LIVRE SECOND
LES PREMIERES GUERISONS
Les guérisons surnaturelles confirmant la réalité des apparî-* tions. — Louis Bourriette et le Dr Dozous. — La Commission d'enquête et le Dr Vergez. — Blaisette Soupenne, bléphnrite. — Bouhohorts, athrepsie. — Henri Busquet, plaie lymphatique. — Théorie de la formation des tissus. — Le Dr Diday cherche une explication naturelle. — Son embarras. — Ses distinctions subtiles. — Maladies organiques et maladies nerveuses. — Le Dr Diday reconnaît que ces guérisons dépassent la portée des moyens naturels.
Si l'histoire de Lourdes s'arrêtait à cette première période, entièrement remplie par les apparitions et par Bernadette, elle n'aurait pas reçu cette consécration solennelle que devaient lui donner les faits extraordinaires survenus depuis trente ans, au pied de la Grotte.
Sans doute, en interprétant la mission de Bernadette et le caractère des apparitions, nous avons pu donner à ces premiers événements leur véritable signification. Nous avons pu démontrer que l'hallucination, résultant
d'un trouble cérébral, précurseur ordinaire de Ta folie, n'est jamais que le reflet des préoccupations ordinaires du sujet, et ne peut éclairer de semblables lueurs l'esprit borné d'une enfant de 14 ans. Nous avons pu faire la preuve du surnaturel en nous enfermant dans les données de ce premier problème. Mais il n'en est pas moins vrai que les apparitions et les guérisons miraculeuses doivent se servir mutuellement de preuves. Si l'apparition, en inspirant la confiance aux malades, a été l'origine des guérisons, réciproquement les guérisons, si elles sont reconnues pour un effet surnaturel, attestent le caractère divin de l'apparition.
Du reste, l'écho des visions serait bien affaibli, s'il n'était effacé; la polémique, toujours ardente sur cette question, serait depuis longtemps apaisée, si chaque jour des faits importants et nombreux ne venaient apporter aux premiers enseignements une actualité nouvelle. En outre, comment pourrions-nous comprendre le plan ou le but des apparitions? Gomment une volonté supérieure pouvait-elle se manifester sans donner une sanction durable à sa parole? Les apparitions ne pouvaient être un objet de pure curiosité. L'œuvre de Lourdes serait incomprise si elle se limitait à cette première période ; mais elle devait recevoir une consécration profonde et durable.
Les guérisons qui se succèdent depuis plus de trente ans forment dans notre siècle un événement considé-
rable. Si on peut les discuter, essayer de les faire rentrer dans les lois naturelles, on ne peut contester leur existence. Elles vont se présenter devant nous, appuyées de ces garanties, de ce contrôle sérieux, que nous avons déjà signalé dans la première partie de cette histoire. C'est sous les yeux des médecins que ces modifications surprenantes s'opéreront, et c'est une page de clinique bien curieuse à étudier que nous allons parcourir.
La première guérison est celle de Louis Bourriette, un des plus anciens clients de Dozous. Quelque vingt ans auparavant, Bourriette travaillait dans les environs de Lourdes avec son frère Joseph, à extraire de la pierre. Une mine, mal dirigée, avait fait explosion à côté d'eux. Joseph était tombé raide mort. Louis, violemment renversé sur le cadavre de son frère, resta plus de deux heures sans connaissance, les mains et le visage affreusement brûlés. Ce malheureux fut atteint d'une méningite violente, accompagnée d'un délire furieux.
