CHAPITRE VI
1878-1882. — Le Dr Constantin James a Lourdes. — Cancer du sein, par le Dr Martel. — Tumeurs blanches, par le Dr Cottin de Paris et le Dr Froidbise. — Poitrinaire, par le Dr Lebon. — Les théories et les faits.
Le Dr Constantin James, après avoir visité, étudié les principales stations thermales de France et d'Europe, voulut aussi visiter Lourdes, se faire une opinion sur la vertu de ses eaux, sur toutes les guérisons merveilleuses dont le récit était venu jusqu'à lui. Il y vint non en croyant ou en catholique, mais avec les préoccupations du médecin et du savant.
Surpris par un spectacle aussi nouveau, aussi inattendu, il ne put retenir l'aveu sincère de son étonnement. Il comprit du premier coup d'œil qu'il n'était plus sur le terrain ordinaire de ses observations. Dans une remarquable étude que publia Paris- Journal, il exposa avec une grande netteté et en toute franchise les motifs dune conviction restée chez lui toujours inébranlable :
« J'ai visité Lourdes, dit-il, avec le même esprit
d'observation et la même réserve que j'ai apportés
dans toutes mes excursions aux stations balnéaires. Or,
pour ne parler que des faits qui me sont personnels, je
veux dire qui se rattachent à ma clientèle propre, j'affirme
avoir vu des malades en revenir guéris, alors que mes confrères et moi avions jugé leur état complètement au-dessus des ressources de la nature et de Fart.
» Il suffit du reste de jeter les yeux sur la liste des guérisons que publient les comptes rendus et les bulletins, pourvoir que, dans le nombre, il en est beaucoup qui méritent le nom de miracles.
» Je dis « dans le nombre ». C'est que toutes ne le méritent pas. Sous ce rapport, les gens du monde sont en général d'assez mauvais juges, en ce qu'il leur manque les éléments scientifiques voulus d'une saine appréciation. A moins de certains changements à vue, qui rendent le phénomène manifeste pour tous, un miracle n'offre réellement les garanties d'authenticité qu'autant qu'il a reçu l'estampille de la science.
» Mais remarquez que là n'est pas la question. Il ne s'agit pas, en effet, d'un point médical ou canonique à établir; il s'agit simplement d'un fait personnel qui ne regarde que l'intéressé, et pour lequel il est seul compétent. Voilà un individu qui souffrait et qui ne souffre plus, qui n'entendait pas et qui entend ; qui ne voyait pas et qui voit. Gela lui suffit; mais vous, cela ne vous suffit pas. De quoi vous mêlez-vous ? Et s'il lui plaît d'appeler sa guérison un miracle^ qu'est-ce que cela vous fait?
» Mais je vais plus loin, et je dis : Lors même que la fontaine de Lourdes n'agirait que sur l'imagination — chose que je nie — elle rendrait encore de réels ser-
vices. Car enfin, supposons un malade imaginaire et un guéri imaginaire ; le second cessera de sentir les maux qu'il a réellement.
» A cela comment répond-on? On répond par des injures, et des plus grossières. Ainsi, pour nos matérialistes et nos athées, tout pèlerin est un clérical, c'est-à-dire un imposteur et un fourbe. Ses maladies sont simulées ; leur guérison, une farce. Il y a, à Lourdes, une mise en scène digne de Robert Houdin, et l'enceinte où s'opèrent les prétendues cures miraculeuses n'est qu'une parodie de l'ancienne cour des miracles.
» De toute cette diatribe, je ne relèverai qu'un mot, c'est celui-ci : « Les maladies sont simulées. »
» Veuillez donc me dire comment on simule un cancer du sein ; comment on simule une ulcération de la langue; comment on simule une carie, une nécrose, une tumeur blanche, toutes maladies qui, d'après les derniers relevés, ont obtenu leur guérison à Lourdes? Or, si c'étaient des maladies réelles, et il fallait bien qu'elles le fussent, leur guérison doit être regardée comme un miracle, puisque jamais on n'a vu affections de cette espèce guérir spontanément. »
Le Dr Constantin James demande comment on peut simuler un cancer, une tumeur ou une plaie. La chose est évidemment impossible. Dans l'observation qui suit, nous ne pouvons songer un instant à une erreur ou à une illusion.
