CHAPITRE VIII
BERNADETTE EN PRÉSENCE DES MEDECINS
(suite)
Le Dr Voisin affirme qu'elle est enfermée dans un asile d'aliénés. — On lui donne la preuve de son erreur. — Il refuse de se rétracter. — Le Dr Robert Saint-Cyr déclare que Bernadette est un modèle de raison. — Le Dr Voisin n'a jamais vu Bernadette. — Le Dr Robert Saint-Cyr la voit chaque jour pendant les 10 dernières années de sa vie. — Bernadette et Jeanne d'Arc. — Leur mission providentielle.
L'Union médicale du 27 juin 1872 reproduisait une des conférences du Dr Voisin, sur les maladies mentales. Dans cette conférence le Dr Voisin, médecin de la Salpêtrière, développait la thèse que presque toujours les hallucinations aboutissent à la folie, et pour preuve il disait: 1° Le miracle de Lourdes a été affirmé sur la foi d'une enfant hallucinée, qui est maintenant enfermée dans le couvent des Ursulines de Nevers. 2° J'ai encore aujourd'hui, dans une de mes salles, une femme qui, depuis son adolescence, voit la Sainte Vierge dans le ciel, et qui a ainsi rempli le principal rôle dans le miracle de La Salette.
Aussitôt Monseigneur l'Évêque de Nevers adresse au journal L'Univers la lettre suivante :
« Cher Monsieur,
» Comme vous le savez très bien, un professeur de la Salpêtrière, en développant ses théories sur les hallucinations, a prétendu, il y a déjà quelque temps, que Bernadette Soubirous, en religion sœur Marie-Bernard, était enfermée comme folle dans le couvent des Ursulines de Nevers. Seriez-vous assez bon pour publier cette lettre par laquelle j'ai l'honneur de déclarer:
» 1° Que la sœur Marie-Bernard n'a jamais mis le pied dans le couvent des Ursulines de Nevers ;
» 2° Que résidant à Nevers, il est vrai, dans la maison mère des Sœurs de Charité et de l'Instruction Chrétienne, elle y est entrée et y reste tout aussi librement que n'importe quelle autre sœur;
» 3° Que loin d'être folle, c'est une personne d'une sagesse peu commune et d'un calme dont rien n'approche ;
)> De plus je me permettrai d'inviter le susdit professeur illustre à venir vérifier en personne l'exactitude de cette triple affirmation.
» S'il avait la bonté de me faire connaître le jour de son arrivée, je me chargerai de le mettre en rapport avec la sœur Marie-Bernard, et, pour qu'il ne puisse concevoir aucun doute sur son identité, je prierai Monsieur le Procureur de la République de vouloir bien la lui présenter. Il lui serait ensuite octroyé de l'envisager, de la questionner aussi longtemps qu'il lui plairait.
» Personnellement, je promets la plus aimable figure d'hôte.
» Augustin, évêque de Nevers. » 3 octobre, 1872. »
M. Artus, homme de caractère et d'action, négligeant les formes académiques, adressa sous te nom de Défi
public (1), une sommation impérative à tous les négateurs du surnaturel et du miracle. Son pamphlet, œuvre d'esprit et de verve intarissable, est un des plus curieux documents que l'on puisse consulter. — Au Dr Voisin il disait:
« J'ai déposé dix mille francs chez M. Turquet, mon notaire, offrant de prouver : 1° Que Bernadette, la voyante de Lourdes, n'est pas et n'a jamais été enfermée dans le couvent des Ursulines de Nevers; 2° Que Mélanie, qui a rempli le principal rôle dans le miraele de La Salette, n'est pas et n'a jamais été dans vos salles d'hôpital. »
Cette lettre fut inséré dansXe Monde du 16 août 1872, et dans L'Univers du 18 du même mois. M. Voisin ne répondit pas ; pas plus qu'il n'avait répondu à l'évêque de Nevers. Les journaux, Le Siècle et autres, qui avaient bruyamment commenté les assertions du Dr Voisin, n'insérèrent pas la réponse de M. Artus. M. Artus écrivit vainement une seconde lettre qui se terminait par ce dernier appel à la conscience du savant :
« Eh bien, Monsieur, lui disait-il, je ne vous propose pas de pari, je fais mieux; je souscris l'engagement de vous payer la somme de dix mille francs, si, après enquête faite par trois de vos confrères de la faculté de Paris, tirés au sort, il n'est pas démontré :
» 1° Que Mélanie, la bergère de La Salette, n'a jamais mis le pied dans vos salles;
(1) E. Artus, Défi public à la libre pensée.