L'affection cérébrale dura trois mois; mais une agitation nerveuse incessante le contraignit, pendant deux ans, à mener une existence vagabonde. Lorsqu'il voulut reprendre son travail, il s'aperçut que sa vue saisissait d'une manière si confuse les objets de petite dimension qu'il lui était impossible de se livrer à la
taille de la pierre. De nouveau, il se rendit chez le Dr Dozous, le priant d'examiner ses yeux, et d'améliorer sa vue par tous les moyens possibles. Le docteur constata que l'œil droit avait été blessé profondément sur le bas de la circonférence de la cornée, à son point de jonction avec la sclérotique; et que la pupille, fort dilatée, était à peine sensible à l'action de la lumière. Enfin, quelle que fût l'intensité de l'éclairage, on ne retrouvait que quelques lueurs confuses. Après bien des essais infructueux, le docteur dut faire comprendre à Bourriette que l'œil droit était perdu, et qu'il devait en prendre son parti. En effet, dit Dozous, l'accident survenu était tellement grave qu'il devait faire penser que la mort en serait la suite. L'amaurose consécutive à la blessure de l'œil, et à cet ébranlement nerveux considérable n'était curable par aucun moyen à la disposition de la science humaine. « Peut-on comprendre, dit-il, que cet œil, privé de vision, depuis plus de vingt ans, ait pu reprendre en un instant l'intégrité de ses fonctions. Il y a là un fait de la plus grande importance, fait visible pour tous, et qui peut nous faire apprécier la puissance de l'agent curatif employé par ce malheureux ouvrier. »
Ayant entendu parler de la source miraculeusement jaillie à la Grotte, Bourriette appelle sa fille : « Va me chercher de cette eau, lui dit-il, la Sainte Vierge, si c'est elle, n'a qu'à le vouloir pour me guérir. » Une demi-
heure après, l'enfant apportait un peu de cette eau, encore bourbeuse. Le père en lave son œil malade, et, presque aussitôt, il pousse un grand cri et se met à trembler, tant son émotion était grande. Pendant qu'il lavait son œil avec cette eau bienfaisante, le jour grandissait sous son regard et il distinguait nettement les objets.
Le lendemain, il rencontre le Dr Dozous et il court à lui : « Je suis guéri, lui dit-il. — Pas possible ! s'écrie le médecin, vous avez une lésion organique qui rend votre mal absolument incurable. » En même temps, le docteur tire un agenda de sa poche et écrit quelques mots au crayon; puis, d'une main, il ferme l'œil valide de Bourriette et présente à l'œil droit, qu'il savait entièrement perdu, la petite phrase qu'il vient d'écrire: « Bourriette a une amaurose incurable, et il ne guérira jamais. » Et, Bourriette, de son œil naguère mort, regarde et lit sans la moindre hésitation.
La foudre tombant aux pieds du savant médecin ne l'eût pas plus stupéfait que la voix de Bourriette lisant sans effort une écriture fine, tracée au crayon.
Mais, le Dr Dozous était plus qu'un homme de science: c'était un homme de conscience. Il reconnut et proclama, sans hésiter, dans cette guérison soudaine, l'action d'une puissance supérieure.
«J'examinai, dit-il, les deux yeux de Bourriette, qui ne me parurent offrir, dans leur forme et l'organisation de
leurs diverses parties, aucune différence. Les deux pupilles fonctionnaient régulièrement sous l'action de la lumière. Sur l'œil droit, la cicatrice existait encore : c'était la seule trace qui restait, sur cet organe, de l'action de l'agent vulnérant (1). »
• « A partir de ce moment, nous dit encore Dozous, je m'attachai d'une manière particulière aux malades qui se rendaient chaque jour par centaines devant les roches. J'ai étudié avec un soin infini et une grande persistance toutes les guérisons qui se sont produites sous l'action de l'eau de la fontaine, et ce sont ces guérisons qui doivent rendre parfaitement évident pour tous les hommes de bonne foi, le caractère surnaturel des apparitions. Sans ces exemples répétés, mon esprit, peu enclin à accepter une explication miraculeuse quelconque, n'aurait cédé que bien difficilement même sur un fait si remarquable sous tant de rapports. »
L'histoire des guérisons merveilleuses date du jour où la source avait commencé à jaillir. De ce jour, le récit de plusieurs guérisons merveilleuses commence à se répandre de tous côtés.
