LES ANNALES - PRINCIPALES GUÉRISONS
De 1868-1871. — Le P. Hermann; glaucome. — Mme Clotilde de La Rivière, poitrinaire. — Macary François, ulcère variqueuse. — Hanquet, de Liège, maladie de la moelle. — Dr Béraud. — Lourdes pendant la guerre.
Mêlé depuis plusieurs années au mouvement religieux et scientifique de mon temps, j'ai voulu étudier de près l'histoire des guérisons de Lourdes; j'ai voulu comme médecin et comme catholique avoir une opinion personnelle; sans parti pris et sans idée préconçue, ana* lyser, discuter chaque fait.
Cette étude, je dois le dire, a eu pour moi un irrésistible attrait. Amis ou adversaires de Lourdes, peu d'hommes connaissent ces questions, peu d'hommes ont pris le soin de fixer, de retenir quelque temps leur esprit sur ce sujet.
Il ne suffit pas, en effet, de passer quelques heures au pied de la Grotte, au milieu des foules qui se
succèdent sans interruption. Il ne suffit pas de lire le récit plus ou moins détaillé des principales guérisons ; ces récits sont toujours incomplets par quelques côtés ; ils peuvent laisser dans l'ombre des détails importants. Il faut retrouver le malade, reconstituer avec lui son histoire, mettre en regard les certificats des médecins, édifier une observation médicale complète.
Une pareille étude peut avoir de l'aridité, hérisser le sujet de détails techniques, mais elle est indispensable pour l'interprétation et la discussion des faits.
En parcourant à grands traits les pages des Annales, en reprenant les principales guérisons pour fixer d'une façon plus précise leur sens et leur portée, indiquer tout ce qui va à rencontre de l'évolution naturelle et possible d'une maladie, nous éviterons à ceux qui voudront étudier ces questions, des recherches longues, difficiles, des confusions regrettables.
D'ailleurs, quelque forme que revêtent nos affirmations, notre prétention ne sera jamais de nous faire juges de la réalité d'un miracle ; les décrets de l'Église interdisent cette témérité. Nos réserves seront surtout prudentes pour les faits qui ne se seront pas passés sous nos yeux. Si les noms et l'autorité de confrères connus, si l'exposé des circonstances fait par des témoins oculaires dignes de foi, ne peuvent nous mettre à l'abri d'une illusion ou d'une erreur, ce sera pour nous un regret bien vif; mais la meilleure volonté ne peut abso-
Jument mettre à l'abri de ce péril, dans une question d'observation. Nous en avons chaque jour la preuve dans l'exercice de notre profession. Du reste, quant à la nature miraculeuse des événements, nous ne courons aucun risque de nous tromper, puisque jamais nous ne l'affirmerons d'une manière absolue.
Parmi les faits publiés de 1868 à 1871, quatre surtout ont attiré notre attention. Nous allons les résumer en faisant ressortir les notes principales qui les caractérisent.
Une des premières guérisons publiées par les Annales est celle du P. Hermann. Ce religieux, fatigué par le travail, voit depuis un an sa vue s'affaiblir de jour en jour. Le repos absolu, l'air de la montagne ne peuvent arrêter les progrès du mal. Toute lecture devient impossible, même celle du bréviaire. Il part pour Bordeaux et va consulter un oculiste célèbre, le docteur Sous ou Guépin. On examine ses yeux avec la plus sérieuse attention, et on les trouve dans un état fort alarmant; il y a des obnubilations, une excavation des papilles optiques, une teinte grisâtre sur le fond de la lame criblée. De l'ensemble de ces faits, le médecin conclut formellement à l'existence d'un glaucome. Il propose de recourir à l'excision de l'iris ou iridectomie. Le frère du P. Hermann, Louis Cohen, a été opéré lui aussi d'une cataracte avec excision de l'iris par de Graefe.
Au retour de Bordeaux, le mal empire chaque jour,
la lecture devient impossible, et l'organe de la vision ne peut plus supporter l'éclat de la lumière. C'est à ce moment qu'on lui suggère l'idée d'une neuvaine à Notre- DamedeLourdes.Laneuvaine,commencéele24octobre, se termine le 1er novembre, dans la Grotte, auprès de la fontaine où tous les symptômes du mal disparaissent complètement. « Depuis lors, dit-il, j'écris et je lis tant que je veux, sans lunettes, sans précautions, sans efforts, sans fatigue. Je fixe le regard sur la lumière du soleil ou du gaz, sans ressentir la moindre lésion ; j'ai obtenu tout ce que je désirais ; je suis radicalement guéri. »
C'est à la Grotte, le jour de la Toussaint, pendant qu'il disait à genoux le dernier chapelet de la neuvaine, qu'il sent tout à coup un sentiment vif et profond envahir son âme. Il n'en est pas le maître; sans calculer ce qu'il fait, il se tourne vers les personnes qui l'entourent et leur dit: « Je sens que la Sainte Vierge me guérit tout à fait en ce moment. »
Voilà une observation bien précise, bien claire, qui ne prête à aucune ambiguïté et que tout le monde peut interpréter. Le Père Hermann est atteint d'un glaucome, affection facile à constater. Un habile oculiste de Bordeaux le déclare sans réserve en décrivant les lésions caractéristiques, en proposant le seul moyen capable d'enrayer le mal.
Le glaucome chronique, c'est ici le cas, a une marche
fatalement progressive, nous dit Abadie. Tantôt la maladie s'aggrave lentement, tantôt elle évolue par crises, par poussées. Abandonnée à elle-même, le résultat est toujours funeste; il survient une cécité absolue et irrémédiable. Le glaucome, en effet, révèle un trouble de nutrition profond dû à une compression exagérée; c'est une sorte d'hydropisie de l'œil qui devient dur comme une bille.
