‹ Loulou. Traduit de l'italienChapitre 8 sur 19 · LA COMTESSE · texte numérisé non relu

LA COMTESSE

— Elle est bien aimable, n'est-ce pas? demande Olivieri à son ami, dans Icscalier, en quittant le salon de madame Eugénie.

— Très aimable... Et pour ses honoraires, comment fera-t-on?... Tu t'en chargeras, tu arrangeras cela pour moi.

— Il n'y aura pas grand'chose à arranger. Madame Eugénie m'a déjà parlé franchement; elle m'a dit : (( Je suis enchantée de pouvoir faire un peu de bien, de pouvoir servir un peu de maman à cette enfant qui est si seule; mais entendons-nous! je ne veux rien, maintenant que je suis millionnaire : je ne fais plus l'institutrice.

Hoero secoue la tête.

— Alors... voilà un ennui!... Cette dame ne veut pas accepter de cadeaux parce qu'elle ne peut pas les rendre, et elle voudrait que j'aille lui voler son temps et ses leçons!

— Ne t'inquiète pas : nous mettrons d'accord sa fierté et la tienne... Je l'appelle, par plaisanterie,

« la providence des veufs ». Elle a toujours dans son voisinage deux ou trois veuves ou veufs, de familles déchues, très malheureux, très malades, chargés d'une nombreuse famille, mais qui n'osent pas demander. Eh bien, tu lui donneras tous les mois, pour ses veufs, une somme que tu fixeras. Elle acceptera volontiers, elle dépensera tout, je te le garantis.

— Soit... Je ferai cela. Mais... et Loulou?... Si, malgré toutes nos prévisions, Loulou ne veut pas entendre parler de cette dame?...

— Madame Eugénie a une telle habitude des enfants, elle a un si grand tact! Espérons. Et puis, maintenant que tu l'as vue, tu peux la juger par toi-même.

— Quelle figure aimable!

— Voilà les femmes... les vraies femmes...

« Celles-là, oui... comme madame Eugénie, pas comme Fanny! » murmure à part lui François.

La pensée de Fanny, éclipsée un instant par les autres, mais toujours vive et toute-puissante, lui revient et il pousse un profond soupir. Il continue à marcher en silence, puis soudain, louchant le coude à son ami, il dit à mi-voix :

— Sais-tu quelle est mon intention?

— A propos de madame Eugénie et de Loulou?

— Non, à propos de la baronne.

— Ah!... s'écrie l'avocat.

Et il change aussitôt de figure, en riant d'un rire narquois.

— Je ne veux plus mettre les pieds chez les Arcolei, mais je dois au moins sauver certaines apparences.

— Nalurellcmenl!

— Aujourd'hui, ce serait son jour de réceplion; mais elle n'est pas chez elle : elle est de service à rhôpital. Elle fait partie de la Commission des Dames visiteuses. D'ailleurs, je ne suis pas forcé de le savoir : j'y vais donc, et, ne la trouvant pas, je laisse ma carte... Un autre jour, au lieu deriiôpilal, il y aura la visite à quelque asile, ou bien séance au Conseil de direction des Petites Sœurs, ou conférence de monseigneur Flambert au Sacré-Cœur : j'y retournerai et je déposerai une autre carte... J'irai chez elle un soir, quand je serai bien sûr qu'elle est au théâtre... Et, aussitôt que je pourrai confier Loulou à madame Eugénie, je m'en vais à Bordighera ou à Menton finir mon Ariane... Est-ce bien comme cela?

— Très bien. Du reste, fais tout ce que tu voudras, mais sans te tourmenter. Maintenant... il faut que j'aille au tribunal, et toi?

— Je rentre déjeuner. Mais auparavant viens avec moi acheter une poupée. Tili est sale et toute cassée... Et dire qu'il m'arrive parfois de l'embrasser!... Où trouverons-nous de jolies poupées, bien habillées?

— Chez madame Bellolti, dans la galerie Victor- Emmanuel. J'en ai acheté une, à Noël, pour une de mes nièces : elle a eu un succès fou.

Uoero achète une poupée magnifique, la plus belle qu'il y ait dans le magasin. C'est une personne très élégante, avec une robe bleue, un grand chapeau bleu, peignée, habillée, mise en tout point comme une dame. Il l'a choisie exprès avec des yeux très noirs, des cheveux très noirs et une petite tôte ronde comme celle de Loulou. Elle ressemble à Loulou.

— De celte façon, dit-il en souriant à Olivieri, je rendrai heureux mon diablotin. Au moins pour aujourd'hui, Loulou sera occupée toute la journée avec sa poupée, elle me laissera en paix, et elle sera de bonne humeur quand viendra madame Eugénie.

En rentrant, François Roero aperçoit Loulou assise sous le piano, dans le salon, en conversation très animée avec Titi.

— Où es-tu ?

La petite se tient pelotonnée, elle se cache pour se faire chercher.

— Qu'est-ce que tu fais là-dessous? je te vois... Sors de là.

Loulou ne répond pas, mais elle avance sa petite frimousse et le regarde avec des yeux riants.

— Viens ici... Sors de là.

— Plus de Loulou... Loulou partie.

— Mais non, elle n'est pas partie, puisque je la vois... Tiens, là.

— Titi partie... reprend Loulou avec un petit cri joyeux comme un trille d'oiseau.

— Elle a bien fait!... elle ne se débarbouillait jamais.

— Vilaine, Titi.

— Allons, sois gentille, viens vite ici! viens me donner un baiser.

La mutine enfant ne le quitte pas des yeux... Elle se traîne à quatre pattes, puis se relève d'un bond et court se jeter dans les jambes de Roero.

— Un baiser?... Tu ne veux pas me donner un petit baiser?

Elle fait ^igne que non, en clignant les yeux... mais aussitôt, poussant un nouveau cri d'allégresse.

lit LOULOU

elle baisse vivement sa petite tôte, et, soulevant tous ses cheveux de son geste habituel, elle reçoit le baiser sur la nuque. Puis elle regarde François en se tenant agrippée à ses jambes.

— Tu es venu en voiture?... Pourquoi?

— Ahl s'écrie Roero étonné, comment as-tu fait pour deviner que je suis revenu en voiture?

Au lieu de répondre, l'enfant répète sa question :

— Tu es venu en voiture?... Pourquoi?

— Parce que je n'étais pas seul. J'étais avec... une dame.

Loulou s'arrête, se dresse sur ses pieds en fronçant les sourcils.

— Une très belle dame! qui ressemble à Loulou! se hâte d'ajouter Roero.

On entend alors un grand coup de sonnette, et Jean se présente gravement sur le seuil, comme pour annoncer une visite importante.

— C'est une dame... française, une comtesse qui arrive de Paris. Elle a demandé s'il y avait ici une demoiselle Loulou, et elle voudrait lui faire une visite... Peut-elle entrer?

— Certainement! certainement! Il ne faut pas faire attendre les comtesses qui arrivent de Paris ! s'écrie Roero, en observant avec un peu d'inquiétude Loulou, demeurée immobile, fixant sur la porte ouverte un regard maussade.

Jean rentre avec Louise : ils tiennent chacun la poupée par une main et la font avancera petits pas.

— Voici madame la comtesse.

— Regarde, Loulou, la belle dame!

— Elle a des cheveux noirs comme les liens. Elle a des yeux comme les tiens, vois-tu? Elle te res-

semble, continue à répéter Roero, pendant que Jean et Louise font glisser la poupée vers Loulou. C'est une grande dame, venue tout exprès de Paris pour faire une visite à mademoiselle Loulou!... Une comtesse! rien que cela!...

Mais Loulou recule, recule jusqu'à ce qu'elle aille se cogner le dos contre un fauteuil; alors, quand elle sent que la poupée va la toucher, elle la repousse d'un mouvement brusque, et se cache les yeux avec un bras pour ne pas la voir.

— Non... je n'en veux pas, de comtesse I... Va-t'en! va-t'en !

Et l'enfant trépigne et fond en larmes. Maître, serviteur, bonne d'eûfant se regardent stupéfaits, presque mortifiés du mauvais résultat si imprévu.

— Elle croit peut-être que c'est une vraie petite fille comme elle, et elle est jalouse! murmure Louise.