«Au milieu de versions contradictoires, dit M. Lasserre, en présence de la sincérité des uns, de l'exagération involontaire des autres, de l'absolue négation de plusieurs, des hésitations et du trouble d'un grand nombre, de l'émotion universelle, il était difficile de discerner le vrai du faux parmi tous les faits miraculeux que l'on racontait de diverses sortes, tantôt en confondant les personnes, tantôt en mêlant les circonstances de plusieurs épisodes différents et étrangers l'un à l'autre. »
(4) Nous avons pris le texte de cette observation et des observations qui vont suivre, dans l'histoire de Lourdes de M. Lasserre,
Le moment n'était pas encore venu d'analyser tous ces faits avec les données de la science et de la raison.
Huit mois se passèrent ainsi, pendant lesquels un certain apaisement put se faire dans les esprits. Et à l'entraînement des premiers jours put succéder une observation plus attentive et plus éclairée. Pendant huit mois, ces guérisons, devenues le thème de toutes les discussions, furent jugées et appréciées par les témoins des faits.
Le clergé hésitant se tenait à l'écart. Avec une merveilleuse sûreté de vue, l'évêque comprenait que l'agitation même des populations nuirait à la maturité de l'enquête. Il eut la difficile sagesse de résister à la pression universelle. Ce ne fut que le 17 novembre, que la Commission, nommée par Mgr Laurence, se rendit à Lourdes, pour faire un examen approfondi sur toutes les guérisons extraordinaires accomplies par l'eau de la Grotte.
A ce moment, nous voyons entrer en scène un médecin entouré d'une autorité et d'une considération incontestées : le docteur Vergez, inspecteur des eaux de Barèges, professeur agrégé à la faculté de Monpellier. Barèges offrait à cette époque une clinique sans rivale pour l'étude des maladies chroniques. Vergez avait porté très loin l'éclat de son nom et de sa renommée. Observateur très apprécié, il allait faire preuve
dans cette enquête de qualités supérieures. Pendant plus de vingt ans, il est resté le témoin et le juge de ces grands événements.
Surpris par des faits si nouveaux pour lui, son esprit s'est éclairé de lueurs surprenantes, et il a traduit dans un magnifique langage ses premières impressions. On avait remis entre ses mains les rapports faits par les médecins particuliers sur les guérisons les plus importantes. Il sut distinguer : 1° Les cas qui n'offraient que des probabilités de miracles ;
2° Ceux qui pouvaient recevoir par quelque côté une explication scientifique ;
3° Ceux qui, sans contestation, étaient hors des lois ordinaires de la vie.
Après ce travail, il partit avec les commissaires pour aller dans les villes et les bourgs étudier à nouveau auprès des sujets eux-mêmes, et, sur les attestations des témoins oculaires, l'histoire de leurs maladies et de leurs guérisons.
Dans cette enquête à domicile, on ne s'occupa que des faits jugés d'avance surnaturels, par l'autorité de divers médecins. Parmi la multitude des événements extraordinaires, qui, dans la seule année de 1858, avaient fait crier au miracle, la Commission choisit sept cas qui lui parurent au-dessus des lois de la nature et des procédés au pouvoir de la science médicale.
Le 1er était celui de Louis Bouriette.
Le 2me celui de Blaisette Soupenne, de Lourdes. Son observation peut être facilement interprétée par les personnes étrangères à la médecine.
Blaisette, âgée de 50 ans, était atteinte depuis 3 ans, d'une inflammation de la conjonctive avec renversement des paupières. Les paupières éraillées, dépouillées des cils, étaient couvertes d'une multitude d'excroissances charnues ; les larmes s'écoulaient continuellement sur les joues. Elle avait cet aspect particulier, repoussant, que présentent ces malades avec leurs deux yeux constamment ouverts et entourés d'un cercle cicatriciel formé de chairs saignantes et violacées.