Le Dr Martel, de Béziers, dans un certificat daté du 10 septembre 1876, nous dit qu'il soignait une religieuse, Marie Moreau, atteinte d'une tumeur du sein droit, tumeur bosselée, inégale, et qui était le siège de douleurs lancinantes, retentissant dans le bras du même côté. Cette tumeur avait fini par s'ulcérer: la nature de la suppuration, le teint jaune paille de la malade, tous les autres signes réunis confirmaient le diagnostic de cancer au sein. Le Dr Martel proposa l'ablation de la tumeur, sans insister pourtant, dans la crainte que le malade ne pût supporter l'opération, vu sa grande faiblesse.
Depuis cette époque, jugeant le mal sans remède et la mort prochaine, le médecin ne prescrivit d'autres traitements que les soins de propreté qu'exigeait cette plaie. Le 14 août 1876, cette malade se présente devant le Dr Martel, en lui disant qu'elle est guérie. En effet, il n'y a plus de tumeur, de suppuration et de douleurs ; on ne trouve qu'une cicatrice linéaire et de fraîche date. La malade, courbée la veille sur son côté, avait une pose naturelle. Elle était réellement guérie comme elle l'affirmait. Le 3 août, toute la communauté, en union avec la malade, avait commencé une neuvaine à Notre-Dame de Lourdes. La dernière nuit de la neuvaine, on avait placé sur la partie malade une compresse imbibée d'eau de Lourdes. La religieuse s'était endormie sur son séant, et. se réveillant deux heures après, avait
porté la main sur son sein et reconnu que la tumeur avait complètement disparu : « La soudaineté de cette guérison, dit le Dr Martel, suffit pour prouver que ce fait s'écarte de l'ordre de la nature ; on peut le ranger, sans crainte de se tromper, parmi ceux qui possèdent pleinement et d'une manière évidente le caractère du surnaturel. »
Pendant l'année 1879 et pendant les années qui suivent jusqu'à 1882, nous relevons, au milieu d'un très grand nombre de guérisons, les observations suivantes qui, pour le médecin, présentent un intérêt particulier.
M. le Dr Gotin, de Paris, délivre à Mme Duval an certificat daté du 6 août 1878, dans lequel il déclare qu'elle est atteinte d'une tumeur blanche du coude gauche, caractérisée par un gonflement considérable de l'articulation. Cette maladie s'est développée, il y a cinq ans, à la suite d'un coup, et suppure depuis deux ans; en dedans de l'olécrane, il y a une plaie profonde, dans laquelle on pourrait loger une noix de moyen volume. Elle a été soignée sans résultat par plusieurs médecins.
Dans un second certificat, daté du 13 septembre 1878, un mois après, le même médecin constate que Mme Duval s'est présentée devant lui avec sa plaie complètement fermée et nivelée, et ne portant plus dans cette région
qu'une cicatrice linéaire parfaitement fermée et sans trace de suppuration.
Il ajoute :
La marche de la maladie, loin d'annoncer quelque tendance à la guérison, pouvait faire craindre la nécessité d'une amputation ; rien n'explique la disparition complète et rapide d'une affection qui, d'après les lois ordinaires de la médecine, devait demander des semaines et des mois pour guérir, en supposant que la chose fût possible.
Dp Cotin, rue de Grenelle, 89,
Le Dr Froidbise, observant dans les mêmes conditions, déclare dans un certificat daté du 6 septembre 1878, que M1Ie Dehaut, âgée de 29 ans, résidant à Gesves (Belgique), présente :
1° Une luxation de la hanche (côté droit) ;
2° Un pied-bot varus accidentel ;
3° Un ulcère couvrant les deux tiers externes de la jambe droite.
Gesves, le 6 septembre 1878.
Dr G. Froidbise,
Treize jours après, le même médecin, dans un certificat daté du 19 septembre, déclare avoir examiné de nouveau Mlle Dehaut à son retour de Lourdes, et avoir constaté que les lésions mentionnées dans le premier
certificat ont complètement disparu. Une simple rougeur indique la place de l'ulcère.
