ANNÉE DES GRANDS PÈLERINAGES, DES NOMBREUSES GUÉRISONS
Léonie Chartron, Mal de Pott : Dr Gagniard. — Caral, cancer : j Dr Estrémé de Castillon. — Aurélie Bruneau, sourde et muette: Dr de Lamardelle, Poitiers. — Mlle Gilbert : Dp Fabre, de Marseille. — Louise Delpon, paralytique : Dr Chrestien.
— Rachitisme : Dr Masurel. — « Tumeur blanche : Dr Moreau.
— Maurice Lagorce.
Pendant l'année 1872, un instinct mystérieux pousse les populations vers la Grotte de Lourdes ; les trains de pèlerins se succèdent sans interruption.
Au lendemain de désastres sans nom, la France, cette noble [blessée dont les plaies saignent encore, Vaincue, démembrée, tremblant pour son avenir, retrouve un premier rayon d'espérance. Ces pèlerinages rappellent sa grande mission et lui montrent que sa destinée est encore liée aux destinées immortelles de l'Église*
Les multitudes se succèdent sur les bords du Gave* De nombreux malades y retrouvent chaque jour la santé. Les Annales nous ont conservé le récit de plus de cent guérisons observées dans le cours de cette année. Parmi ces guérisons, il en est de très impor-
tantes par les détails précis, circonstanciés qui les accompagnent, par les noms des médecins qui s'en portent garants. Nous ne ferons que résumer ici les principaux faits.
Je trouve d'abord le récit de la guérison de Léonie Chartron, de Lormes (Nièvre).
Son médecin, le Dr Gagniard, d'Avallon, se complaît dans le récit et le commentaire de cette observation véritablement merveilleuse. Il écrit dans la Revue de V Yonne la lettre suivante :
J'ai traité longtemps, dit-il, cinq ou six ans je crois, Mlle Chartron, pour une affection grave de la colonne vertébrale. Les apophyses épineuses dorsales faisaient une saillie considérable, en raison du ramollissement et de l'affaissement de leur corps. Il y eut même collection purulente. Tout ceci constaté par Nélaton, Piorry, Bouvier. Plus d'appétit, amaigrissement complet, fièvre continue, insomnie, la mort était imminente. Mlle Chartron part soutenue, sinon portée, par deux personnes, accompagnée d'un oncle, vénérable prêtre, qui vient de mourir à Lormes en odeur de sainteté. On la met comme on peut en voiture, en chemin de fer, dans un wagon-lit. A Lourdes, elle est conduite près de la fontaine, elle y entre et en sort guérie, n'ayant plus besoin de personne pour marcher, allant, venant, agile et gaie. Sa gibbosité avait disparu instantanément.
Depuis, sa santé a toujours "été excellente. Je me suis promené avec elle pendant une demi-heure, et j'étais plus fatigué qu'elle. Maintenant, qu'un médecin instruit
explique une guérison de cette sorte. J'en ai porté vainement le défi à plusieurs de mes collègues.
Cette note se passe certainement de commentaires. Un mal de Pott, c'est-à-dire une carie des vertèbres avec affaissement de la colonne vertébrale, qui dure depuis sept ou huit ans, ne peut guérir en un instant sans laisser aucune trace des lésions matérielles qui caractérisent cette maladie. Le Dr Gagniard a bien raison de conclure que ce fait est absolument inexplicable. Pour lui conserver sa signification et son caractère, nous devons reproduire la relation faite par M118 Léonie Ghartron, et les attestations formelles et décisives du Dr Gagniard, son médecin. M1U Ghartron nous dit :
Je suis venue jusqu'à trente ans sans connaître la maladie. C'était en 1866 : après plusieurs semaines d'un malaise que je ne m'expliquais pas, je fus saisie par une petite fièvre; ma respiration devint difficile; mes jambes refusèrent de me porter ; je ne pouvais faire de mouvement sans douleurs; et je dus prendre le lit. Je fis alors appeler le Dr Edmy Gagniard, d'Avallon (aussi bon chrétien que bon médecin et excellent chirurgien), lequel, après un sérieux examen, constata « une saillie des apophyses épineuses de six ou sept vertèbres dorsales; » en d'autres termes plus compréhensibles, reconnut une affection de la colonne vertébrale des plus graves, que ces Messieurs nomment : maladie de Pott.