Mais Roero commence à perdre patience.

— Regarde! c'est une poupée!... Une poupée comme ta Titi! Je l'ai achetée exprès pour toi!... Elle esta toi!... Prends-la! c'est pour toi!

Rien n'y fait : Loulou ne veut pas regarder la poupée, et continue à la repousser furieusement, à frapper des pieds, à hurler.

— Finis, vivedieu ! finis, ou je t'envoie tout de suite chez madame Charlotte.

Ah bien, oui! L'enfant se met à pousser des cris plus perçants.

— Méchante! Petite peste! Tu es une peste! dit François hors de lui. Laissons-la ici toute seule jusqu'à ce qu'elle ait fini de pleurer. Allons, Jean, vite... mon déjeuner!

Mais, à peine resiée seule avec Louise, Loulou se calme comme par enchantement, et, sur sa figure, il n'y'a presque plus trace de colère, de chagrin ni de larmes. Elle regarde la poupée que Jean, avant de sortir, a mise debout dans un coin du canapé, puis elle regarde Louise.

— Laide... comtesse...

— Mais non, elle n'est pas laide, elle est très jolie... Regarde-la bien. Tu n'as pas seulement voulu la regarder.

Loulou s'approche lentement du canapé, considère la poupée, la dévore des yeux. Mais elle est encore fûchée contre la belle dame de Paris arrivée en voiture avec son ami : pendant qu'elle l'examine, elle se donne l'air, comme pour la faire enrager, de mépriser tout ce qui l'a frappée et ce qui la frappe dans son élégante toilette :

— Vilain... chapeau...

— Pas du toutî il est très joli... Tiens, la belle plume : tout à fait à la dernière mode.

— Vilains... souliers...

— Mais non. Ce sont des souliers vernis... Et les belles chaussettes de soie!

— Vilaines... chaussettes...

— Dis-moi, lui demande Louise en la caressant et en l'embrassant, landis que Loulou, debout contre le canapé, contemple toujours la poupée, dis-moi la vérité : quand d'abord tu l'as vue, tu as cru, loi, que c'était une petite fille, une vraie petite fille, comme loi?... Mais regarde-la bien : tu vois, elle ne bouge pas?... C'est un cadeau que monsieur t'a apporté.

— Méchant... celui-làl...

— Est-ce qu'on dit celui-là en parlant de M. François? s'écrie Louise qui ne peut s'empêcher de rire.

— Vilaine... comtesse!... continue à marmotter l'enfant.

Mais maintenant l'expression de la figure ne répond plus à ses paroles. Elle regarde la poupée avec des yeux charmés, elle consent à la toucher : elle la tâte, lui tire une boucle de cheveux.

— Ce sont de vrais cheveux ! affirme Louise. Alors Loulou est ravie. Elle saute sur le canapé,

prend la poupée dans ses bras et veut lui ôter son chapeau.

— C'est à moi... la comtesse?

— A toi, oui.

—, Je l'emporte dans ma maison?

— Oui, tu peux l'emporter dans ta maison, où tu voudras.

Loulou presse la poupée sur sa poitrine et lui apphque un gros baiser sur la figure, en signe de réconciliation et d'amitié, mais plus encore en signe de conquête, de possession. Et aussitôt elle glisse en bas du canapé, tenant toujours sa poupée serrée dans ses bras, traverse le salon en trottinant, et court dans le cabinet se cacher sous le bureau où elle a son petit tabouret, le lit et la voiture de Titi, où elle a installé « sa maison », et où madame Eugénie, quand elle vient à quatre heures, suivant sa promesse, la trouve très occupée avec la comtesse.

A peine entrée dans le cabinet, accompagnée de Roero, madame Eugénie va tout droit au bureau, se baisse pour se rapprocher de Loulou et, souriante, elle se met à causer avec l'enfant comme si elles se connaissaient de longue date.

— Je suis venue voir si celte demoisclle-là — et elle indique la poupée — sait bien se tenir, si elle est saije...

Loulou, assise sur son petit tabouret, avec sa poupée qui dort sur ses genoux, avance la tête sous le bureau, et regarde fixement avec ses grands yeux noirs brillants cette dame qui lui parle d'un ton si naturel, si aimable, sans vouloir la prendre tout de suite dans ses bras et lui donner des baisers.

Évidemment, l'examen a été favorable à madame Eugénie : quand Loulou a fini de la regarder, elle lui montre la poupée et lui fait signe de se taire.

— Elle dort.

— Alors taisons-nous, taisons-nous tous : il ne faut pas faire de bruit! murmure madame Eugénie.

— Elle doil. répète Loulou enchantée de se voir secondée.

Et celte première entrevue se passe plus tranquillement qu'on n'aurait osé l'espérer. Roero est très content.

— Bien, très bien!... Je suis sûr que c'est aussi votre voix si douce et harmonieuse qui agit sur les enfants et qui les persuade.

— Le plus difficile est fait! répond madame Eugénie avec un sourire, en se redressant.

Elle] est un peu rouge, et ses yeux, toujours si calmes et si francs, évitent maintenant ceux de lioero. Le fait de se trouver tout à coup et d'une manière si intime dans le cabinet du jeune écrivain lui cause une vive impression qu'elle n'arrive pas à dissimuler complètement. Elle porte avec admiralion des regards curieux autour d'elle.

— Segantini et Favretto? s'écrie-t-elle en montrant les deux tableaux.

— Oui.

Madame Eugénie continue à les regarder longuement, mais sans rien dire de plus. Son enthousiasme s'exprime tout entier par les yeux, avec un sentiment de quasi dévotion... et les mots ne lui viennent pas.

Sortant de son extase, elle ajoute seulement :

— Vous devez écrire de bien belles choses... avec un pareil entourage!

Et elle retourne bien vite près de Loulou, se penche pour la voir sous le bureau.

— Elle dort encore?

— Oui, mais la voilà qui se réveille.

— Alors viens un peu ici, montre-la-moi.

Roero avance un fauteuil à madame Eugénie, qui s'assied en le remerciant d'un signe de tête. Loulou lui apporte aussitôt sa poupée sur les genoux et s'y appuie elle-même sans hésitation.

— Comment l'appclle-t-on, cette belle demoiselle?

— Ma... comlèche.

— On ne parle pas comme cela. Il faut bien prononcer les mots : « com-tesse... ». Essayons nous deux : « com-tesse... ».

— Com-tesse.

— Très bien, ma petite Loulou!... Puisque tu es si gentille, tu me donneras un beau baiser.

L'enfant relève la figure et, ne voulant pas perdre de temps, lui applique en hâte un baiser sur la bouche K

i. En Italie, on embrasse toujours sur la bouche.

Madame Eugénie, redressant la poupée et la tenant debout sur ses genoux, se confond en admiration.

— Quel joli chapeau!... et des jupons de batiste brodés?... Oh! oh! en voilà du luxe!

Les yeux de la fillette étincellenl de joie.

— Mais sais-tu que M. François est vraiment bon?... L'as-tu bien remercié de t'avoir fait un si beau cadeau?

La figure de Loulou se trouble, un instant : elle n'a pas encore pardonné à celui-là et, dans sa malice, elle évite de répondre.

— Elle ne dort plus, la comtèche.

— Écoute. Prononce bien comme je t'ai dit : « comtesse ».

— (V Comtesse », — répète l'enfant avec un de ses petits cris de joie.

— Alors, dis-moi, as-tu remercié M. François?... Rappelle-toi que M. François t'aime beaucoup, beaucoup.

Loulou s'assombrit de nouveau et ses lèvres ont un léger tremblement, lorsque enfin Roero l'enlève dans ses bras et s'écrie en riant :

— Allons, faisons la paix! faisons la paix!... L'enfant s'attache au cou du jeune homme, le

serre fort dans ses petits bras, l'étoufTe, lui tire les cheveux, puis elle se retourne et se baisse si brusquement pour se faire donner le baiser habituel, que peu s'en faut qu'elle ne lui échappe des mains. Madame Eugénie reste là comme abasourdie, les yeux brillants, à contempler Roero, à contempler Loulou. Ce jeune papa, si bon, si alTectueux pour cette enfant qui n'est pas à lui : cette fillette si mignonne, si intelligente, à qui l'on a tué son père,

et qui n'a pas de mère, la touchent profondément, exaltent son imagination romanesque.

— Et Titi? et Titi? demande-t-elle , reprenant son rôle de maîtresse.... Il faut me montrer aussi Titi!

Loulou la regarde un moment, étonnée : elle avait complètement oublié Titi... Mais elle se hâte d'ajouter, avec déjà son instinct de femme, afin de justifier son oubli :

— Titi... vilaine... méchante...

— Si elle est vilaine, tant pis! c'est une raison pour l'aimer encore davantage.

— Méchante.

— Méchante, non : elle ne peut pas être méchante. Ici, il n'y a personne de méchant. Les méchants sont loin, loin. Nous ne les connaissons pas.

Cela persuade l'enfant et lui plaît.

— Loulou... gentille.

— Oui : toi aussi, tu es gentille... A présent, nous allons aller chercher Titi.

Auparavant, madame Eugénie s'était déjà minutieusement informée; elle avait déjà vu dans le salon où était la vieille poupée.

— Veux-tu que nous allions la chercher nous deux?

— Oui.

L'enfant, qui lui a déjà pris la main, entraîne madame Eugénie dans le salon où la pauvre Titi, toute brisée et sans jambes, gît étendue sous le piano.

Loulou, fière de sa nouvelle poupée, ne veut plus entendre parler de l'ancienne.

— Vilaine... vilaine Titi.

124 LOLLOU

— Oh! pauvre Tiliî ma pauvre Titi! gcmil avec pitié madame Eugénie.

Elle ramasse la poupée, et va s'asseoir en la caressant, en tûchant de la rajuster.

Loulou s'arrête, droite, immobile, sa belle poupée toujours serrée dans les bras, en regardant madame Eugénie.

— Pauvre Titi! pauvre Titi! tu auras du chagrin si Loulou ne te câline plus.

— Vilaine! riposte très fort l'enfant, pour surmonter par son mépris ses remords intérieurs.

— Vilaine, parce que Loulou ne l'aime plus!... Mais moi, je l'emporterai et je l'aimerai bien, et elle redeviendra belle. Je vais la prendre, et j'irai lui acheter un beau petit chapeau; je lui ferai une belle robe avec une étoile à ramages que j'ai dans mon armoire, et, quand elle sera bien nettoyée, bien peignée, et qu'elle aura ses deux jambes, nous viendrons ensemble te voir et tu l'aimeras encore bien... Quand faut-il venir?

— Ce soir! s'écrie bien vite Loulou.

— Non, pas ce soir, c'est trop lot : je ne peux pas avoir terminé le costume. Je viendrai demain matin. Es-tu contente?

— Oui, oui.

— Chérie!

Madame Eugénie met un gros baiser sur la petite tête ronde, au milieu de l'épaisse et odorante chevelure, tandis que François est de plus en plus stupéfait de voir ce diablotin sauvage si vile apprivoisé, si tranquille et si obéissant.

— Aussi un chapeau à Titi?...

— Aussi un ciiaponu. *

— Aussi des petits souliers à Tili?...

— Bien sûr! pauvre Titi! nous lui achèterons aussi des souliers neufs. Comment les veux-tu? Des noirs ou des jaunes comme on les fait maintenant?

Loulou ne répond pas. Toujours appuyée contre les genoux de madame Eugénie, elle lève les yeux et la regarde, en prenant son pied dans sa main.

— Mon papa aussi... apportera des beaux souliers neufs...

Puis, au bout d'un instant, elle ajoute, en secouant doucement sa petite tête :

— Ce soir... non! pas ce soir... après-demain.

« Aussitôt que je pourrai confier Loulou à madame Eugénie, avait dit Roero à Olivieri, je m'en vais à Bordighera ou à iMenton finir mon Ariane... »

En quinze jours, Loulou a été facilement conquise par la belle « petite maman » ; mais Roero, tout en annonçant continuellement à tout le monde sa volonté de partir et son envie folle d'attaquer sérieusement la besogne, ne bouge pas de Milan et ne fait rien du tout. V Ariane demeure au môme point, malgré les exhortations de madame Eugénie, admise aux confidences littéraires de Télégant auteur dramatique.

— Je travaille, mais tant que je n'aurai pas trouvé une autre fin à mon troisième acte, impossible de me remettre à écrire.

C'est une bien autre fin que le jeune homme a sans cesse en lôte. C'est l'heureuse fin de sa comédie de rivalités, de dépits, de rages.

Si VAriatie en est restée au même point, Fanny, au contraire, gagne rapidement du terrain tous les

jours, au grand détriment du pauvre Olivieri, bien entendu.

« Un bavard qui enfile au bout l'un de Tautre des paradoxes et de grands mots, et pas autre chose!... Stéphanie, une intrigante? une femme politique? une femme dangereuse?... mais pas du tout! Elle a de l'esprit, du mérite, elle cherche à plaire et elle désire que tout le monde lui fasse la cour! Olivieri la déteste, c'est naturel : lui aussi a échoué. Mais en parlant d'elle comme il en parle, il est peu déhcat!... Charles III, Emmanuel II!... En tout cas, personne ne peut rien dire de positif... « Le ridicule... la foule... le fils de ton père... » En voilà des phrases d'avocat!... Rabagas, Rabagas, si la princesse t'avait seulement fait la charité d'un coup d'œill... »

Au fond, il regrette aujourd'hui sa résolution, son entêtement à ne plus mettre les pieds chez les Arcolei.

« J'ai commis une faute : au lieu de m'éloigner, de ne plus me montrer, je devais rester, m'imposer. Mais, à présent, rendre les armes, céder, impossible : ce serait me soumettre pour toujours à tous les caprices, à toutes les bizarreries, à toutes les tyrannies de Fanny. Céder, avec cette femme-là, ce serait faire abnégation de tout. Je dois, au contraire, me montrer fort, énergique, indiiférent. Alors, c'est elle qui s'excitera, qui prendra feu... Eh bien, non? c'est une femme trop versatile, trop fantasque, impérieuse et hautaine; elle manque de logique, et il n'y a pas de système possible... Jouer l'indinérence?... bravo!... 11 y a plus de trois semaines que je ne me montre pas, que j'attends... et elle, elle ne bouge pas!... rien!... Elle a envoyé un livre, une

fois, par son mari, puis... plus rien!... Qu'y a-t-il de nouveau?... car il doit y avoir quelque chose... Une telle apathie, une telle froideur, seraient inexplicables si elles étaient réelles!... Enfin, si elle ne me Ta pas dit, elle m'a fait comprendre clairement qu'elle m'aimait. . . Elle a été ici !.. . elle y est venue ! . . . N'importe quelle femme qui aime et qui a perdu la tète ne peut faire davantage... Elle s'est piquée au jeu, elle aussi a été susceptible... mais elle m'aime... elle pliera! »

Et, chaque fois qu'il sort ou qu'il rentre, il jette un coup d'œil anxieux dans le casier de la loge, mais le livre enveloppé de papier bleu, le livre tant désiré n'y est pas. A chaque coup de sonnette, il espère recevoir un billet; et, tous les soirs, après cinq heures et demie, il envoie dehors Loulou et Louise, et il attend derrière la porte, guettant tous les pas, tous les bruits, il attend avec angoisse, avec fièvre, appelant Fanny, la priant, la menaçant. « Oh! si elle revenait!... Si elle revenait!... » La sonnette reste muette, l'escalier silencieux. Personne n'entre dans la maison, personne ne vient jamais à cette heure-là : il aurait, au moins, un moment d'espérance, de bonheur!...

Quand, après avoir attendu, vainement, une semaine entière, il se convainc que Fanny, entêtée, ne cédera pas, ne bougera pas, il envoie au diable tous les raisonnements et les susceptibilités, et il ne pense qu'à trouver l'occasion, le prétexte de se rendre, même sans les honneurs de la guerre. « Ah oui! oui! Je veux en finir! finissons-en! » Et aussitôt l'amoureux François respire plus librement, se sent heureux.