Gesves, le 19 septembre 1878.
Dr G. Froidbise
Nous ne pouvons reproduire cette observation dans tous ses détails, mais nous allons donner le récit du voyage à Lourdes, et de la guérison dans la piscine.
« Mlle Dehaut rejoint le train des pèlerins à Namur, le mardi, 10 septembre ; elle est accompagnée de tous les siens jusqu'à la gare : elle fait passer dans leurs âmes les flammes de sa conviction, et les dernières paroles de sa mère au moment où le train s'ébranle sont cellesci : Vous enverrez une dépêche aussitôt que vous serez
guérie.
» Le voyage va bien jusqu'à Gharleroi. Mais, comment
traverser la France entière avec une personne presque mourante et affligée d'une telle plaie? Elle est dune infection telle que l'odeur la plus pénétrante ne peut la combattre. Le prêtre qui l'accompagne pense sérieusement à la faire déposer dans un hôtel à Paris ; mais Joachine persiste et finit par triompher. Cet état de souffrance dure tout le jour et la nuit suivante.
» A Paray-le-Monial, elle excitait la pitié d'un des aumôniers du sanctuaire, qui, la voyant se traîner péniblement, lui abrège le chemin, en la faisant transporter directement à la chapelle du Sacré-Cœur. A
Paray, à Agen, en pleine gare, elle renouvelle des pansements douloureux dont sa pauvre jambe malade a si grand besoin, et dont ses compagnons de voyage la remercient, afin de pouvoir rester avec elle.
» Enfin, le jeudi soir, elle arrive à Lourdes. Elle contemple cette image miraculeuse, objet de ses plus chers désirs ; elle salue la Reine du ciel par une de ces prières brûlantes qui se trouvent dans le cœur et sur les lèvres des malheureux.
» Le lendemain, vendredi, à quatre heures du matin, elle prie déjà à la Grotte ; elle se plonge une première fois dans la piscine, et elle en sort tout étonnée de n'être pas radicalement guérie. « Ma mère, dit-elle, me faisait aussi, de temps en temps, demander deux fois ce que je désirais; je reviendrai. » Elle revint, en effet ; et, à la deuxième immersion, tandis que sa compagne exprime l'eau des bandes qui couvrent la plaie, cette plaie auparavant si sensible au moindre attouchement, elle lui dit: « Mais je ne sens plus rien. » Sa baigneuse presse plus fort, il n'y a plus de douleurs ; elle ôte les bandes, la plaie est complètement cicatrisée ; il ne reste plus qu'une rougeur qui marque la place de l'ulcère. Dans son âme calme et tranquille, elle remercie la Mère de Dieu et attend en silence qu'elle achève son œuvre.
» Nous sommes au samedi, jour de la Sainte Vierge, le jour où elle doit être guérie. Après bien des diffi-
cultes, l'accès de la piscine lui est accordé ; elle s'y plonge une neuvième fois en priant avec ferveur. A peine est-elle entrée dans l'eau, qu'elle sent son estomac s'ouvrir comme un livre. Une crise épouvantable se déclare : la violence de la douleur lui arrache des cris inarticulés ; ses os craquent de tous les côtés ; il lui semble qu'on lui arrache le pied ; en même temps, elle et sa compagne voient ce pied difforme se redresser avec la régularité d'une aiguille qu'on fait avancer sur un cadran.'La jambe repliée en deux s'étend, les muscles s'allongent, et le genou, remis en place, reprend sa forme ordinaire. En même temps, la hanche fait un mouvement accompagné d'une douleur inouïe, indicible; c'en est trop, elle tombe défaillante dans l'eau et reste privée de sentiment un espace de temps assez considérable pour effrayer son aide. Mais elle ouvre les yeux ; toute douleur a cessé ; les membres sont remis à leur place ; elle se relève droite et agile ; le travail de la Sainte Vierge est complet ; son pas est égal et régulier. « Gloire à Marie, dit-elle, je suis guérie, je marche. » Les bras étendus, le regard élevé vers le ciel, elle semble y chercher sa divine Bienfaitrice pour la remercier.