Il m'ordonna un traitement sévère et me prescrivit les eaux de Salies, auxquelles je me rendis peu de temps après, mais sans grand succès. J'y retournai encore deux
ans de suite, et sans plus de re'sultat. J'allai respirer l'air de la mer qui m'était conseillé comme fortifiant. Je me laissai conduire à Paris, où je fus visitée par les princes de la science, Nélaton, Piorry, Bouvier, qui tous s'accordèrent à reconnaître la gravité de mon état, et me prescrivirent de nouveau, avec le corset à béquilles, les moxas, les badigeonnages iodurés, les cautères...; et pendant trois années bien longues j'endurai ces tortures; et à la fin, mon pauvre dos était tellement labouré, brûlé, que je ne pouvais plus souffrir ces médications trop énergiques, malgré ma bonne volonté.
Et cependant la faiblesse et la maigreur augmentaient. Je n'avais éprouvé un peu de soulagement pendant cette dernière année, qu'à la suite d'une neuvaine à Notre-Dame de Lourdes... J'en conclus que je ne pouvais être guérie que par elle, et, pleine de foi en sa puissance, comme de confiance en sa bonté, je résolus d'aller lui demander ma guérison.
C'était une grande affaire. Je ne pouvais faire quelques pas qu'appuyée d'un côté sur un bras, de l'autre sur une canne ; et il s'agissait d'un voyage de plus de mille kilomètres, et il m'en fallait faire 80 en voiture pour me rendre de Lormes à Nevers, où je devais trouver le chemin de fer... N'importe, la main si bonne de Marie me faisait signe, sa voix si douce m'appelait... Je m'embarquai le lundi, 12 juillet 1869, avec les souhaits des voisins et des amis qui ne pensaient pas me revoir en vie... Nous arrivâmes à Lourdes le lundi soir, 19 juillet.
Le lendemain, je me rendis en voiture à la sainte chapelle, où j'entendis la messe, et d'où je revins sans trop de fatigue. Le mercredi, après la sainte communion, je descendis avec bien des précautions dans la piscine, témoin déjà de tant de prodiges; et j'en avais à peine touché le fond, que, toute seule, au grand ébahissement de mon excellente tante, qui ne m'abandonnait pas, sans
effort et sans secousses, sans pouvoir me dire comment la chose se fît, je me trouvai hors de l'eau. Je ne me sentis nullement incommodée par ce froid glacial qu'on ne peut bien comprendre que quand on l'a éprouvé; j'étais guérie !
Je marchais librement et avec aisance, quoique avec réserve : les jours suivants j'entendis la messe en action de grâces, et le lundi, 26, nous reprenions avec joie et reconnaissance le chemin dô Lormes, où j'étonnai tous ceux qui me voyaient marcher si aisément.
Mon bon vieux docteur, mandé et reçu par moi au seuil de la maison, ne pouvait en croire ses yeux; mais après avoir constaté ma parfaite guérison, il me dit d'un ton ferme et résolu: « Quand une maladie aussi dangereuse que la vôtre, compliquée d'une complexion délicate, a résisté aux soins les plus assidus, comme aux efforts des maîtres de la science ; quand elle devient de plus en plus grave, quand la cachexie se manifeste, et qu'un beau jour, subitement, et par la simple immersion, pendant une seconde, dans une eau glaciale, elle disparaît entièrement, il faut bien dire avec Ambroise Paré : Dieu l'a guérie; et je dois ajouter: par un miracle. »
Aujourd'hui, plus de deux années se sont écoulées depuis ce jour béni, et je n'ai rien ressenti de mon ancienne maladie ; je ne suis toujours pas d'une complexion robuste, ma nature est restée la même; mais la gibbosité a disparu comme toute maladie, je puis marcher, monter et descendre des escaliers, gravir la montagne au sommet de laquelle est située notre église, me baisser et me redresser sans souffrance, ce que je n'ai pu faire pendant les trois années que cette terrible affection a duré.