« Le sort en est jeté... Rabagas dira ce qu'il voudra, mais je ne peux pas vivre, je ne peux pas exister sans cette femme! Advienne que pourra, et, si je ne suis pas un grand écrivain, Fauteur favori de la foule, ma foi, tant pis!... autant d'ennuis de moins. Fanny est beaucoup plus belle, plus séduisante que la gloire. »

Et il se moque de Rabagas, tout en sifflotant un air de Carmen.

Le jour même, à l'heure habituelle de Stéphanie, à cinq heures, il va faire une visite à madame De Angelis; mais Donna Stéphanie ne paraît pas. Et même, c'est madame De Angelis qui en demande des nouvelles à Roero :

— Gomment va Fanny?... Il y a un siècle que je ne l'ai vue.

Le lendemain matin, il se promène rue Manzoni, rue Sainte-Marguerite, et traverse plusieurs fois la place San Fedele, à l'heure de la messe : rien! Il parcourt en tous sens le Corso : rien! Non seulement il n'aperçoit pas Fanny, mais pas môme Carletto ni Manolo.

Il commence à devenir nerveux, à s'irriter, à pester.

Comme il serait heureux, en ce moment, s'il découvrait de loin la « Dévote voluptueuse », même entre ses deux antipathiques adorateurs!

Désespérant désormais de rencontrer la femme ce jour-là, il se met en quête du mari. 11 le guette aux abords de la mairie, sur la place de la Scala, au Club : Don Jules aussi est invisible. Au Club, Roero

parvient à découvrir Carlello et Manolo, seuls dans un salon retiré, en train de jouer à Técarté : la vue des deux rivaux le console, celte fois, au lieu de le troubler.

u Enfin!... Je vais apprendre ce qu'il y a de nouveau. ))

Faraggiola et Eslensi l'accueillent avec une cordialité inaccoutumée, le saluent tous les deux d'un même signe de têle, tous les deux en tordant les lèvres qui tiennent la cigarette, en faisant la môme grimace pour témoigner leur satisfaction et leur amitié.

— Oh ! oh ! ce cher Roero 1

— Oh ! oh ! ce très cher !

— Quel miracle!

— Un vrai miracle!

Les deux élégants invitent Roero à s'asseoir et à parier pour l'un d'eux, mais pas un mot de Donna Stéphanie, pas la moindre allusion à la famille Arcolei, ce qui, étant données la diplomatie et la réserve de nos deux parfaits gentlemen, ne trouble ni n'inquiète Roero : au contraire!...

C'est évidemment la preuve que nul bouleversement n'est survenu dans le royaume de Fanny. Cet accueil aimable, presque joyeux, est môme un indice certain d'ordres émanés d'en haut, pour rappeler à la cour le déserteur aigri.

Aussi Roero se trouve-t-il bien à cette table; il joue, il perd, et très content de perdre, il continue à fredonner Carmen en songeant à Rabagas.

Là, entre Faraggiola et Estensi, entre Carletto et Manolo, il croit presque avoir Stéphanie près de lui et en respirer le parfum. Il l'a retrouvée enfin, et

enfin il reprend ses habitudes, et, pour lui, recommencent les jours passés, les jours d'amour et de colère jalouse qui, vus de loin et après la crainte de les avoir perdus, ressuscitent un à un et lui reviennent à la mémoire, sereins, ensoleillés, enchanteurs

Il joue, il perd, il continue à jouer gaiement... Mais peu à peu, il cesse de siffloter et devient pensif.

u Comment?... Ils restent au Club toute la journée?... Ne doivent-ils donc pas se montrer près de la voiture de Donna Stéphanie sur les Bastions, ou à quelque séance avec Don Jules? Est-ce que ma tactique courageuse et résolue aurait causé la disgrâce d'Emmanuel II et de Charles III?... »

Et Roero, ironique et oubliant qu'il est François P"", a un éclair de joie. Il observe plus soigneusement Faraggiola et Estensi : ils ne sont pas en tenue de visite, leur amabilité est forcée, il y a de Tamertume dans leurs sourires.

a Les pauvres malheureux!... Je m'explique maintenant pourquoi je n'ai vu personne ce matin sur le Corso... »

Il quitte le jeu, se lève, paie en hûte et s'en va.

« Je vais pousser une pointe jusqu'aux Bastions... Je veux voir, par curiosité, si elle y est... Si elle y était, je pourrais m'arrôter une minute pour lui souhaiter le bonjour : un simple salut au galop, c'est un devoir de politesse; c'est comme si on déposait sa carte... Je reste sur mon terrain... Nous verrons ce qu'elle dira... »

Sur les Bastions, pas de voiture de Donna Stéphanie.

(c J'arrive peut-être trop tard... »

Il tire sa montre.

« Oui, cinq heures et demie... Que le diable emporte le jeu ! »

Le soir, il retourne au Club, naturellement, pour guetter Carletto et Manolo. Ils y sont, en effet, et quand il entre dans la grande salle, il croit apercevoir un signe, un mouvement instinctif d'ennui, par lequel Faraggiola prévient Eslensi de sa présence. Ils lisent chacun un journal cl font semblant de ne pas le reconnaître. Alors, à son tour, Roero a Tair de ne pas les voir non plus. Il prend une revue et passe dans la salle voisine où il s'assoit de manière à pouvoir les surveiller.

« Il faut user, non pas abuser! C'est assez des efforts de bonne humeur et d'amabilité auxquels je les ai contraints dans la journée... »

A neuf heures et demie, Carletto et Manolo échangent leurs journaux et ne bronchent pas... A dix heures, ils se lèvent... mais retournent dans le salon retiré, où ils se remettent gravement à jouer à l'écarté.

« Les malheureux!... »

En ce moment, François est sûr de leur disgrAce et embrasserait, non seulement Fanny, mais Don Jules.

« C'est demain le jour de la baronne... j'irai de bonne heure. »

— .Madjime la baronne?...

— Madame n'y est pas, répond le vieux portier en s'avançant sur le seuil, la casquette à la main.

— Comment, elle est sortie? N'est-ce pas son jour de réception?

— C'est bien son jour, mais madame n'y est pas. Elle est à la campagne, à Borgoprimo.

— A Borgoprimo?... Par ce froid?... Mais depuis quand?

— Depuis huit jours.

— Et elle reviendra?

— Hum!... On ne sait pas.

— Mais Don Jules est à Milan?

— Don Jules...

Le portier a un étrange sourire, ironique et narquois.

— Don Jules aussi est à Borgoprimo?

— Don Jules aussi?... depuis huit jours?... à Borgoprimo?

— Voilà ce qu'on m'a dit. Mais, pour les lettres, si monsieur voulait écrire, nous avons l'ordre d'envoyer celles de madame à Borgoprimo, et de remettre celles de monsieur à l'intendant.

— Ainsi donc...

Roero est sur le point d'adresser une autre question, peut-être cent autres questions, mais le sourire du portier devient de plus en plus marqué. Ce vieux bavard le regarde d'une façon...

Roero réprime un accès de rage; il tire son portecartes, l'ouvre nerveusement, y prend une carte, la remet en grommelant :

— Pour madame la baronne...

Il tourne les talons sans rien ajouter.

« Qu'a-t-il à rire?... Il se moque de moi, cette espèce de sacristain?... »

Mais il oublie vite le portier.

« Partiel Elle est partie!... Elle est à Borgoprimo depuis huit jours!... Voilà donc pourquoi je ne l'ai plus vue, pourquoi Faraggiola et Estensi ne bougent pas du club! Tout s'explique!... C'est-à-dire

non, cela ne m'explique rien... absolument rien... Comment diable les deux inséparables perroquets n'onl-ils pas pris leur vol pour Borgoprimo?... »

Fanny à la campagne, dans le haut Varésais, presque dans les montagnes, par ce froid, et quand Gayarré chante à la Scala!... Et Don Jules quitte Milan, qu'il voulait transformer, et s'en va... on ne sait où?...

Autant Roero était alerte et joyeux pour se rendre chez les Arcolei, autant il revient lentement, pensif et l'oreille basse.

« Il s'est passé quelque chose... Évidemment, il y a quelque chose là-dessous. »

Fanny est partie I C'est là le point capital, et cette idée le chagrine, l'agite, l'irrite.

