CHAPITRE IV
1875-1876. — Deux poitrinaires guéries. — Une Jambe cassée non soudée depuis 8 ans. — Hydropisie ; onze notions par le Dr Chetail.
En 1875, deux poitrinaires sont guéries à Lourdes dans des conditions particulièrement intéressantes.
Le Dr Olivier, médecin de l'hospice de Château-Porcien (Ardennes), nous dit que Julie Jadot était arrivée au dernier degré de la phtisie. On constatait chez elle les symptômes les plus graves: oppression, hémoptysie, crachats purulents, sueurs nocturnes, aphonie, nausées, insomnies. La malade était alitée et pouvait à peine soutenir sa tête. C'est dans cet état que le samedi 4 octobre, à deux heures de l'après-midi, après avoir bu quatre cuillerées d'eau de Lourdes, Julie Jadot recouvre subitement la santé. La malade se lève, va à l'église, remercie Dieu de sa guérison, et depuis ce jour elle n'a cessé de jouir d'une excellente santé.
Mlle Julie Jadot, née et domiciliée à Hauteville (Ardennes), est d'une constitution délicate et s'enrhume pour la moindre cause.
Vers la fin de février 1873, elle fut atteinte de la rougeole; l'éruption suivit son cours normal, mais la toux persista avec fièvre, crachats mousseux, douleur dans tout le côté gauche de la poitrine.
Malgré un traitement énergique et ponctuellement suivi, vésicatoires volants promenés par toute la poitrine, huile de foie de morue, goudron, iode, sirop de lacto-phosphate de chaux, l'état de la malade s'aggrava de jour en jour.
Aux symptômes primitifs vinrent se joindre d'autres symptômes plus graves. Oppression, hémoptysie, fréquents crachats purulents et abondants, sueurs nocturnes, douleurs entre les deux épaules, aphonie, perte complète de l'appétit, nausées, insomnie, faiblesse générale tellement prononcée que la malade ne peut plus se lever.
Le samedi, 4 octobre, à deux heures de l'après-midi, aussitôt après avoir bu deux cuillerées d'eau de Notre- Dame de Lourdes, la malade, qui avait une extinction de voix depuis quatre mois, appelle sa mère à haute et intelligible voix, en disant : « Je n'ai plus de mal, je suis guérie. »
En effet, Mlle Jadot avait subitement recouvré la santé : car à partir de ce jour, la fièvre, la toux, l'oppression, l'hémoptysie, les douleurs de poitrine avaient tout à fait disparu. La malade put manger ce jour même, dormir, se lever le lendemain et aller seule à l'église pour remercier Dieu de saguérison inespérée. Depuis ce moment 5 février 1874, Mlle Julie Jadot a continué à jouir d'une bonne santé.
Certifié par le médecin traitant, médecin de l'hospice civil de Château-Porcien.
Olivier, docteur.
Mlle Marie Jean, âgée de 29 ans, était atteinte elle aussi d'une phtisie pulmonaire avancée; elle retrouve à Lourdes une guérison complète. Un des médecins les plus connus de Marseille avait porté sur elle le plus grave pronostic ; à son retour, il l'ausculte avec soin,
témoigne une grande [surprise et déclare qu'elle est guérie. Mais lorsqu'on lui demande une déclaration écrite, il répond qu'il ne donne pas de ces certificats qu'on lit dans les journaux, et que Mllc Marie Jean doit se contenter de remercier la Sainte Vierge des grâces reçues.
Le médecin, obéissant ainsi à une préoccupation facile à comprendre, ne veut pas se compromettre. Les préjugés, le respect humain paralysent les meilleures volontés. Étonnons-nous plutôt de trouver dans les Annales les noms d'un aussi grand nombre de médecins et, avec leurs noms, les attestations les plus précises et les plus décisives dans leurs conclusions.
En 1867, Pierre de Rudder, ouvrier belge, eut la jambe cassée par la chute d'un arbre. L'os était brisé à sa partie moyenne. Malgré tous les appareils, la consolidation ne put se faire. Pendant un an Pierre garda le lit. Trois médecins de Bruges, les Dra Affenaer, Jacques et Verriert, lui donnèrent leurs soins sans résultat.