Léonie Chaktron.
Le Dr Gagniard résumait dans les lignes qui suivent ses impressions sur la guérison de MlIe Ghartron :
A vallon, 15 décembre 1872.
Madame,
La guérison subite, instantanée de Mlle L. Chartron, à Lourdes, est certainement miraculeuse et tout ce qu'il y a de plus authentique.
Vous pourrez défier le médecin le plus instruit, le plus fort, le plus expérimenté, d'expliquer la guérison de la maladie de MUe Chartron, maladie arrivée à la dernière période de paralysie, de fièvre et de marasme, avec suppuration de six vertèbres, en quelques secondes, en dehors de n'importe quel traitement, et d'en citer un seul exemple dans la science.
Veuillez agréer, etc.
E. Gagniard, père.
Docteur-médecin.
Raymond Caral, officier des douanes en retraite, est atteint d'un cancroïde de la face. Trois médecins, les Drs Séméac de Bordeaux, Estrémé de Gastillon, Delord de Saint-Girons, le cautérisent vainement avec divers caustiques. Une plaie large, profonde, saignante, s'étend chaque jour davantage. Le Dp Delord adresse ce malade au Dr Rességuet, chirurgien en chef de l'hôpital de la Grave, à Toulouse. « Je recommande, dit-il, ce malade aux soins et à l'habileté de mon savant confrère. Il est atteint d'un cancroïde siégeant sur le front. Deux confrères ont essayé vainement la poudre Rousselot et la pâte de Ganquoin; moi-même, j'ai eu recours au caustique sulfocarbonique de Ricord sans
aucun résultat. En présence de ce statu quo, j'ai conseillé à M. Garai d'aller consulter le Dr Rességuet, pour une opération chirurgicale qui semble devenue nécessaire. »
Avant de partir pour Toulouse, le malade, sur les conseils de sa femme, vient à Lourdes : « Je me confessai, dit-il, je communiai et je descendis à la Grotte. Ayant enlevé les linges qui couvraient cette plaie affreuse, je commençai à la laver avec l'eau de la fontaine. Je continuai ces lotions; chaque jour, la plaie diminuait et, au bout de huit jours, il n'en restait plus rien, rien que la cicatrice légère que vous pouvez apercevoir encore en regardant de très près. »
Que manque-t-il à la démonstration de ce fait ? Il ne peut y avoir doute sur la nature de la maladie. Un cancroïde qui étend ainsi ses ravages, malgré les efforts de trois médecins, malgré tous les moyens mis en usage en pareil cas, est certainement une affection maligne entre toutes. Ces ulcères, compatibles avec la vie dans une certaine mesure, ne se cicatrisent jamais complètement. Si, dans quelques cas fort rares, ce mode de guérison peut s'observer, ce n'est jamais dans un laps de temps aussi court et avec de simples applications d'eau fraîche que le malade obtient un pareil résultat.
Nous devons ranger les guérisons de sourds-muets de naissance parmi les faits les plus surprenants et
aussi les plus concluants. Plusieurs ont été constatées à Lourdes.
L'observation d'Aurélie Bruneau (1), rapportée par le médecin de sa famille, le Dr de La Mardelle, présente toutes les garanties que le critique le plus sévère pourrai t exiger. Cette jeune fille, soumise aux soins du Dr de La Mardelle, offrit dès son bas âge les signes certains de la surdi-mutité de naissance. Le Dr Delot, de Paris, auquel on conduisit l'enfant, déclara que l'infirmité était incurable. La jeune Aurélie fut confiée aux soins des Sœurs de Déols, de Ghâteauroux, chargées de l'instruction des sourds-muets du département, puis envoyée à Orléans dans une institution de sourdesmuettes.
