes amis.

— Ce n'est pas vrai, tu sais, Roero ! Je lui ai offert bien souvent une boîte de Tocos et elle n'a jamais voulu l'accepter.

— Toute une boîte, c'est un cadeau. Moi, je n'accepte pas de cadeaux.

— Cela finit môme par être une affectation de votre part!

— Une exagération, corrige Roero.

— Non, non, non. On ne peut accepter de cadeaux que quand on peut les rendre, et, comme avec ma fortune je ne puis me permettre ce plaisir-là, depuis que je suis au monde j'ai pour principe de ne rien accepter. Mais l'impôt d'une cigarette, chaque fois que je rencontre un ami, cela, oui : on ne l'évite pas. Et, faites-y attention, même si je le rencontre dans la rueî... J'emporte chez moi la cigarette, et

raainlcnanl que je suis millionnaire, je la fume avec délices après mon déjeuner ou après mon dîner... Ne l'oubliez pas, monsieur Roero : dorénavant, vous paierez la taxe, vous aussi !

— J'en serai enchanté.

— Et, pour vous, l'impôt finira par être fort onéreux...

Madame Eugénie sourit toujours, mais avec une expression plus douce, avec une affabilité qui devient presque affectueuse.

— Monsieur Olivieri m'a dit que j'aurais l'avantage de vous voir souvent, que vous aviez l'intention de m'associer à une bonne œuvre... qui vous honore beaucoup. Bravo I bravo!

Les yeux de madame Eugénie ont un subit éclair d'émotion.

— Comptez sur moi.

Roero est tout saisi, et se sent ému à son tour par la bonté, par la sincérité de ces paroles. Il a oublié dans cette nouvelle intimité si cordiale son entretien précédent avec Olivieri. Madame Eugénie a vidé sa tasse : l'avocat et Roero se lèvent en môme temps pour l'en débarrasser; Roero arrive le premier, prend la tasse et la pose sur le plateau de laque rouge.

Olivieri va s'asseoir auprès de madame Eugénie.

— Vous rappelez -vous cette soirée chez les Rossi? Vous me disiez que vous étiez bien triste, que vous éprouviez comme de la nostalgie de ne plus voir vos petits-enfants, et j'ai tout de suite pensé à vous... pour Loulou.

— - On l'appelle Loulou?

— Oui, et quand elle se mêle d'avoir des caprices,

je vous assure que Loulou donne plus d'occupation que cent enfants!

— Le tout est de lui plaire, fait observer madame Eugénie, de trouver moyen de lui être sympathique dès le premier abord.

— Mais vous, vous ferez d'emblée sa conquête!

— Certainement, ajoute Roero avec conviction, Loulou fera avec vous comme avec moi : elle vous aimera dès qu'elle vous verra.

— Oui?... Je lespère aussi, du reste : mes petits enfants m'ont toujours bien aimée... Et même, à présent, beaucoup d'entre eux, qui sont papas ou mamans, ne m'ont pas oubliée, et m'aiment encore bien... H y a tant de bonté chez les enfants! Et notre élude doit consister précisément à la conserver, cette bonté, à l'augmenter, pour quand ils seront grands!... D'ailleurs, on rencontre aussi tant de bonté dans le monde! Beaucoup plus qu'on ne croit. Il suffit de savoir la chercher, elle est timide et bien souvent elle se cache.

A ce moment, madame Eugénie calme son enthousiasme. Elle approche sa figure de Roero pour le mieux regarder dans les yeux, et lui demande avec un sourire malin :

— Dites-moi un peu... je vous confesse ma faute : je n'ai pas encore eu le bonheur d'entendre une de vos pièces, et je n'ai rien lu de vous. Seriez-vous un de ces écrivains qui emploient de la mauvaise encre?... Un naturaliste, un pessimiste?... Non! non! n'est-ce pas?... Quelle horreur! D'autant plus que, dans ce cas, vous manqueriez de franchise.

— Pourquoi?

— Parce que vous avez trop de cœur, cl le cœur

est un foyer qui illumine l'art, le réchaufîe, une force qui inspire la pilié elle pardon. Le cœur, c'est la joie, Tenlhousiasme, la recherche anxieuse de tout ce qui est heaulé, dans le corps et dans l'ûme, dans les créatures et dans les choses!... Mon Dieu! sans m'en apercevoir, voilà que je me mets à prêcher. C'est mon café qui aura été trop fort... Il faut me pardonner : je suis vieille, et, naturellement, j'ai des préférences pour l'ancienne école, un peu romantique, un peu .sentimentale, mais qui, par cela môme, a fait du bien... Aie! aïe! l'avocat rit, l'écrivain sourit : laissons cela et revenons à Loulou.

On cause longtemps de la fillette, de ses caprices, de ses sympathies et de ses antipathies, de sa vivacité, de sa gentillesse, de sa facilité à apprendre et à s'attacher.

On convient que madame Eugénie ira la voir le jour même, vers quatre heures.

Comme bien on pense, la maîtresse explique sa méthode, son programme. Madame Eugénie parle de religion et de grammaire, des verbes et de la division, des livres et des plumes, et, finalement, elle en revient à la visite qu'elle doit faire à la petite, et conclut :

— Il faut qu'elle s'habitue d'elle-même, graduellement, à ma figure; en somme, elle doit apprendre à me connaître. Si on l'amenait ici tout de suite, en voyant un nouveau visage et dans une nouvelle maison, elle ne serait pas rassurée, et, au lieu de me prendre en amitié, elle me prendrait en aversion.

L'avocat se lève : il est l'heure de .s'en aller. Mais il offre d'abord une autre cigarette à madame

Eugénie, il plaisante, il rit, se remet a lui faire des compliments.

Roero feuillette les livres, regarde les bibelots et les portraits du salon. Il en reconnaît beaucoup, mais unie frappe en particulier. C'est une miniature de grande valeur : la tête et le cou d'une femme très belle, blonde, délicate.

— Dites-moi, madame, ce n'est pas un portrait, cette miniature? C'est une œuvre d'imagination?... Le dessin est d'une finesse!... Et quelle douceur!... Quelle suavité!

— Si; c'est un portrait! répond vivement madame Eugénie.

— Un portrait?... vraiment?... De qui?

— C'est maman.

Et tandis qu'elle rougit, ses yeux brillent de joie ; elle tend la main à Roero et lui donne une vigoureuse étreinte, pleine d'affection et de reconnaissance.

— Si vous saviez!... Vous ne pouviez me causer un plaisir plus grand! Elle est si belle, n'est-ce pas?... C'est bien elle!

Chose bizarre!... Cette femme aux cheveux blancs avait dit « maman » avec la même expression que Loulou disait parfois « mon papa ».

*Ci'^'

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