« Coquette!... une grande coquette, et pas autre chose!... Olivieri a bien raison!... Partie sans rien dire! Coquette et orgueilleuse! Elle l'a fait exprès!... C'est certain, c'est môme absolument certain, elle l'a fait exprès; elle est partie pour se venger. Je ne me montre plus : elle me plante là... Et moi, que vais-je faire, à présent?... Lui écrire? Impossible : elle me l'a défendu. Et puis, quand j'en aurais la permission, que lui écrirais-je?... M'installer pour huit jours à Y Excelsior^ à Varese?... De Varese à Borgoprimo, il y a tout au plus une heure de chemin... Et Don Jules? A coup sûr, lui ne s'est pas absenté par dépit de ne plus me voir!... Qu'est-ce que les gens ont donc à se retourner et à me regarder comme une béte curieuse? »

En passant devant le Cova, il entre dans la pûlisserie pour faire envoyer des gâteaux à Loulou. C'est l'heure élégante : il y a foule et on discute avec ani-

mation... A son entrée, silence complet : on le salue d'une certaine manière, comme pour lui adresser des compliments de condoléance.

Sans s'expliquer pourquoi, il se sent lui-même embarrassé : il s'empresse de partir, oubliant les gâteaux et Loulou.

« Que de gens désagréables il y a en ce monde!... Je couperais volontiers la figure à quelqu'un!... »

Pour se soulager, il entre à la « Patriotique », qui se trouve à côté, et va tout droit à la salle d'armes.

« Un assaut me détendra les nerfs... Cela me fera du bien... Bon, voilà Loreda!... »

Et il marmonne entre ses dents :

— Quel type assommant!

Loreda, en tenue d'escrime, se démène comme un enragé, discutant avec le maître d'armes et deux ou trois amateurs.

— Qu'est-ce que vous me chantez, avec le nom et les apparences qu'il faut sauvegarder?... C'est de la prudence!... de la belle et bonne peur!... S'il avait eu du nerf, s'il ne s'était pas trouvé en face d'un officier, m'est avis que Don Jules Arcolei aurait été très heureux de pouvoir accommoder les choses à ma façon, comme cela...

Et Loreda fait siffler son fleuret en se fendant à fond.

François pâlit, mais il recouvre aussitôt son sangfroid et s'approche du groupe, en serrant la main au professeur et à Loreda, en saluant ceux qu'il ne connaît pas ou connaît à peine de vue.

— Qu'y a-t-il? qui donc veux-tu tuer? demande-t-il en souriant au bouillant Achille.

Loreda va très peu dans le monde et n'a aucune

relation avec la famille Arcolci; les autres, un commerçant et deux jeunes étudiants, n'ont jamais entendu parler de... François I"; ils lui répondent néanmoins tous à la fois, heureux de lier conversation avec un auteur en vogue et de lui fournir un sujet de drame ou de comédie.

— La femme de l'adjoint Arcolei...

— Une femme superbe...

— Une des premières familles de Milan...

— Est partie avec un lieutenant d'artillerie...

— Non, un capitaine de cavalerie...

— Un prince romain...

— Non!... napolitain...

— Turinois. Je vous le dis, parce que je le sais. Je l'ai connu au bar.

— Que ce soit qui on voudra, peu importe, c'est tout à fait indifférent! glapit Loreda, devenant rouge comme une pivoine. C'est le mari qui est... à photographier! Ce mari qui profile de l'occasion pour faire un voyage en Egypte!...

— C'est impossible! s'écrie Roero furieux, impossible... Tout cela est faux!

A cette colère inattendue, Loreda et les autres se taisent et se regardent, stupéfaits.

— Mais pourtant...

— Je le tiens d'un rédacteur de la Dlfesa, le journal officiel de la maison Arcolei.

— Je vous répète que c'est faux!

— C'est le bruit général.

— Tout le monde assure qu'ils sont partis, le mari et la femme, chacun de son côté.

Après son accès de colère, Roero arrive à peu près à se contenir, à se dominer.

— Tout le monde, répond-il avec un bref sourire et en prenant Tair de condescendance de Faraggiola et d'Estensi à Tégard des petites gens, tout le monde, c'est-à-dire personne... justement!... J'ai l'honneur de connaître la baronne depuis longtemps; je suis l'ami d'Arcolei, et je vous affirme que le récit de cette double fuite peut paraître grotesque... ou spirituel, selon les goûts, mais qu'il est parfaitement invraisemblable.

Loreda se froisse et voudrait se rebiffer, mais Roero, hochant légèrement la tête, ajoute à peine quelques paroles, une plaisanterie, puis s'adresse au professeur d'escrime et prend rendez-vous pour un assaut au sabre.

— J'ai besoin de me fatiguer, de me détendre un peu les nerfs.

— Vous restez assis trop longtemps, répond le professeur.

Roero salue d'un air aimable, et s'en va, après avoir allumé sa cigarette.

— Un tas de mensonges ! murmure-t-il, des mensonges ridicules, stupides, grossiers!... Et pourtant... non, tout n'est pas faux. Il n'y a pas de fumée sans feu. Il doit y avoir quelque chose de vrai... En attendant... Fanny est partie! Don Jules est parti!... Et le rire, le rire narquois de ce vieux garçon de réfectoire!... Vivedieu ! il y a quelque chose! Oui, oui, il y a quelque chose... Ah! l'infâme! la maudite!

Et ce qu'il y a, si c'est un amant, il faut le savoir! tout de suite!

« Un amant?... cela se peut. Mais se compromettre? faire des folies? perdre la tête? elle? Donna

Stéphanie?... si rusée, si habile, si hypocrite, si prévoyante?... C'est impossible! impossible! »

Il faut tout savoir, immédiatement. Il n'y a plus à avoir d'hésitations ni d'égards. Au diable l'amourpropre, la jalousie. Les deux qui peuvent savoir, qui savent quelque chose, c'est Faraggiola et Estensi.

Estensi est le plus près : il demeure rue Bigli.

Roero saute dans une voiture et se fait conduire bon train chez Estensi. Mais le domestique qui lui ouvre ne le connaît pas, ne l'a jamais vu, et semble indécis. Il ne sait pas répondre si son maître y est ou n'y est pas, s'il reçoit, oui ou non.

Roero insiste et l'autre finit par dire :

— Monsieur le marquis est encore à dîner.

— A dîner!... si tôt?

— Monsieur doit partir dans deux heures.

— Il part?... Roero est exaspéré.

— Il part?... lui aussi pour l'Egypte?...

— Non, monsieur, pour Monte-Carlo, répond tranquillement le domestique.

— Veuillez lui remettre ma carte.

Et Roero lui remet une de ses cartes sur laquelle il a écrit : « Un mot seulement, à la hâte. »

Le domestique le fait entrer dans un petit salon, s'éloigne un instant et revient aussitôt, suivi du marquis.

— Vous?... mon cher Roero... mais venez donc, venez donc!... Vous trouverez aussi l'ami Faraggiola. Il dîne avec moi : nous partons ce soir pour Monte-Carlo.

— Je ne voudrais pas vous déranger.

— Mais non, je vous assure. Nous finissons à

peine de dîner, vous prendrez du vermout pendant que nous boirons notre café.

Quand Roero entre dans le fumoir voisin de la salle à manger, où Ton a déjà servi le café et les liqueurs, il voit venir à lui Faraggiola qui paraît plus grand et plus blond dans son costume clair de voyage. Il ne profère pas une parole, mais sa bouche s'arrondit en poussant à peine un «Oh! » de surprise et de plaisir, et, en même temps, il saisit entre les siennes la main de Roero et la lui serre vigoureusement, par deux fois.

— Vous aviez à me parler?... Voulez- vous passer dans mon cabinet, ou que je vous offre d'abord du vermout? lui demande Estensi en costume clair comme Farragiola, et qui paraît, lui, plus brun et plus mince.

— Non non. Je puis parler devant vous deux. Je suis même très heureux de vous rencontrer ensemble... Dites-moi, que s'est-il passé, qu'y a-t-il de vrai dans tout ce qu'on raconte?

Les deux amis regardent Roero, se regardent l'un l'autre, et se remettent à examiner Roero... Tous les deux, maintenant, arrondissent la bouche avec un « Oh! » d'étonnement inarticulé.

— On raconte, on crie sur les toits que Donna Stéphanie s'est enfuie avec un amant!... que Don Jules s'est sauvé en Egypte!... Mais tout cela est invraisemblable! grotesque!