Cette malade avait vainement demandé sa guérison aux eaux de Barèges, Gauterets et Gazost. Ces affections exigent un traitement longtemps continué, et sont extrêmement rebelles . Deux lotions d'eau de la Grotte, faites à quelques heures de distance, suffirent pour amener une guérison complète. Les yeux cessèrent d'être larmoyants , les paupières s'étaient redressées ; les excroissances charnues avaient disparu. A partir de ce jour, les cils revinrent
La déclaration de cette femme a été confirmée par son médecin, qui avait vainement combattu cette grave infirmité et avait été témoin de sa guérison. Du reste, tous les médecins appelés à examiner la malade ont reconnu que sa guérison présentait un caractère surnaturel. La lésion matérielle était profonde et parfai-
tement appréciable, et au rétablissement des tissus dans leurs conditions normales est venu s'ajouter le redressement des paupières, reprenant en un instant leur jeu, leur mobilité, leur souplesse. Cette infirmité réclamait pour guérir ou l'excision de la muqueuse des paupières ou tout au moins la cautérisation énergique des bourgeons charnus de cette membrane. Il avait suffi de deux lotions d'eau pour faire disparaître toute trace du mal.
Le 3me, le jeune Bouhohorts, est un enfant de deuxans, chétif, malingre, d'une maigreur extrême et d'un teint
cadavéreux. Il n'a jamais pu faire un pas, et il semble
n'avoir qu'un souffle de vie. On le plonge ïe 1 8 février 1 858,
par un froid très vif, dans le bassin glacé qui remplissait
l'eau de la Grotte. Sa mère l'y maintient un quart d'heure
au grand étonnement de la nombreuse assistance qui
ne savait trop qu'attendre de cette apparente cruauté.
Et voilà qu'une vraie résurrection s'opère en lui. Dès
le lendemain, l'enfant se lève sans le secours de sa
mère et se met à marcher pour la première fois de sa
vie, à la stupéfaction des parents et des voisins.
On a beaucoup disserté dans ce fait sur l'influence
de l'eau froide dans les affections adynamiques graves ;
mais on n'emploie guère l'hydrothérapie sur des
enfants de deux ans, et dans tous les cas on ne l'emploie
pas de cette façon. « Jamais, dit Vergez, un médecin
n'aurait prescrit à un enfant épuisé, presque mourant,
un bain d'eau glacée de la durée d'un quart d'heure, au mois de février. » La femme Croisine a demandé la guérison de son fils à des procédés condamnés par l'expérience et la raison. Et non seulement la guérison a été instantanée; mais l'enfant, qui n'avait jamais marché, s'échappe du berceau et fait ses premiers pas avec l'assurance que donne l'habitude. Il est guéri parfaitement et sans convalescence, c'est-à-dire en dehors de toutes les règles connues.
Le 4me, c'est Catherine Latapie, qui depuis deux ans a une très grande faiblesse dans le bras droit, faiblesse consécutive à une luxation de l'épaule. Les deux derniers doigts de la main sont fléchis et repliés d'une façon permanente. Elle plonge sa main dans l'eau de la Grotte, et à l'instant ses doigts s'ouvrent sans effort, son bras retrouve sa souplesse et sa force perdues.
Il ne s'agissait pas ici d'une paralysie nerveuse, mais d'une paralysie consécutive à une luxation de l'épaule. Aussi les membres, depuis longtemps contractures ou immobilisés, n'eussent-ils dû reprendre leurs mouvements et leurs fonctions que d une façon lente et graduelle.
Le 5me, est le fait d'Henri Busquet de Nay, un des plus importants. Ce jeune enfant avait eu, à la suite d'une fièvre thyphoïde, une série d'abcès ganglionnaires du cou. Ges abcès en se renouvelant avaient fini par
déterminer une vaste plaie qui avait les caractères d'un ulcère scrofuleux. Elle s'étendait sur tout le haut de la poitrine. Depuis deux ou trois ans, les moyens employés étaient restés sans résultat. Le 28 avril 1858, cette plaie est lavée et recouverte d'un linge imbibé d'eau de Lourdes.