On s'empresse autour d'elle, on entonne le Magnificat; et, accompagnée du prêtre qui l'a guidée, elle va comme en triomphe, porter ses béquilles à la Grotte. Elle les dépose aux pieds de la Sainte Vierge et reste longtemps»
près de ce rocher béni, abîmée dans une prière d'actions de grâces. On s'agite autour d'elle ; tout le monde veut la voir; elle seule, calme, tranquille, continue sa prière. Il était six heures du soir, samedi, 14 septembre. Une heure après, elle suit la procession aux flambeaux.
Les jours suivants, tout le monde peut la voir marcher, circuler sans la moindre difficulté, aux environs de la Grotte et de la Basilique, assister à toutes les cérémonies. Les Belges, ses compatriotes, se la montrent avec bonheur et remercient la Sainte Mère de Dieu de ce qu'elle a bien voulu, en sa personne, jeter sur leur pays un regard de miséricorde et de bonté.
Le 19 septembre, M. le Dr Froidbise, d'Ohey, déclare avoir examiné Joachine Dehaut et avoir constaté que les lésions mentionnées dans son certificat du 6 septembre ont complètement disparu ; une simple rougeur indique seulement la place de l'ulcère. Joachine rentre enfin au sein de sa famille à Wanfercée ; tout le monde se presse pour la voir ; la voiture qui la ramène est obligée de s'arrêter fréquemment, tous veulent s'assurer si réellement elle marche sans béquilles ; les incroyants sont les plus empressés à la visiter, et souvent les plus émus.
Oui, cette fille que l'on voit, d'un pas allègre, circuler dans toutes les rues du village, est bien la même qu'on voyait au mois d'août, se traîner sur des béquilles.
Le Dr Lebon, de Besançon, déclare être le médecin de MUe Clémence Dordon; depuis 1854, il a constaté chez elle une maladie de poitrine due à des tubercules et caractérisée par des crachements de sang et une toux aussi opiniâtre que permanente ; il pensait, avec ses confrères, que tous ses efforts devaient tendre à prolonger l'existence de la malade, sans rêver une guérison impossible. Cette jeune fille, à bout de force et de ressources, avait dû entrer plusieurs fois à l'hospice Saint- Jacques. Là encore, elle fut soumise au traitement des poitrinaires. Malgré sa grande faiblesse, elle avait voulu suivre le pèlerinage de la Franche-Comté à Lourdes. Arrivée le 20 août, elle se plongeait le jour même dans la piscine ; elle ressentit pendant l'immersion un soulagement si complet, qu'elle sortit en annonçant sa guénson aux personnes qui l'accompagnaient. Toute lassitude avait disparu, elle éprouvait un immense bienêtre. A son retour, le Dr Lebon fut très surpris de la trouver en bonne santé et de constater une entière guérison. Il termine son observation par les réflexions suivantes qui paraissent pleinement justifiées.
Les faits de cette nature, dit-il, n'étant pas du domaine me'dical, je n'ai pas à me prononcer sur cette question; je ne puis que constater une chose, c'est qu'à la fin de juillet, Mlle Dordon était dans un état regardé comme incurable ; véritable champ pathologique. Depuis plus de vingt-cinq ans, la médecine ne pouvait songer à un rétablissement sérieux de sa santé, et le 8 septembre je la
trouvai en parfaite santé. C'est un fait de guérison complète et surtout d'une rapidité telle que la médecine, à mes yeux, ne saurait en aucune façon l'expliquer.
Le Dr Lebon écrit en médecin ; il constate qu'il ne peut, en aucune façon, expliquer cette guérison, qu'elle dépasse les forces de la nature, mais il ne prononce pas le mot de miracle. Nous ne saurions l'en blâmer ; nous n'avons pas qualité pour interpréter le surnaturel. Restons dans notre rôle. Sur le terrain de l'observation, notre compétence est reconnue, indiscutable.
Dans les exemples que nous venons de citer, les interprétations ne changent rien au fond des choses ; les faits s'imposent par eux-mêmes et en dehors de toute théorie. