CHAPITRE III
1872-73-74. — M™e Ancelin et le D* Thibault, de Nantes. — Mme de Lamberterie. — Les médecins de la Corrèze et du Lot. — Coxalgie, par le Dp Gallisson. •«- Les trois médecins de Millau.
En 1873, du mois d'avril au mois d'octobre, les pèlerinages amènent cent quarante mille personnes, près de huit cents par jour. Dans ce nombre ne sont pas compris les visiteurs libres qui arrivent seuls ou en famille, les baigneurs des stations thermales voisines, les touristes, les malades qui ne quittent pas les Pyrénées sans venir s'agenouiller devant la Grotte. Le monde entier se donne rendez-vous à Notre-Dame de Lourdes et marque ce pèlerinage d'un caractère d'universalité.
Au milieu de ces grands courants humains, de ces foules innombrables qui se succèdent, nous relevons chaque jour des faits de guérisons soudaines, qui paraissent s'écarter absolument des procédés de la nature.
C'est dans cette année que nous trouvons la relation de la maladie et de la guérison si remarquable de : Caroline Esserteau, de Niort. Quinze ans se sont ; écoulés depuis cette époque, et depuis lors elle n'a éprouvé ni rechute ni accidents nouveaux. Nous l'avons
vue à Rome, au mois d'avril 1888, supportant vaillamment et sans faiblir toutes les fatigues du voyage. Mgr Pie, évêque de Poitiers, parlant de Caroline Esserteau, déclare que le caractère surnaturel de sa guérison se révèle avec une évidence éclatante. A mon sens, dit-il, ce prodige est un des plus frappants qui aient été opérés par la grâce divine dans le sanctuaire de Notre-Dame de Lourdes.
Le Dr Eugène Thibault, de Nantes, nous raconte, dans un savant et consciencieux rapport, la guérison de Mme Ancelin, la sœur d'un médecin de l'Oise, le Dr Morillon :
Je donne des soins, nous dit-il, à Mme Ancelin, depuis 1859. Une affection organique du cœur, d'origine rhumatismale, avait déterminé une hydropisie générale. Depuis 1871 , sa vie a été un supplice. Les suffocations, les bronchites les hémorrhagies, les sueurs, la fièvre, tout concourait à ses souffrances.
Lorsque le premier pèlerinage de Nantes à Lourdes fut décidé, un ardent désir d'en faire partie s'empara d'elle. Ce projet me parut insensé, irréalisable. Elle n'en persista pas moins dans sa résolution. Le voyage se fit dans de déplorables conditions ; la saison était mauvaise. Sous une pluie continuelle, ses vêtements avaient été constamment mouillés et elle dut les garder en cet état jusqu'à son retour, faute d'avoir pu en changer. Tout concourait donc à augmenter sa maladie, à déterminer même des complications funestes.
Le Dr Thibault ajoute : — Je la vis à son retour; elle
était transformée. Elle se rendit à pied de la gare de Nantes chez elle ; il n'y avait plus ni fièvre ni oppression, ni malaise d'aucune sorte. L'hydropisie avait entièrement disparu, et, après une maladie si longue, si douloureuse, la gue'rison avait été soudaine et complète. Il y a eu ici un phénomène évidemment extraordinaire : lorsque les malades comme Mme Ancelin guérissent, ce qui est rare, la guérison est lente et précaire, surtout pendant la mauvaise saison ; dans le cas présent, rien de pareil, et l'heureuse pèlerine continue à jouir de la plus parfaite santé.
Trois médecins, des départements de la Gorrèze et du Lot, viennent reconnaître que la guérison de Mme la baronne de Lamberterie s'est produite dans des conditions si extraordinaires, si inattendues, que la médecine ne peut en revendiquer l'honneur et qu'il est impossible de ne pas songer à une intervention surnaturelle. Mme de Lamberterie était atteinte, depuis 1869, de troubles sérieux, dans l'appareil des voies digestives. Le Dr Brun reconnut, par la palpation et la percussion, de manière à en être matériellement certain, une augmentation considérable du volume du foie; cet organe dépassait par son bord inférieur les fausses côtes, de trois travers de doigt. En 1872, une tympanite développée à l'extrême vint mettre cette malade dans l'état le plus fâcheux et inspira aux médecins les craintes les plus sérieuses.