Busquet est trop souffrant pour se rendre à la Grotte.
L'enfant s'endort. A son réveil, on trouve la plaie entièrement guérie. Le sommet de la poitrine porte la trace du mal terrible qui, pendant deux ans, avait sévi sur ce pauvre enfant, mais la cicatrice ne laisse rien à désirer.
Les médecins qui examinent Busquet nous disent : « Les affections de cette nature sont lentes à guérir. Elles se rattachent à la diathèse scrofuleuse. La soudaineté et la permanence de la guérison démontrent que ce fait s'écarte absolument des lois scientifiques. »
Bourriette |avec son œil perdu depuis vingt ans, sa pupille dilatée et immobilisée par la cicatrice ; Blaisette Soupenne avec ses deux yeux entourés d'un demi cercle de chairs violacées et saignantes ; Busquet avec son vaste abcès scrofuleux, qui depuis trois ans résiste à tous les traitements, nous fournissent des observations concluantes.
En présence de lésions matérielles bien constatées, que tout le monde peut apprécier, la discussion est facile
à conduire. On sait à quelles lois sont soumises dans leur évolution ces plaies et ces altérations profondes. Sur ce terrain, les merveilles opérées par l'imagination ont une limite, et cette limite n'est pas loin ; c'est d'abord la loi même de la formation des tissus organiques. Le tisseur, nous le voulons bien, est un ouvrier mystérieux dont les nerfs semblent constituer l'outillage principal. Mais il ne travaille pas à vide ; il lui faut une matière première. Et cette matière première, il ne la crée pas : elle lui vient du dehors par les aliments.
Les nerfs ne peuvent seuls restaurer les tissus ; il leur faut des matériaux nouveaux apportés par le sang. Dans certaines circonstances, la restauration est absolument impossible aux forces ordinaires de la vie. Un membre amputé ne peut se reproduire ; un œil enlevé ne se reforme pas. Dans ces conditions, la guérison est toujours miraculeuse.
Mais pour les tissus qui peuvent se régénérer comme la peau, les muscles ou les os, une restauration instantanée est encore supérieure aux lois de la nature, à la puissance de l'organisme. Les tissus se reforment, comme ils se sont formés, au moyen de cellules nouvelles engendrées sur place. Et, pour cette opération, il faut deux choses qui demandent du temps. Il faut que le courant sanguin apporte des matériaux ; il faut que les cellules vivantes s'en emparent et les transforment, qu'elles se dédoublent elles-mêmes en une multitude
d'autres cellules. Rien de tout cela ne peut être instantané. Voilà pourquoi une plaie étendue, ancienne, dont on ne peut rapprocher les bords, ne peut guérir en quelques heures.
Ces pertes de substance, ces ulcérations profondes se comblent par un travail qui se fait de la circonférence au centre, travail lent, progressif et dont il est possible de suivre la marche graduelle. — Attribuer ce résultat à des émotions morales, comme le font quelques médecins en parlant des guérisons de Lourdes ; croire que l'imagination a une puissance médicatrice assez forte pour modifier les lois de la formation des tissus : c'est se mettre en opposition avec les principes les plus incontestés de notre science. Autant vaudrait imiter Bacon qui se proposait de rechercher si l'imagination ne parviendrait pas à mûrir des nèfles en 24 heures, L'illustre chancelier ne paraît pas avoir réussi dans sa tentative. Nous ne pensons pas que personne, même parmi ses plus fervents disciples, ait continué ses
recherches.