Rentrée dans sa famille, Aurélie, dont la physionomie révèle une belle intelligence, présente tous les caractères de la surdi-mutité. Elle a vingt ans. La preuve de son infirmité n'est plus à faire ; toute pensée d'opération, tout traitement sont depuis longtemps abandonnés. C'est dans ces conditions qu'elle recouvre instantanément l'ouïe, après avoir versé pendant trois jours quelques gouttes d'eau de Lourdes dans son oreille. Le Dr de La Mardelle l'examine avec soin :
Elle entend, nous dit-il, les coups frappés derrière une porte, les accords du piano dans un appartement
(i) Née à Chabris (Indre), le 24 avril 1853, guérie le il octobre 1872.
voisin, et non seulement elle entend, mais elle prononce quelques mots, et c'est parce qu'elle entend qu'elle parle. De ce fait, dit le même docteur, nous sommes obligés de conclure que cette guéri son, obtenue en dehors des procédés ordinaires et sans le secours d'aucun traitement, apparaît revêtue du caractère surnaturel.
Les médecins les plus connus, les plus célèbres, donnent ici à un très grand nombre d'observations l'appui de leur nom et de leur autorité.
Le Dr Fabre, professeur à l'École de médecine de Marseille, nous dit qu'une de ses clientes, Mlle Gibert, arrivée au dernier degré de faiblesse, retrouve en un instant, à Lourdes, une santé depuis longtemps compromise.
Le Dr Fabre est une des grandes figures médicales du Midi de la France. Pour tous ceux qui l'ont connu, l'honorabilité de son caractère, sa droiture, l'indépendance de ses convictions sont au-dessus de toute atteinte.
Le docteur Chrestien, professeur à la Faculté de médecine de Montpellier, nous raconte en détail la guérison d'une de ses clientes. Marie-Louise Delpon, atteinte de paralysie des membres, de déviation de la bouche, d'affaiblissement chaque jour plus prononcé dans les idées. Lorsque la mort paraissait imminente, des lotions d'eau de Lourdes ramènent la vie dans ce corps inerte et effacent en un instant les traces de la
maladie. En terminant son récit, le docteur Chrestien nous dit:
Pourquoi n'attesterai s-je pas cette gue'rison miraculeuse ? Pourquoi ne pas braver les facéties de certains forts ou esprits faibles?
Fais ce que dois, Advienne que pourra.
Le Dr Chrestien sait parfaitement qu'il trouvera chez ses collègues des esprits obstinément fermés à cet ordre d'idées ; il sait que ses affirmations provoqueront chez un grand nombre un sourire d'incrédulité. Mais il passe outre. Aucune considération n'a pu arrêter sur ses lèvres l'expression entière de sa pensée, de ses convictions.
Le Dr Masurel, de Lille, raconte la guérison d'une orpheline, âgée de 26 ans, qui depuis 15 ans est privée de l'usage de ses membres. Le professeur Parise, consulté, déclare que cette infirmité est absolument incurable. En effet, sous l'influence du rachitisme, les bras et les jambes sont contournés en arc de cercle, les articulations sont démesurément gonflées, la jambe droite est plus courte que l'autre de dix centimètres.
Et voilà qu'en un instant, après avoir bu de l'eau de Lourdes et récité un Ave Maria, les membres se redressent, la jambe droite s'allonge de 8 centimètres, les genoux reprennent leur grosseur naturelle. —
L'orpheline peut marcher, pour la première fois depuis 15 ans!
L'esprit a quelque peine à se faire à la réalité d'un pareil récit; nous sommes évidemment en dehors du monde matériel. Il faut que les garanties les plus sérieuses accompagnent l'exposé de ce fait. Il faut que le Dr Masurel s'en porte garant pour qu'il puisse, avec un pareil dédain de toutes les lois naturelles, triompher de nos doutes et s'imposer à nos convictions.