En 1875, huit ans après l'accident, la partie inférieure de la jambe ne tenait pas à la supérieure et était mobile en tous les sens. Les deux fragments de l'os cassé étaient distants de trois centimètres, et visibles au fond d'une grande plaie, en continuelle suppuration. C'est dans cet état que Pierre, en se traînant, arrive à la
Grotte de Lourdes-Oostaker. Après quelques minutes de saisissement et de prières, il est à genoux, puis se relève seul, sans aide, et suit les exercices du pèlerinage. Sa jambe est guérie, les parties disjointes se sont rapprochées et soudées, les plaies ont disparu; un léger sillon indique seul la place de la fracture. Le Dr Affenaer examinant cette jambe ne peut contenir son émotion : « Vous êtes guéri, dit-il ; votre jambe est intacte ; tous les remèdes étaient impuissants, la Sainte Vierge a fait ce que les médecins n'avaient pu faire. »
Une fracture qui date de huit ans, qui n'a été suivie d'aucun travail de consolidation, qui a laissé les fragments osseux à une distance de trois centimètres, et la jambe mobile en son milieu; une fracture dans ces conditions ne peut guérir en un instant par aucun procédé connu. Une semblable guérison est plus surprenante encore que celle des cancers ou des tubercules, ou du moins elle est plus facile à bien interpréter.
Cette observation doit être publiée dans tous ses détails.
Pierre de Rudder naquit le 2 juillet, à Jabbeke, dans la Flandre occidentale. Ouvrier chez M. de Bus de Gisignies, à Jabbeke, il revenait chez lui le 16 lévrier 1867, lorsqu'il rencontre sur son chemin les fils de Jean Knockaert qui abattaient des arbres. Pierre met le pied sur un de ces arbres étendus sur
la route; soudain, un autre tombe sur le premier et
écrase la jambe du malheureux ouvrier. L'os était cassé à neuf centimètres en dessous du genou. On le transporta chez lui au milieu d'atroces souffrances.
M. Affenaer, médecin, à Oudenberg, remit la jambe et appliqua un appareil. Cinq semaines après, une grande plaie se forma au pied, et l'os se corrompit. M. Affenaer, déclarant ses soins impuissants à arrêter le mal, Pierre eut recours à M. le Dr Jacques, de Bruges, et puis, à M. Verriert, médecin aussi de Bruges. Ils ne réussirent pas mieux que leur confrère. Trois autres médecins de Stabille, de Varsena et de Bruxelles ne furent pas plus heureux. Le pauvre ouvrier, après avoir enduré d'affreuses tortures, fut obligé de garder le lit une année entière. Enfin, il put se traîner sur deux béquilles. Gela dura huit ans et deux mois.
Pierre était pieux dès son enfance. Sa confiance en la Vierge Marie n'avait pas de bornes. Ayant entendu le récit des merveilles qu'Elle opère à Lourdes-Oostacker, il sent sa confiance grandir encore et s'écrie : « Puisséje faire ce pèlerinage ! j'obtiendrai, j'en ai la confiance, ma guérison de cette bonne Mère. »
Mais comment faire ce voyage ? La partie inférieure de la jambe tenait faiblement à la supérieure; le pied tournait en tout sens; le talon pouvait être porté à la hauteur du genou ; les deux parties de l'os cassé étaient distantes l'une de l'autre de trois centimètres, et se
montraient à travers les chairs ; une grande et profonde plaie était là en continuelle suppuration.
Pierre met tout son espoir en la Vierge de Lourdes. 11 se prépare par des prières ferventes à ce pénible pèlerinage. Le 7 avril 1875, appuyé sur ses béquilles, aidé de sa femme, il se traîne vers la station de Jabbeke, éloignée d'une demi-heure de sa demeure. Il met trois longues heures à faire ce chemin. Trois hommes le hissent dans le wagon, qui le porte à Gand. On le transborde avec peine d'abord dans la voiture du tramway, puis dans l'omnibus de Saint-Amand, qui le dépose sur la voie de Lourdes-Oostacker.
Le pauvre estropié se trouvait sur la route bordée d'arbres que les pèlerins parcourent le chapelet à la main. Epuisé de fatigues et de souffrances, il se traîne sur ses béquilles et, avec le secours de sa femme, vers la Grotte désirée. Enfin il est arrivé, et, n'en pouvant plus, il se laisse tomber sur un banc. La soif le presse ; il demande de l'eau de la fontaine ; il en boit et se sent un peu remis. Les autres pèlerins font trois fois, selon l'usage, le tour de la petite montagne. Pierre veut se joindre à eux; il prend ses béquilles; et, se traînant péniblement, il fait le tiers de ce pèlerinage, arrive ainsi devant la statue miraculeuse et s'assied sur un second banc en face de la Vierge Immaculée.