Le Dr Diday, en voulant combattre le caractère
surnaturel des guérisons de Lourdes, a parfaitement
compris le danger qu'il y avait pour lui à s'aventurer
sur ce terrain; afin d'éviter cet écueil, il a recours à
une argumentation subtile et qui montre bien son
embarras. — « Ce sont, dit-il, les maladies nerveuses
qui devront être les plus influencées par le contact de
l'eau de Lourdes. » Et il se garde bien de parler des maladies organiques. Alors il élargit à son gré le cadre des maladies nerveuses et englobe sous cette dénomination tous les cas qui le gênent, tous ceux qui par une synonymie éloignée peuvent avoir un lien de parenté avec ces maladies. « Je comprends par là, ajoute-t-il, tous les cas qui sont de purs troubles nerveux, ou ceux qui ont une origine résidant dans le système nerveux. » Ainsi un coup de revolver dans la tête, un abcès ou des tubercules qui détruisent une partie du cerveau, une surdité ou une cécité de naissance : maladies ayant une origine résidant dans le système nerveux. La formule ou la définition sont par trop élastiques. Bourriette, nous dit-il négligemment, a une amaurose, affection nerveuse, et il oublie que ce malheureux dans un éclat de mine a failli perdre la vie, qu'il a eu une méningite des plus graves, que son œil a été profondément blessé, et qu'il est resté aveugle vingt ans. Tout cela méritait au moins mention. Maladie nerveuse : telle est la sentence sans appel.
Mais voici venir les plaies de tous genres, les tumeurs, etc.. Gomment le Dr Diday va-t-il concilier ces guérisons instantanées avec les lois de restaurations des tissus quo nous énoncions plus haut? Il va plaider les circonstances atténuantes, chercher chicane au bon Dieu sur la manière dont il opère. Car, malgré toutes les ressources de son esprit, il commence évidem-
ment à s'embarrasser. « Tandis que chez les sujets atteints de maladie nerveuse, dit-il, la guérison a été instantanée, au contraire, chez les derniers sujets, là où le mal était matériel, l'effet a été moins prompt. Chez la femme Gazeaux, il a fallu un ou deux verres d'eau; une nuit pour Busquet. » Pour le vaste ulcère qui date de trois ans, une nuit ! Une nuit, une minute ou une heure ne change rien à la donnée de ce problème; il faudrait des mois pour combler cette vaste perte de substance. Deux jours pour la femme. Soupenne, pour refaire des paupières détruites et les refaire sans opération, sans traitement! C'est encore un délai qui serait insuffisant pour le médecin ou pour la nature réduite à ses seules ressources. Quant à cet enfant de deux ans, qui retrouve la vie dans un bain d'eau glacée d'un quart d'heure, cette guérison, dit Diday, s'explique par une cause toute naturelle, par un agent qu'emploie chaque jour la médecine ordinaire. Je doute que ce moyen ait été souvent conseillé dans ces conditions. Le système nerveux d'un enfant si jeune me paraît bien délicat pour subir avec avantage de pareilles commotions.
Comment se fait-il, nous dit encore Diday, qu'il soit plus difficile à la puissance divine de guérir une plaie, une dartre, que de faire cesser un spasme. — Question indiscrète sans doute; mais qui est ici sans application. En conservant à chaque fait son caractère et sa portée,
il n'en reste pas moins établi que ces guérisons sortent des procédés qui nous sont habituels, et qu'une question d'heures, de minutes ou de jours, ne suffira pas pour les interpréter.
Diday est importuné par la persistance des cicatrices ou des traces que ces guérisons laissent après elles. « Si la main a été divine, le vestige est tout humain, nous dit-il dans un style dont il a le secret. » Il ajoute : « Si les traces matérielles de l'ancien traumatisme avaient disparu chez Bourriette ; si chez le scrofuleux, l'ulcère s'était fermé sans laisser de cicatrice, toute enquête devenait superflue ; à moins de nier qu'il n'y eût eu ulcère, on ne pouvait nier qu'il n'y eût eu miracle. » — A moins de nier qu'il n'y eût eu ulcère ! — C'est peut-être pour cela même que Dieu a voulu qu'il restât une preuve ineffaçable de son intervention. Car enfin il faudrait s'en rapporter aux témoignages du malade, de son entourage ou de son médecin. Et ce témoignage pèse souvent d'un faible poids dans la balance. Que de motifs de récuser des faits dénués de preuves encore visibles!
Diday demande comme le curé de Lourdes la floraison de l'églantier en plein hiver. Si l'arbuste eût fleuri, il ne l'aurait certainement pas constaté. C'était bien loin, sans intérêt pour lui en ce moment. Ces fleurs, depuis longtemps effeuillées, ne changeraient guère les conditions de l'enquête que nous poursuivons.
Malgré tout, néanmoins, les conclusions du Dr Diday ne ressemblent pas à ses prémisses. « Je l'avoue, dit-il en terminant, et il ne m'en coûte pas de le répéter, les guérisons racontées par M. Lasserre sont surprenantes, extraordinaires, dépassent, et de beaucoup, ce que nous avons l'habitude, nous médecins, d'observer et surtout d'obtenir. Assurément il y a là de quoi frapper d'étonnement les spectateurs les plus instruits, je le déclare sans arrière-pensée. Si les récits sont conformes à la réalité, cet ensemble de résultats offre un vaste champ à la méditation des physiologistes. Et je comprends à merveille la stupéfaction des témoins, la reconnaissance des heureux privilégiés. »
De telles conclusions s'imposent en effet pour tout homme sérieux et découlent du plus grand nombre d'observations relevées à Lourdes. — Mais à côté des faits nombreux, rangés sous les lois qui dépassent ce que nous observons d'ordinaire, il y en a qui sont en opposition absolue non seulement avec les règles de notre art, mais avec la puissance de l'organisme.
Nous savons qu'avec le temps, les soins, l'aide de la nature, presque toutes les maladies sont curables. Mais, supprimons ces trois agents ; ayons sous les yeux de véritables résurrections ou des reproductions instantanées de tissus détruits, notre pensée devant ces sortes de créations nouvelles, s'élève malgré nous. Elle cherche en dehors du cercle ordinaire de nos observations, en
dehors du monde matériel, la cause et le secret de ces modifications inconnues.
En vain pour échapper à la rigueur de ce raisonnement, Diday cherche-t-il une distinction plus subtile encore : « une maladie peut être incurable pour la médecine et n'être pas au-dessus du pouvoir de la nature. Si le mot miracle vient de « mirari » admirer, la qualité de miracle est admise sans conteste pour la plupart des guérisons de Lourdes. Il y a là des résultats surprenants et même quelques effets qui paraissent hors de proportions avec ce que la science médicale peut réaliser par ses méthodes de traitement. Dans son sens littéral, je le déclare, dit-il, le mot miracle serait lui-même audessous de l'expression qui seule convient en présence de tels phénomènes. Admirer ne suffit pas ; on se sent, on s'avoue presque stupéfait. »
Voilà pourtant l'aveu que l'on rencontre sous la plume de l'homme qui a le plus combattu les guérisons de Lourdes. Le médecin, vaincu par l'évidence, rend hommage à la vérité, et le même médecin, retenu par ses préjugés et ses doctrines, use de distinctions subtiles pour se soustraire à la logique des faits. Cette opposition a été fort bien mise en relief par M. Artus, dans sa polémique avec notre éminent confrère.
« Eh bien! oui, monsieur, lui dit-il, autant je reconnais la compétence du médecin, quand il s'agit de constater la réalité matérielle d'un fait, autant je nie celle du
libre-penseur. Ce n'est pas que je ne considère le libre-penseur comme des plus intelligents. Il est très habile, trop habile même. Mais je connais ce phénomène du philosophe tuant le savant, et du libre-penseur étouffant le médecin, phénomène qui s'est produit chez un trop grand nombre de vos collègues ».