Le Dr Moreau rapporte, lui aussi, une guérison bien surprenante. Une de ses malades, Simonneau (Philomène), âgée de 20 ans, est atteinte, depuis plus de cinq ans, d'une tumeur blanche de l'articulation tibio-tarsienne II y a à ce niveau des abcès nombreux et successifs, des fistules en divers points, des séquestres multiples et volumineux qui sortent péniblement. Le seul résultat prévu et désiré était l'ankylose, si jamais toutefois les suppurations pouvaient se tarir, les os nécrosés s'éliminer.
A la suite d'un voyage à Lourdes, non seulement la cicatrisation des parties molles et des os a été rapide et définitive, mais encore cette articulation privée de tout mouvement a retrouvé son jeu, sa souplesse. Il n'y a pas la moindre claudication dans l'allure d'une personne qui pendant cinq ans n'a pu faire usage de sa jambe.
Je laisse, dit le Dr Moreau, à des maîtres plus habiles le soin d'expliquer, par les données de la science, comment
une articulation si longtemps condamnée à l'immobilité', a pu si rapidement et aussi complètement reprendre son jeu, en ne conservant aucun embarras ni la moindre claudication dans l'allure d'une personne qui, pendant cinq ans, n'a pu faire usage de sa jambe droite. Si ma bonne foi peut rencontrer des sceptiques, si mon affirmation peut susciter des contradicteurs, je les invite, les uns et les autres, à vérifier par eux-mêmes les faits que j'ai racontés, et cela dans l'intérêt même de la vérité que je crois servir; si mes assertions et mes observations sont reconnues fausses ou erronées, je passe condamnation.
En résumé, mon opinion est que la fille Simonneau, à la suite d'une affection scrofuleuse très grave de la jambe droite, devant provoquer une ankylose en admettant une guérison naturelle, est en ce moment parfaitement guérie sans aucune trace permanente autre que les cicatrices osseuses et cutanées, par conséquent sans ankylose ni claudication. Cette cure surprenante, que j'affirme, s'est, en outre, opérée avec une rapidité que ne comporte pas la lenteur ordinaire des guérisons dans le genre qui nous occupe ; je dois donc avouer, en toute sincérité, dans mon âme et conscience, que la science médicale actuelle ne se prête pas à l'explication absolue de tous les phénomènes de cette guérison qui est authentique, et dont je n'ai encore jamais constaté d'exemple analogue.
Aux Herbiers, 20 octobre 1872.
H. Moreau, docteur.
Si, en parcourant les pages qui contiennent ces récits merveilleux, l'on ne trouvait les noms des médecins les plus connus, les certificats les plus affirmatifs, il serait permis de douter, de récuser toute enquête.
Je le comprends d'ailleurs, ma parole serait vaine, mon autorité sans poids, si je venais seul affirmer que les lois ordinaires de notre art ont été violées, que tous ces faits échappent à une interprétation physiologique. Je pourrais être victime d'une illusion, subir l'influence d'idées préconçues, de convictions déjà faites; je pourrais me tromper.
Mais si, reprenant des observations relevées par cent, deux cents médecins, je viens en narrateur fidèle rappeler des faits consacrés par le temps, entourés des garanties les plus sûres, mon rôle est celui de l'historien et du critique. Je cesse de porter seul le mérite ou le poids de la responsabilité.
Les premiers médecins qui ont parlé des miracles de Lourdes ont soulevé de très vives oppositions. Aujourd'hui, la question perd tout côté personnel et l'on essaye d'échapper à la discussion des faits en se rejetant dans des questions de doctrine, en invoquant la suggestion, l'hypnotisme, et tous ces phénomènes mal définis, mal connus, provoqués sur les organisations maladives ou nerveuses.