C'est dans ces conditions que Mme de Lamberterie commença une neuvaine à Notre-Dame de Lourdes. Au
septième jour de la neuvaine, le Ventre mesurait 18 centimètres de moins et, plus tard, à travers les parois abdominales devenues très dépressibles, on pouvait reconnaître et. constater que le foie était revenu à ses proportions ordinaires, ne dépassait pas le rebord des fausses côtes. Les organes abdominaux si sérieusement compromis avaient retrouvé leur état normal, et cette guérison s'était opérée sans crise apparente.
Dans cette observation, à côté de la reprise des fonctions rétablies, il y a le volume du foie, lésion anatomique, matérielle et tangible complètement effacée.
Pour moi, il y a encore là des garanties personnelles d'un poids considérable. Les médecins qui ont soigné Mme de Lamberterie viennent, avec une franchise qui les honore, sans parti-pris, sans réticence, rendre témoignage de ce qu'ils ont vu et observé.
Ces trois médecins exercent dans une circonscription voisine de la mienne; j'ai eu avec eux de fréquents rapports professionnels. Je puis me porter garant de leur savoir et de leur honorabilité. Le Dr Pomarel, médecin en chef de l'hôpital de Brives, se place au premier rang iparmi les médecins de la Gorrèze. Le Dr Brun est le médecin consultant le plus appelé du département du Lot.
Lorsque des hommes de cette valeur viennent reconnaître que la guérison qui s'est produite sous leurs
yeux, subite, inattendue, est en contradiction avec toutes les lois de l'observation, qui oserait mettre en doute leur parole, ou contester leur autorité ?
Les certificats délivrés dans ces conditions Ont une importance exceptionnelle.
Il ne s'agit pas ici d'une malade d'hôpital, perdue dans le grand mouvement d'une salle ; c'est une cliente, souvent une amie, dont on connaît le caractère, le tempérament, les antécédents personnels, dont la vie n'a plus de secrets pour son médecin. Il ne peut y avoir ni surprise, ni illusion. Si la guérison n'est pas entière, si une rechute survient, le médecin doit le déclarer ; il a pour témoin et pour juge toute la population ; il est responsable devant l'opinion qui discute ses appréciations et ses jugements.
Des conclusions portées ainsi en plein jour sur des faits si bien étudiés, si parfaitement connus, apportent avec elles toutes les garanties.
Le Dr Galisson, du Maine-et-Loire, rapporte l'observation d'une malade qu'il soigne depuis 27 ans, et qui était atteinte de coxalgie avec raccourcissement, de gonflement du genou droit avec ankylose de cette articulation, de tumeurs ganglionnaires multiples dans la fosse iliaque du même côté.
Le 27 août 1872, cette malade retrouve à la Grotte la souplesse dans toutes ses articulations ; le volume du
genou droit est égal à celui du genou gauche, et il n'y a plus trace de tumeurs dans l'abdomen.
Le récit fait par le Dr Galisson va nous permettre de comprendre l'importance de cette guérison.
La fille Géhier (Marguerite), âgée de cinquante-neuf ans, native et habitante de Rochefort-sur-Loire, arrondissement d'Angers, d'une constitution plus que lymphatique, je dirais mieux, scrofuîeuse, fut atteinte dans sa jeunesse de diverses affections strumeuses, conséquence de son mauvais tempérament.
Étant domestique chez ma sœur, elle fit, dans l'année 1846, une chute qui amena à la suite des douleurs vives dans la région de la hanche droite, qui la forcèrent de garder un repos complet pendant quatorze mois.
Tous les signes d'une coxalgie du côté droit parurent alors. Un repos prolongé, des applications de nombreux et larges cautères avec la pâte de Vienne produisirent, avec un traitement interne approprié à la maladie et au tempérament du sujet, un mieux qui lui permit de faire péniblement, pendant quinze ans, un service de domestique chez moi, exerçant la médecine dans la susdite commune de Rochefort-sur-Loire.
Pendant ces quinze années, quoique cette infirme fut déchargée de ce qu'il y avait de plus fatigant dans le travail de ma maison par un domestique attaché à mon service, les douleurs reparurent assez souvent dans le membre inférieur droit.
Au mois d'avril 1872, des douleurs très fortes envahissent la hanche et une hydarthrose plus accentuée que jamais se manifeste avec des souffrances intolérables ; des vésicatoires et des badigeonnages d'iodure de potassium et d'opium calment les douleurs et diminuent l'épanché-
ment. Mais le genou reste beaucoup plus volumineux; l'ankylose est plus complète.