C'est dans ces conditions que le Père Hermann, n'ayant encore rien fait pour arrêter cette affection jusque-là fatalement progressive, voit tout à coup tous les accidents disparaître et passe sans transition, sans convalescence, de la maladie à la santé. Ses yeux qui, depuis un an, ne peuvent supporter la plus faible lumière, condamnés à un repos forcé et absolu, retrouvent immédiatement leur acuité normale. Ils supportent la lecture et l'écriture, sans fatigue, l'éclat de la lumière la plus vive sans en être importunés. Nous ne sommes pas habitués, nous médecins, à des guérisons aussi complètes, aussi instantanées ; elles sortent absolument des règles et des traditions de notre art. Pour mon compte, je cherche vainement par quel côté on peut matériellement contester ou interpréter ce fait.
Le Père Hermann s'est complu souvent à répéter tous les détails de sa guérison. Nous les trouvons toujours reproduits dans les mêmes termes. C'était une physionomie bien connue et bien sympathique que celle du
Père Hermann. Il était Allemand d'origine, mais Français par le cœur. Lorsque la guerre fut déclarée, ne pouvant servir sa patrie d'adoption dans nos ambulances, il demanda et obtint du gouvernement prussien le service religieux des prisonniers français internés à Spandau. Il se dévoua au milieu d'une épidémie meurtrière avec toute la générosité de son cœur. Il mourut en deux jours de la petite vérole noire en soignant nos soldats; il mourut martyr de la France, martyr de la charité. Sur ces âmes d'élite, qui représentent les hauts sommets de l'humanité, les rayons du ciel s'arrêtent plus volontiers.
L'observation de Mme de La Rivière a pour nous un intérêt particulier. Elle a été recueillie, annotée par le DrRegnault, professeur à l'école de médecine de Rennes. Le Dr Regnault est un de nos anciens collègues d'internat dans les hôpitaux de Paris ; un des hommes les plus instruits, les plus importants de notre génération médicale. Son autorité est indiscutable ; sa bonne foi au-dessus de tout soupçon.
Le Dr Regnault soignait Mme de La Rivière, en religion sœur Marie de Saint-Paul, qui était atteinte d'une
tuberculisation pulmonaire, remontant déjà à plusieurs années.
A diverses reprises, elle avait eu des hémoptysies
abondantes. Une hémorrhagie plus grave se déclare
le 11 octobre 1869, se renouvelle le 12 avec une extrême violence et jette la malade dans une faiblesse excessive.
Le 13 octobre, aux accidents liés à l'état du poumon, à une fièvre ardente, vint se joindre un épanchement occupant tout le côté gauche de la poitrine.
Le 14, l'état de la malade s'était aggravé à tel point que le pouls était devenu imperceptible, la figure, les doigts et les ongles avaient pris une teinte violacée; tout le corps était couvert d'une sueur froide, la respiration ne venait que de loin en loin et, à chaque instant, on attendait le dernier soupir. Le Dr Regnault crut devoir prévenir la Supérieure que la malade ne passerait pas la nuit.
Le lendemain 15, le médecin retrouve la malade dans d'excellentes conditions : la guérison s'est effectuée avec une rapidité tout à fait inattendue, la respiration est libre, la physionomie excellente, la fièvre a disparu.
« Que s'est-il donc passé? Alors que l'on attendait son dernier soupir et que l'asphyxie était aux dernières limites, la malade fit un suprême effort et prononça Lourdes ». On lui porta une petite cuillerée d'eau de la Grotte sur les lèvres; aussitôt, s'asseyant sur son séant, le râle de sa poitrine cessa, la respiration devint libre, elle put parler et répondre aux litanies de l'Immaculée Conception. « Je suis guérie, dit-elle, la Sainte
Vierge achèvera son œuvre ». Trois jours après, on ne
trouvait plus de traces de cet épanchement qui occupait tout le côté gauche, et, sans aucun traitement, les forces étaient revenues avec la santé. »
Sans pouvoir affirmer dans ce cas l'existence évidente d'une intervention de la Sainte Vierge, je ne puis m'empêcher de constater, dit le Dp Regnault, que la rapidité extraordinaire du rétablissement sépare complètement ce fait des faits analogues et que, selon les prévisions qu'autorisait la science, on devait bien plutôt s'attendre à une terminaison funeste.
Conclusion pleine de sagesse, à laquelle nous nous associons pleinement. Nous devons conserver à chaque fait sa physionomie propre et ne pas mettre dans nos affirmations une certitude, un absolu qui ne se retrouve pas dans le sujet. Le Dr Regnault écrivait du reste à une date trop rapprochée de la guérison pour pouvoir engager l'avenir. Narrateur fidèle, il enregistrait simplement les faits dont il avait été le témoin.
En relatant cette observation, nous avons voulu montrer qu'au milieu de toutes les guérisons observées à Lourdes, il en est de très importantes par les modifications obtenues, par les témoignages qui les accompagnent, par les noms des médecins qui s'en portent garants, et qui, cependant, ne peuvent se prêter à une démonstration mathématique. Dans ces cas, la réserve des médecins catholiques est extrême. Elle dépasse certainement les garanties que nous demandons d'ordi-
naire à nos observations purement médicales, et tous les médecins étrangers sont frappés de la méthode sévère, de la rigueur avec laquelle les enquêtes sont poursuivies.
Les exemples qui vont suivre apportent au contraire avec eux des garanties qui s'imposent, une démonstration claire comme la lumière.