— Naturellement !

— Mais, au fond, il doit y avoir quelque chose de vrai. Qu'est-il arrivé?

— Mais...

— Ce que vous aviez prévu!

— Précisément.

— Mais je n'ai rien prévu... Je vous répète, je vous jure, vivedieu! que je ne sais rien, absolument rien !

— Pardon. Ne vous ôtes-vous pas éloigné des Arcolei, à cause de...?

Estensi s'arrête.

— De Cencino Parodi? achève Faraggiola.

— Cencino Parodi? répète Roero, qui ne comprend pas encore, et comprend même un peu moins qu'auparavant. Cencino Parodi?... Ce gamin... ce blondin qui a été recommandé à Donna Stéphanie par sa tante de Gênes, il me semble?...

— Voilà l'homme.

— Ecce homo.

— Ce petit lieutenant de cavalerie?... Je l'ai à peine vu et je n'y ai jamais fait attention. On l'appelait le poupard... le joujou... le...

— Le bébé.

— Le beau bébé.

— Juste, mon cher!

— Le bébé est arrivé premier!

Roero stupéfait, bouleversé, roule de grands yeux.

— Impossible!... Presque son fds!... Il pourrait être son fils!... Et puis, un babillard stupide... un idiot!...

— C'est justement pour cela... parce que ce n'était pas sérieux... que cela prêtaitau ridicule... que Don Jules s'est mêlé d'intervenir d'une manière intempestive...

— Comme toujours, sans aucun tact.

— Et il n'a fait qu'attiser le feu au lieu de l'éteindre... C'est un imbécile.

— Un imbécile.

Les pieds longs, étroits, guêtres de blanc, de Carletto et de Manolo, s'agitent nerveusement, ressemblent à des pigeons qui cherchent à se donner des coups de bec.

Roero est pétrifié.

— Don Jules a voulu crier...

— Il a voulu imposer sa volonté, poursuivent les deux amis, à tour de rôle; il a interdit les promenades à cheval, et, quand vous-même avez fini par disparaître...

— Mais moi...

— Il s'est emporté comme font tous les timides, les pusillanimes, qui se battent les flancs pour se donner du courage.

— Il a ordonné à sa femme de mettre Cencino Parodi à la porte.

— Il a écrit et fait écrire au ministère pour obtenir un changement de garnison.

— Et alors, vous savez comme elle est : Donna Stéphanie, par susceptibilité, plutôt que par amour, a perdu la tête, et elle est tombée aussi dans l'exagération... C'est la faute de Don Jules... Quel imbécile!

— Un pur imbécile!

— Ainsi donc, c'est bien vrai?... balbutie le pauvre François demeuré sans souffle. Elle s'est réellement... sauvée?

— Sauvée... non. Elle a déclaré à son mari qu'elle était née pour commander, non pour obéir; que» désormais, elle en avait plein le dos de passer toute son existence à faire nommer des conseillers municipaux pour le soutenir, lui et son conseil,

qu'il était ridicule lorsqu'il voulait élever la voix, qu'il lui devenait antipathique, et qu'elle, en somme, voulait s'amuser, voulait se séparer... Et elle est partie pour sa villa, la villa Eichelburg, à Borgoprimol

— Et lui, Cencino Parodi, a demandé un congé et s'en est allé à Varese.

— Fanny!... Donna Stéphanie!... murmure Roero, elle qui est si prudente, si rusée, elle qui tenait tant à sa réputation, à son influence, à sa petite courl... Et pour qui? pour quoi?

— L'attrait du fruit défendu!

— Mais... en si peu de temps? si vite?

— Vous avez été une semaine entière sans vous montrer : cela a donné l'éveil au mari qui, privé, en pareil cas, des conseils de sa femme, n'a fait que commettre un tas de gafîes.

— Si vous, mon cher Roero, vous étiez resté tranquille à votre place, peut-être bien...

— Mais moi...

Manolo et Carletto hochent la tète, cherchent à l'interrompre.

— Mais moi, reprend-il plus fort, je n'ai plus mis les pieds chez eux parce que... parce que je me suis trouvé froissé... Vous ne vous rappelez pas comment j'ai été accueilli, comment vous m'avez reçu, vous-même, ce soir-là, après le duel du pauvre Savoldi?...

Carletto et Manolo lui tendent la main comme pour lui demander pardon, et Roero, la figure encore à l'envers, leur serre la main à tous les deux.

— Et Don Jules est réellement parti pour le Caire?

— Mais non !

— Il devait aller, dans deux mois, à Salsomaggiore.

— Nous lui avons conseillé d'avancer sa cure.

— Pendant ce temps-là, le monde commencera à oublier, Donna Stéphanie à réfléchir, et Cencino Parodi à se lasser de Varese... Alors nous verrons... Pour l'instant, nous sommes obligés de nous sauver aussi. Des questions continuelles, des indiscrétions, des commentaires, des plaisanteries...

— Mais d'ici à deux mois on n'y pensera plus... Donna Stéphanie ne passera pas toute sa vie à Borgoprimo.

— Et Don Jules... sans sa femme, serait un homme perdu.

— Une grande dame, du reste.

— Très aimable.

— Une vraie femme, avec tous les défauts et toutes les qualités de la femme.

— Dans cette circonstance, elle a montré du courage, et, jusqu'à un certain point, elle a même fait preuve de caractère.

— Et puis, très belle femme!

— Admirable!

Ils soupirent tous les trois.

— Et pourtant, murmure Faraggiola, je serais prêt à parier...

Mais il s'arrête.

Roero le regarde attentivement. Estensi approuve de la tête.

— Un emportement irréfléchi, continue Faraggiola, et pas autre chose!

— Un coup de tête!

— De tête simplement.

i44 LOULOU

— Des promenades sentimentales... la lune papillote... le paysage...

— Des discussions artistiques et littéraires...

— Mais, je le répète, je suis prôt à parier que Cencino Parodi... au bon moment... Halte-là I

— Retournons sur nos pas.

Ce mot les fait sourire : chacun des trois amoureux se rappelle son cas particulier, comment Stéphanie, sur le point de céder, a reculé. Chacun éprouve un sentiment de soulagement, de réconfort, et espère. Le petit lieutenant aussi... au bon moment... Halte-là !

— En voulez-vous, mon cher François?

Estensi lui ofl're de Teau-dc-vie.

— Un peu, n'est-ce pas?

— Très peu... Merci.

L'antipathie, la défiance, la gêne se dissipent naturellement. Lorsque Roero fait monter en voiture Carletto et Manolo pour aller à la gare, ils se tutoient.

Roero, qui veut se montrer calme, rit nerveusement.

« Ha! ha! les pauvres diables! Contraints de se sauver, le cœur saignant et par crainte du ridicule!... tandis que moi, je l'ai plantée là, le premier!... Olivieri a bien raison. »

Depuis tant de jours qu'il traite l'avocat froidement, qu'il cherche à l'éviter, il éprouve tout à coup le besoin de le revoir, de lui serrer la main.

« Ce bon Olivieri! un véritable ami! »

II sait que l'avocat dîne au café Martini, cl il va tout droit l'y chercher.

« Nous dînerons ensemble, et nous rirons. Je lui

LOULOU 14f)

raconterai tout... jusqu'à la fuite d'Emmanuel II et de Charles III. »

Au café Martini, pas d'avocat : il n'est pas à Milan, il est allé plaider à Rome.

Roero reste calme, parce que telle est sa volonté. 11 plaisante avec la maîtresse du café, lui dérobe un petit bouquet de muguet placé sur le comptoir entre une boîte de fruits confits au vinaigre et l'assiette au fromage. Il avale d'un trait un double « bitter et cognac » pour s'ouvrir l'appétit, puis va un instant au Cova pour voir qui peut y être.

La grande salle est pleine. Il aperçoit des amis à table, il les rejoint, et, le verbe toujours haut, ricanant pour aflécter une gaieté qu'il n'a pas, il s'assoit et commande son dîner.

— Des huîtres d'abord... Deux douzaines!... j'ai un appétit phénoménal.