Ce triste état restant stationnaire, le 25 août 1872, ladite fille Géhier part pour Lourdes en compagnie de quelques parents et amis. Beaucoup de personnes lui conseillaient de ne pas entreprendre un voyage aussi pénible, qui pouvait être dangereux.
Arrivée à la Grotte dite de l'Apparition, le 27 août, elle se met de suite en prière et y reste pendant dix minutes sur les deux genoux sans la moindre difficulté, sans la moindre gêne, se relève, sent qu'elle peut marcher en s'appuyant sur ses deux jambes, sans le secours de ses béquilles. Elle portait depuis trois ans une genouillère en caoutchouc, pour comprimer l'articulation chroniquement affectée. Dans le trajet de la chapelle à la ville de Lourdes, cette genouillère, qui serrait habituellement le genou, ne tient plus et glisse au bas de la jambe. Elle la laisse à Lourdes ne pouvant plus s'en servir.
Elle repart de Lourdes, le surlendemain, 29 août, avec ses compagnons de voyage.
Le train arrive à Pau; malgré la défense de ses parents, elle se sent si à l'aise pour marcher qu'elle fait avec eux, sans bâtons et sans le secours d'aucun bras, l'ascension fatigante du château d'Henri IV.
Pour rentrer chez elle, après être descendue du convoi à la gare de la Poissonnière, elle fait trois kilomètres à pied sans fatigue.
Depuis ce retour à Rochefort, qui a eu lieu le 30 août, elle n'éprouve, affirme-t-elle, aucune douleur ni dans la hanche, ni dans le genou, ni dans la région iliaque droite qui, depuis fort longtemps, offrait àl'examen une distension considérable et faisait craindre, à la palpation, des engorgements de ganglions de mauvaise nature.
La souplesse et l'agilité de l'articulation fémoro-tibiale droite sont semblables à celles de la gauche. Le volume
du genou droit est égal à celui du gauche ; et le 30 août l'état général de la fille Géhier, à son arrivée de Lourdes, était ce qu'il est aujourd'hui.
Pour moi, qui ai suivi, comme médecin, cette pauvre fille depuis quarante-trois ans, je la croyais incurable pour le reste de ses jours avec le seul secours des moyens naturels.
Je puis donc affirme! ; avec connaissance de cause et dans la sincérité de ma conscience, que l'instantanéité de l'amélioration complète du mal chronique et compliqué décrit ci-dessus me met dans l'obligation de croire à une intervention surnaturelle.
Après avoir attendu cinq mois, pour voir si les heureux résultats de ce fait merveilleux se maintiendraient, je me suis décidé à faire ce rapport.
Rochefort-sur-Loire (Maine-et-Loire) le 30 janvier 1875.
P. Galisson, exerçant la médecine depuis 43 ans dans la commune.
Une religieuse de Saint-Joseph, paralysée depuis plusieurs années, demande à faire le pèlerinage de Lourdes. La Supérieure générale, pour éviter toute imprudence, prend au préalable lavis des trois médecins de Millau. Le Dr Lubac répond: « Quant au voyage et au bain dont vous me parlez, je les considère comme absolument mauvais ; ce n'est pas la première fois que j'interdis ces déplacements. Un bain froid pourrait aggraver la maladie. » Le Dr Rufin est moins affirmatif et s'exprime du moins d'une façon moins compromettante. « Le moyen dont «vous me parlez, dit-il, est un
moyen perturbateur très puissant; en l'employant, on s'expose à faire beaucoup de mal, mais on obtient parfois des résultats surprenants... Un médecin prudent laisse à l'initiative personnelle le choix de pareils moyens. » — C'est la parole d'un sage.
Le Dr Bonneviale seul constate au retour de Lourdes les heureux résultats obtenus; il avoue que la Sainte Vierge a été plus habile que les médecins. La guérison de cette bonne Sœur, survenue après une immersion dans la piscine, est pour lui une guérison miraculeuse.
Nous trouvons encore, dans cette même année, des certificats très concluants des Drs Fabre, de Marseille ; Charuau, de Nantes; Puech, de Nimes; Dumas, de Cette; Aubry, de Blois.
Nous trouvons aussi le récit de la guérison de l'abbé de Musy, guérison admirablement décrite par M. Lasserre dans les « Episodes miraculeux » et qui a eu un si grand retentissement.