« 2° Que Bernadette, la voyante de Lourdes, n'a jamais été enfermée dans le couvent des Ursulines de Nevers.
» N'allez pas, Monsieur, pour refuser cette enquête, prétendre que vous n'avez que faire de mes dix mille francs. Vous traversez chaque jour des quartiers pauvres; l'hôpital de la Salpêtrière est plein de malheureux. On ne refuse pas une somme qu'on pourrait employer si utilement. Votre prétexte ne tromperait ni moi, ni personne. Je suis résolu à ne vous laisser aucun faux-fuyant.
» Ou un aveu pur et simple
Ou un silence équivalent à un aveu
Ou une enquête qui vous confonde.
» Vous ne pouvez sortir de là. »
M. le Dr Voisin resta muet, ne voulant ni rétracter ni répondre, et donnant ainsi le droit à M. Artus de lui adresser ces paroles sévères :
« Permettez-moi, Monsieur, de terminer par une réflexion qui s'adresse à tous ceux qui, comme vous, par la parole ou la plume, ont l'honneur de parler au public. Tout homme qui, dans ces conditions, affirme ou nie des faits d'une telle portée, sans les avoir vérifiés ou étudiés, commet un crime social; car il fausse ou trouble la conscience de ces classes innombrables, qui n'ont ni le temps ni la faculté de faire par elles-mêmes un semblable examen et qui s'en rapportent en leur ignorance à ceux qui se donnent la mission de les enseigner. »
Dans les questions de doctrine, toutes les opinions peuvent être soutenues ou défendues. Toutes, dans
une certaine mesure, peuvent être respectées. Dans les questions de fait, il n'en est pas ainsi; la vérité est facile à établir et dès lors elle s'impose. On ne peut dire d'un homme qu'il est mort s'il est vivant, d'une personne qu'elle est aliénée et enfermée dans un asile, alors qu'elle est attachée à une maison d'enseignement et qu'elle jouit de la plénitude de ses facultés.
Si le Dr Voisin avait eu des doutes après la lettre de l'évêque de Nevers, les affirmations avec ^preuves de M. Artus, il n'avait qu'à consulter son confrère Robert Saint-Gyr, de Nevers, médecin de Bernadette. — Le Dr Damoiseau, président de la Société des médecins de l'Orne, avait écrit à son confrère le Dr Robert Saint-Cyr, président de la Société des médecins de la Nièvre, pour le prier de lui donner des renseignements positifs sur l'état d'esprit de Bernadette. Il reçut la réponse suivante :
Nevers 3 septembre, 1872 « Mon cher confrère,
» Vous ne pouviez vous adresser mieux pour avoir sur la jeune fille de Lourdes, aujourd'hui sœur Marie-Bernard, les renseignements que vous de'sîrez. Médecin de la Communauté', j'ai donné des soins pendant longtemps à cette jeune sœur, dont la santé très délicate nous a donné de vives inquiétudes. Aujourd'hui, cet état s'est amélioré, et de malade, elle est devenue mon infirmière, s'acquittant dans la perfection de sa besogne.
» Petite, d'apparence chétive, elle a vingt-sept ans. Nature calme et douce, elle soigne ses malades avec beaucoup d'intelligence et sans rien omettre des prescriptions faites; aussi jouit-elle d'une grande autorité, et, de ma part, d'une entière confiance.
» Vous voyez, mon cher confrère, que cette jeune sœur est bien loin d'être aliénée. Je dirai mieux: sa nature calme, simple et douce, ne la dispose pas le moins du monde à glisser de ce côté.
» Je suis heureux, mon cher confrère, de cette occasion de causer avec vous et de vous être agréable, en vous fournissant les renseignements demandés, etc. »
Signé : Robert Saint-Gyr, Président de la Société des médecins de la Nièvre.
Cette lettre mettait fin au débat, et pour tout homme sérieux la question était jugée. Les affirmations si téméraires du Dr Voisin laissent une fâcheuse impression, et l'on cherche vainement une explication, une circonstance atténuante pour en interpréter le sens ou en saisir le mobile. Mais dans un sujet si vaste, si plein d'intérêt, notre unique souci est de rétablir la vérité; et, sans nous arrêter à des opinions personnelles, voyons en résumé quel a été le jugement porté par les médecins sur Bernadette.