Il ne veut plus dîner chez lui. C'est bien plus amusant de manger au café, avec des amis qu'on peut varier tous les jours. Il est d'une humeur charmante, il se porte à ravir, mais hors de la maison. L'idée de se trouver seul chez lui, dans sa chambre, l'effraie presque. Il est très gai, mais, pour conserver sa gaieté, il a besoin de lumière, de beaucoup de lumière, de cet océan de lumière. Il a besoin de se trouver là, toujours là, au milieu du mouvement, du vacarme, au milieu de tout ce monde.

Après les huîtres, il commande les plats les plus extravagants, les goûte à peine, trouve la cuisine détestable, crie après le garçon, après le patron et continue à boire. Après les huîtres et le capri, une bouteille de gattinara.

« Comment donc se fait-il, continue-t-il à se dire,

que parmi tant de gens personne ne prononce le nom de Donna Stéphanie, ni celui de son beau bébé? Me croit-on peiné, en deuil?... Je suis on ne peut plus heureux! J'ai une reconnaissance à Parodi!... Je Tembrasserais volontiers, ce bébé. »

François aurait embrassé Parodi, Estensi, Faraggiola, tout le monde. Il n'y en avait qu'un seul qu'il aurait voulu étrangler : le mari, Don Jules.

« Quel idiot 1 II n'est pas permis d'être aussi bote. . . »

Ses commensaux n'ont jamais vu Roero d'une

gaieté si bruyante. Ils s'inquiètent, se regardent les

uns les autres en se le montrant, et personne ne

parle du grand scandale du jour.

— Buvons-nous une bouteille de Champagne? propose Roero à la fin du repas.

— Volontiers, si tu l'oiïres... Nous porterons un toast à V Ariane.

— A bas V Ariane et toutes les femmes de l'art moderne! Elles sont plus botes et plus dindes (|u'une Allemande gorgée de café au lait... Ah! ah! le roman!.,, le théâtre naturaliste!... C'est la boutique d'un marchand de masques... Le vérisme? le document?... Mais la vérité vraie, de tous les jours, est tout ce qu'il y a de moins naturel, de plus illogique, de plus invraisemblable, de plus fantastique, de plus merveilleux!... Les maris, par exemple!... Depuis Aristophane jusqu'à Shakespeare et à Molière, depuis lioccace jusqu'à l'Arioste et à Cervantes, qui donc a jamais su créer un de ces maris vivants, en chair et en os. si épiquement grotesques et si ridiculement tragiques?

Fedora, la fleuriste, une Russe de la Porta Ticinese se rapproche de la table. Roero, d'ordinaire

sérieux et correct, pousse, cette fois, des cris d'admiration, lui passe un bras autour de la taille, offre des fleurs à tous ses amis, fixe à voix basse un rendez-vous. Quand Fedora s'éloigne, il lui dit au revoir, et lui glisse un billet de cent francs dans la main.

— Comme je sais par expérience que toutes les femmes sont les mêmes quant à la morale et au sentiment, je m'adresse toujours à celles avec qui on arrive plus vite. Avouez-le : m'avez-vous jamais vu assiéger des forteresses décolletées, protégées par la poudre de riz?... Non, n'est-ce pas? Pourquoi voyager en diligence, quand on peut aller en chemin de fer? Le paysage est le même.

Et il continuée insister, à se répéter, dans l'espoir que quelqu'un l'interrompra au moins par une exclamation, par une petite quinte de toux ironique... Mais non, rien. Tous boivent du Champagne et grignotent des biscuits, rient et approuvent.

Roero n'y tient plus : ce silence est trop éloquent, il blesse son amour-propre. Alors, pour les obliger à parler, après avoir brisé une coupe en la frappant avec force contre la table, il s'enhardit et entame lui-même le sujet :

— Et nos bons amis, Faraggiola et Estensi?... Partis pour Monte-Carlo... Oui! je les ai embarqués moi-môme avant dîner.

Silence. La conversation en reste là et Roero ne peut aller plus loin. Il a besoin de se remuer, de respirer. Au Cova, on étouffe : il va, un moment, à la Scala. A peine entré il se met à parler haut, à faire du bruit : on le hue, il répond par des injures et se retire en proférant des grossièretés.

« Je veux aller au Dal Verme, au Cirque Guillaume... Là au moins, on voit de vraies bêles! »

Mais au Dal Verme peu s'en faut qu'il n'ait une dispute avec un clown, à propos de certaines plaisanteries à l'adresse de la femme tigrée.

Il a toujours soif, toujours besoin de s'épancher auprès de quelqu'un. Au club, il boit de l'eau-dc-vie, joue, gagne, contredit tout le monde, cherche une querelle, mais ne réussit pas à l'obtenir.

Personne ne se rebiffe, tous lui donnent raison et le regardent drôlement.

<( Quelles têtes d'abrutis!... Ils ont l'air de me prendre en pitié. »

Il rit encore plus fort, se remet à siffloter Carmen, à vanter la beauté de Fedora et ses qualités morales.

— C'est une très bonne fille : chez elle rien n'est faux, depuis la couleur de ses cheveux... jusqu'à son horaire... Car elle a un horaire : toutes les femmes ont un horaire.

Vers quatre heures du matin, ne trouvant plus de voitures, il se dirige seul et à pied vers son logis. Il est fatigué, brisé. Il a déboutonné son pardessus; de temps en temps, il retire son chapeau, mais il est insensible au froid vif et piquant. Peu à peu la surexcitation disparaît, ainsi que le bourdonnement des oreilles et le trouble de la vue, et il commence avec terreur à reprendre possession de lui-même.

« Qu'ai-je fait? Qu'ai-je dit?... Que diable ai-je pu dire? »

Il fouille dans sa mémoire, mais impossible de rien se rappeler.

« Qu'ai-je dit? je me le demande... »

11 craint clavoir commis quelque indélicatesse, d'avoir laissé échapper un nom.

a Je ne me sentais pas bien, je voulais m'étourdir, j'ai bu... j'ai parlé... mais qu'ai-je dit?... Si j'ai prononcé son nom, si je me suis fait comprendre, j'ai agi comme un lâche... »

Tout à coup, au détour de la rue Principe Umberto, il voit la rue Principe Amedeo; il s'arrête surpris :

« Qu'est-ce qu'il y a?... »

Dans tout ce noir de sa maison, de toutes les maisons, il aperçoit à une de ses fenêtres de la lumière à travers les persiennes.

« Qu'est-ce qu'il y a?... »

Inquiet, il presse le pas, franchit le portail, traverse le vestibule, monte d'un bond les quelques marches et ouvre brusquement la porte :

— Qu'est-ce que c'est?... Qui est là?

Il ne comprend pas d'abord, ne se rappelle pas, ne distingue pas bien la personne qui vient à sa rencontre dans le salon.

— C'est moi, monsieur François.

C'est madame Eugénie, fraîche et rose, dans son costume noir.

— En rentrant de la promenade, la petite n'allait pas très bien et je me suis effrayée. Je lui ai mis le thermomètre : elle avait la fièvre. Elle voulait vous voir; elle appelait son papa : « Non, pas aprèsdemain, tout de suite mon papa... » Mais elle s'est bientôt calmée; le médecin est venu et lui a donné de la quinine. A présent, elle va mieux, la fièvre paraît tombée; elle dort depuis deux heures... C'est un petit ange, cette pauvre Loulou...

i:)0 LOLLUL

— Et vous?

— Je ne me suis pas fiée à Louise : elle est trop jeune... Je suis restée.

— Vous serez... vous devez être bien lasse, pauvre madame!

— Oh ! non... Pour une nuit!...

Elle sourit, mais ses yeux ont un léger nuage de tristesse.

— Le docteur m'a promis de revenir ce matin, de bonne heure : je l'attendrai, et, après sa visite, si rien n'est survenu, je rentrerai chez moi... Mais

vous, ne vous gênez pas Allez dormir bien

vite... Moi, je vais m'asseoir là, tranquillement, et lire.

Et elle indique un fauteuil, près d'une petite table où est posé un livre ouvert.

Roero murmure quelques paroles, jette son chapeau, et se laisse tomber sur un canapé, sans ôler son pardessus.

Loulou, madame Eugénie et tout le reste, il avait tout oublié.