Alors de son cœur ému montent des prières ardentes. Il demande à Dieu pardon de tous les péchés de sa vie. Puis levant vers l'image de la Vierge un regard de confiance et d'amour, il la supplie de lui rendre la santé afin qu'il puisse, par son travail, gagner le pain de ses enfants et de leur mère.
Tandis qu'il prie ainsi de toute son âme, Pierre sent tout son être saisi par un trouble étrange. Hors de luimême, il se lève sans béquilles, passe entre les bancs et Ya se jeter à genoux devant l'image de sa Mère...
Après quelques minutes de saisissement et de prière, l'ouvrier revient à lui, et s'aperçoit avec étonnement qu'il n'a pas ses béquilles et qu'il est à genoux. « Mon Dieu, s'écrie-t-il, où suis-je donc ?. » Puis levant vers la Vierge un regard plein de reconnaissance et d'amour: « 0 Marie, me voici devant votre image chérie... Merci!... Merci !... » Apercevant ses béquilles, il se lève et les dépose contre le rocher de la Grotte...
Sa femme faillit s'évanouir, les assistants pleuraient. Pierre n'entendait, ne voyait rien autour de lui; tout entier à la prière et à la reconnaissance, il achève les trois tours Ju pèlerinage.
On l'arrache enfin à la Grotte et on le conduit au château de Gourtebourne, où l'on constate que la jambe est parfaitement guérie. Les deux parties disjointes se sont rapprochées, les plaies ont instantanément disparu; à peine une légère marque bleue indique la place de la fracture.
Revenu à Jabbeke, Pierre se rend d'abord à l'église pour remercier Dieu, auteur de tout bien. Il rentre ensuite dans sa pauvre chaumière où l'a précédé la nouvelle de sa guérison. Sa fille Silvie l'embrasse en sanglotant. La pieuse enfant avait de grand matin allumé des cierges devant l'image de Marie. Le petit Auguste ne reconnaît plus son père qu'il n'avait jamais vu marcher sans béquilles.
M. le Dr Afïenaer, examinant la jambe de Pierre, laissa tomber de grosses larmes de ses yeux et s'écria : « Vous êtes radicalement guéri; votre jambe est comme celle d'un enfant qui vient de naître. Tous les remèdes humains étaient impuissants; mais ce que ne peuvent les médecins, Marie le peut. »
Chaque semaine, le pieux ouvrier revient à la Grotte bénie,
où il passe des heures à remercier la Vierge ; et il aime à dire à tous, la puissance et la bonté de sa Bienfaitrice.
Pierre de Rudder est venu à Lourdes en pèlerinage le 9 mai 1879. — C'est un Flamand de pure et sainte race, son interprète a raconté les merveilleuses suites que ce prodige eut à Jabbeke, la patrie de Pierre de Rudder. On célébra en actions de grâces, dans l'église paroissiale, une neuvaine de messes chantées. L'église était pleine chaque jour; on y compta souvent 1 500 assistants sur une population de 2 000 âmes. Ces neuf jours furent chômés presque coi$me le dimanche. Il y avait à Jabbeke d'assez graves désordres, des danses et beaucoup de libéraux ; il n'y a plus de danses ni de libéraux; les compatriotes de Pierre sont devenus bons chrétiens et bons catholiques.
Le bruit de cette guérison merveilleuse s'est répandu au loin. La science s'en est émue: vingt-deux médecins, dont un de Paris, sont venus visiter Pierre de Rudder. On a aussi compté, parmi la foule des visiteurs, trois cents prêtres et quatre évêques, dont deux étrangers.
Pierre fait, presque toutes les semaines, un pèlerinage à la Grotte d'Oostacker. Quand on veut obtenir une grâce, on se recommande aux prières de ce pauvre paysan et on lui demande de faire un pèlerinage à la Grotte.
Il y est allé 117 fois.
Les méchants aussi se sont émus. Un jour ils se sont rués sur ce brave homme et l'ont accablé de coups. Mais la persécution ne trouble pas l'homme qui a mis en Dieu sa confiance. Pierre revient toujours à sa chère Grotte d'Oostacker et il soupire vers le jour où il lui sera donné de revenir, comme cette fois, grâce à la charité des bonnes âmes, visiter de nouveau la vraie Grotte de Lourdes.
Cet homme simple et grand dans sa foi, invincible dans son amour et son dévouement, nous apparaît comme le type de la catholique Belgique.