L'observation de Maurice Lagorce mérite de nous arrêter un instant. Je crois devoir m'appesantira dessein sur ce fait pour aller au-devant d'une objection prévue et répondre à des préoccupations bien légitimes du reste. Maurice Lagorce était un de mes clients. Je l'ai
soigné pendant de longues années et tous les détails de sa maladie me sont parfaitement connus.
Maurice Lagorce avait un écoulement purulent par l'oreille gauche, qui s'était déclaré à l'âge de 7 ans et
I qu'une première saison à Barèges, en 1870, n'avait pu modifier. Il revenait en 1871 à Barèges. L'écoulement purulent était continu et la surdité complète. Le 21 juillet, en passant à Lourdes, il est soumis à de nombreuses lotions dans la piscine, et l'ouïe revient subitement dans l'oreille malade. Le Dr Vergez, qui l'examine le jour même, constate cet heureux changement.
Cette amélioration pourtant n'est que temporaire et reste bien incomplète. Malgré le rétablissement momentanée de l'ouïe, l'abcès et l'écoulement n'en persistent pas moins. J'ai soigné ce jeune malade pendant son séjour au collège, je l'ai adressé au Dr Duplay, professeur à la Faculté de médecine de Paris ; tous les moyens, toutes les médications sont restés sans résultat; de nombreuses fistules se sont déclarées au pourtour de l'oreille, tout le rocher était carié, nécrosé, et Maurice Lagorce est mort à La Bourboule d'accidents méningitiques développés autour de ce foyer.
Plusieurs malades ont cru trouver à Lourdes une guérison absolue, définitive, et n'ont obtenu qu'un soulagement momentané. Dans leur premier élan de reconnaissance, dans l'ardeur de leur foi, ils ont pris leurs désirs pour des réalités. Quel est le médecin versé
dans la pratique qui n'a pas rencontré dans sa carrière des exemples pareils ? L'espérance naît si facilement dans l'esprit des malades !
C'est d'ordinaire avec des faits de ce genre que l'on juge, que l'on condamne toutes les guérisons de Lourdes.
Si l'on veut pourtant étudier de plus près cette observation, on ne tardera pas à reconnaître qu'elle manque des moyens de contrôle, de toutes les garanties que nous devons rechercher. Elle n'est accompagnée d'aucun certificat médical; elle n'est suivie d'aucune note, d'aucun commentaire. C'est le père seul de l'enfant — à son cœur l'illusion était douce et permise — c'est le père qui, plein de joie, exprime toute sa confiance dans la guérison de son fils. Nous écartons soigneusement de pareils faits de nos statistiques.
Nos adversaires auraient tort de s'appuyer sur ces exemples. Ils sont bien peu nombreux dans les Annales; ils ne peuvent être mis en parallèle avec les observations remarquables que l'on rencontre à chaque page. Chaque fois que nous trouverons des faits analogues, nous nous empresserons de les signaler et de les mettre hors du cadre de notre travail.
Nous n'avons fait que rappeler ici les guérisons les plus remarquables, observées en 1872. Pendant cette année, on rencontre chaque jour, en grand nombre, des faits intéressants.
En parcourant l'histoire de ces événements déjà lointains, je retrouve ces paroles de Louis Veuillot, qui me paraissent interpréter de haut l'opposition toujours marquée entre les manifestations de la puissance divine et les préoccupations du monde :
« C'est sans doute, dit Louis Veuillot, une chose mortifiante pour notre orgueil, que tant de miracles en plein XIXe siècle. D'autant plus humiliante, que la chose se passe en France, à la barbe de la philosophie incrédule, qui seule dispose des gros bataillons. Oui, tant de miracles après dix-huit siècles de christianisme, c'est un affront que Dieu nous fait. Nous devrions n'en avoir pas besoin, et rien ne prouve mieux combien nous sommes devenus au-dessous de la raison. Que voulez-vous? lien faut bien passer par-là, et, dans ces preuves multipliées du mépris de Dieu, l'on ne peut guère méconnaître aussi une preuve de son amour. »