Dozous, avons-nous dit, a rendu sur cette enfant un témoignage public d'une portée indiscutable. Il l'a rendu en présence de tous les témoins des événements, en présence de tous les médecins de Lourdes. Le moment
était certainement favorable pour poser les bases d'une enquête sérieuse, et cette enquête a été poursuivie pendant plusieurs années, alors que les premiers mouvements d'agitation et de controverse étaient depuis longtemps apaisés.
Les confrères du Dr Dozous n'avaient voulu voir dans ces apparitions que le jeu d'une imagination malade : ils formèrent le premier groupe d'opposants, et protestèrent au nom de la science dont ils étaient les dépositaires. Mais à Lourdes, ils ne pouvaient absolument rester étrangers aux événements qui se déroulaient autour d'eux : malgré eux, ils furent les témoins et les juges des guérisons qui se répétaient chaque jour. Devant ces faits étranges, sans cesse renouvelés, qui renversaient toutes les lois, tous les principes connus, ils reconnurent franchement leur erreur et vinrent rendre hommage à la vérité. Gomme leur confrère Dozous, mais plusieurs années après, ils s'inclinèrent devant le nombre et l'évidence des ^reuves qui leur étaient données. Combien de médecins ont imité leur exemple ! Après avoir protesté bien haut au nom de la science, ils n'ont pas craint de reconnaître, dans des certificats clairs, explicites, sans réserve, que les guérisons de Lourdes étaient contraires à toutes les lois connues.
Les adversaires du surnaturel ont mis tout en œuvre pour expliquer les apparitions d'une façon naturelle. Et l'on sait combien les idées préconçues nous rendent
ingénieux et persévérants, dans l'étude et la discussion des faits qui viennent à rencontre de nos théories.
On a essayé de reproduire par des jeux de lumière des apparences humaines sur le seuil de la Grotte ; on a voulu que l'eau de la source pût renfermer des principes minéraux. Un pharmacien de la ville a fait une analyse concluante dans ce sens ; mais Filhol, le chimiste le plus expert pour l'analyse des eaux, a prouvé que cette source était de tous points semblable à l'eau du Gave.
Cette grande enquête, poursuivie par tant de témoins divers, a démontré la sincérité de Bernadette, l'équilibre parfait de toutes ses facultés. Et plus tard, pendant sa vie religieuse, elle a été attachée au service de l'infirmerie, en contact journalier avec le médecin de la maison, le Dr Robert Saint-Gyr ; la lettre que nous avons reproduite nous montre l'impression que cette nature, calme et douce, pleine de sens et 'd'esprit pratique, avait laissée dans l'esprit de notre confrère.
Ainsi tous ceux qui ont vu et connu cette enfant, depuis Dozous, Vergez, jusqu'à Robert Saint-Gyr, tous ses contemporains, tous j les hommes instruits qui l'ont approchée, tous ont été unanimes pour rendre hommage aux qualités de cette humble bergère, qui, placée brusquement au premier plan des préoccupations générales, avait conservé les vertus les plus difficiles, les plus rares : la simplicité et le désintéressement.
Si tous ceux qui l'ont vue et connue l'ont appréciée de la sorte, comment a-t-on pu à distance porter sur elle des jugements opposés et tout aussi affirmatifs ? Gomment, sans étude préalable, sans aucun élément d'information, a-t-on pu l'accuser d'hallucination et de folie?
Pour comprendre les divergences profondes qui séparent des hommes également instruits, il faut quitter la question de fait et remonter aux principes qui ont inspiré ces jugements différents ; il faut se rappeler que parmi les médecins, un certain nombre considèrent les pratiques de la vie chrétienne comme les symptômes d'une névrose: névrose aiguë dans certains cas qui tranchent sur le cours ordinaire de la vie ; névrose chronique qui se confond avec l'hystérie et est endémique dans les couvents.
« Les miracles, dit Littré, sont dans ce domaine particulier où la médecine confine à l'histoire ; on les range dans la catégorie des troubles du système nerveux. Toute révélation est une hallucination. La religion relève de la médecine. Ses fondateurs, ses grands personnages sont des malades. »
Gardons-nous de croire que ces principes ne représentent que des préjugés disparus. Voici le texte d'une affiche collée sur les murs de Paris, dans les premiers jours de septembre 1889.