— Allez vous reposer, allez vite, reprend madame Eugénie. Il n'y a pas à se tourmenter, je vous assure... Ce doit être, comme a dit le docteur, un léger accès de fièvre. Cela arrive tous les jours aux enfants!... J'ai été un peu inquiète aussi à votre sujet, ne vous voyant pas revenir; mais Jean m'a rassurée. Il m'a dit qu'il vous arrive souvent de commander votre dîner, et de ne pas rentrer... Maintenant, soyez raisonnable, allez vous coucher : vous avez la figure fatiguée.

Madame Eugénie se rapproche, l'examine avec attention, lui tAte les mains et le front.

— Allez vite vous coucher.

La voix de madame Eugénie est caressante, persuasis^e; c'est une maman qui parle à son fds.

— Oui, oui, murmure-t-il, pâle, défait, les cheveux hérissés, en regardant autour de lui avec des yeux vagues. Oui, oui... Je suis allé chez Olivieri... je ne Tai pas rencontré... je suis resté dehors... j'ai dîné au café Cova.

— L'avocat est allé à Rome : il y restera une quinzaine de jours.

— Ahl... une quinzaine de jours?... à Rome?

— Il a une affaire très importante... Il m'a raconté cela hier, en venant me dire adieu.

— Vous dire adieu? Il y a été!... Il pouvait bien venir aussi chez moi.

— Oui... il voulait le fai're, mais il n'a pas osé.

— Il n'a pas osé?... Comment, il n'a pas osé?

— M. Olivieri m'a dit en propres termes : « François n'est plus le môme avec moi. Il ne me témoigne plus aucune confiance; je me suis aperçu qu'il cherche à m'éviter. »

Et les yeux de madame Eugénie continuent à sourire, mais finement, avec un peu de malice.

Dans ces yeux, dans ce regard, Roero croit lire un nom, le nom de Stéphanie; il se lève, la figure mauvaise, menaçante.

— Mais vous... vous-même, que croyez-vous?... Vivedieu! que croyez-vous?

Et toute la rage, la jalousie, les angoisses qui l'étouffent, éclatent enfin dans un débordement de colère et de chagrin.

— Pourquoi riez-vous?... Oui, vous riez, vous riez, vous avez ri!... Vous riez de moi comme Oli-

li>2 Lut LUI

vieri... comme tout le monde... paK (> i\\n' vous me croyez un idiot, un lâche!...

— Monsieur François, je vous en prie, ne criez pas si forll... Loulou... est à côté... elle dort.

Madame Eugénie se hâte de fermer les portes et d'abaisser les portières pour que l'enfant ne s<' réveille pas, et que Louise ne puisse entendre et écouter.

Mais François est hors de lui. 11 marche en long, en large, donne des coups de pied aux chaises et à tout ce qu'il rencontre.

— Je veux crier!... Je suis bien libre décrier!... Je suis chez moi!... Je suis le maître ici!... Et je veux savoir, oui, madame, et tout de suite, je veux savoir pourquoi vous riez, je veux savoir ce que vous croyez et ce qu'Olivieri vous 3 raconté... A-t-il été franc, au moins?... réellement franc?... Vous a-t-il raconté que lui aussi a été amoureux fou de cette femme-là?... Oui, oui! fou! fou! Lui aussi, fou comme moi, amoureux comme moi, car je ne suis pas seul à être ridicule, idiot, lûche...

Un sanglot lui coupe la parole, et il se jette à plat ventre sur le canapé, en pleurant à chaudes larmes.

— Mon Dieu! mon Dieu!... Pauvre monsieur François!... monsieur François! — s'écrie madame Eugénie, pûle à son tour, tremblante, accourant près de lui pour le calmer, pour lui soutenir la tête, pour le redresser sur le canapé. — Non, non, monsieur François... écoutez-moi, monsieur François!... je vous en conjure, ne faites pas comme cela, ne vous dé.solez pas!

Roero continue, encore un instant, à pleurer, à sangloter, mais peu à peu madame Eugénie par-

vient à le relever, à le faire asseoir sur le canapé. Alors il la regarde avec des yeux encore pleins de larmes et la figure mouillée et marbrée; il est incapable de parler; il lui saisit la main et la lui serre, comme pour lui demander pardon.

— Pleurez, monsieur François, pleurez tout à votre aise... Confiez-moi vos chagrins... Vous pouvez être sûr de mon amitié, de mon affection, de ma discrétion. Agissez avec moi comme avec une sœur, avec une maman... Vous voyez bien? (Et elle lui passe la main sur les cheveux.) Je pourrais être votre mère.

Le jeune homme lui presse encore la main qu'il tient toujours entre les siennes, puis il se penche et y met un baiser.

— Merci, madame Eugénie... Cela va se passer... Je vous assure, c'est fini... Seulement, je vous en prie, dites-moi ce qu'Olivieri vous a dit... Ne me. cachez rien.

— Il m'a parlé de la peine que lui fait votre froideur, votre changement... Le reste... je le connaissais déjà par d'autres.

— Et... les autres, que vous ont-ils raconté?

— Rien qui vous fasse tort... Si vous avez aimé, si vous aimez passionnément, cela ne vous fait aucun tort, à vous : cela en fait... à la personne qui n'a pas su vous comprendre et vous apprécier.

Madame Eugénie, si stricte et si sévère pour ellemême, se laisse emporter et oublie le pauvre Don Jules Arcolei et la morale, pour condamner la baronne Stéphanie qui n'a pas su apprécier et aimer ce jeune homme, si épris d'elle, et dont elle cause le désespoir.

Roero, par besoin do se justifier, de sï'panclier, se met à parler, mais uniquement de lui, de son aveuglement, de ses folies, de ses espérances, de ses déceptions, faisant à peine allusion à « cette personne » avec beaucoup de réserve et une extrême délicatesse, arrivant ainsi à intéresser, à émouvoir madame Eugénie qui, attentive et anxieuse, non contente d'écouter, assiste pour la première fois de sa vie au déroulement d'une scène d'amour, vraie, vivante, palpitante.

Et pourtant... et pourtant, comme l'amour est beau, même à travers les larmes!

Madame Eugénie écoute, écoute et soupire à son tour, et ses pupilles tremblantes ont aussi des éclairs... peut-être pas seulement de pitié pour le jeune malheureux, peut-être aussi d'intime et d'inconscient regret.

Le jour naît... et Roero ne cesse de parler, de raconter, de répéter les mêmes choses, mais toujours suivi attentivement, anxieusement.

— Prenez courage, consolez-vous, lui dit madame Eugénie, le chagrin a aussi sa beauté; il porte en lui un charme puissant. Il retrempe, il fait du bien. Une vie passée sans souffrir, comme vous soulTrez en ce moment, est une vie inutile et vide. C'est dans la douleur que toutes nos cordes vibrent le mieux... Oh! bénies soient les larmes, bénies soient les vôtres!... Elles sont comme la pluie qui féconde la terre... Du courage! du courage!... et vous verrez, vous vous remettrez bientôt à travailler, à écrire, et avec quelle ardeur I... Que de nouvelles forces vous trouverez en vous! Quelle douce et nouvelle poésie! Quelle indulgence pour

les autres! Quelle bonté! Vous verrez, après avoir soulïert, comme votre intelligence deviendra plus pure et plus sensible, comme vos yeux pénétreront mieux dans les âmes et dans la vie. Le talent se nourrit de douleur; les gens heureux n'ont jamais rien fait de grand.

Madame Eugénie se sent dominer, presque étouffer par une excitation, une émotion inconnue. Elle hésite un instant, elle a un frémissement, une secousse nerveuse, puis elle reprend avec élan :

— Pourquoi pas?... A mon âge, il m'est permis de tout dire; je puis me confesser aussi... Eh bien, savez-vous?... Votre chagrin au Heu de m'attrister, de m'anéantir, suscite en moi Tamertume, le regret de n'avoir pas souffert moi-même... comme cela; d'avoir passé toute mon existence, d'avoir vieilli en véritable idiote, sans... sans avoir aimé!

Et, à la clarté de la lampe qui pâlit et dont la lumière se confond avec celle du jour, Roero voit ce beau visage se colorer d'un rouge ardent, jusque sur le front pur, sans ride, jusqu'à la racine de ces beaux cheveux blancs.

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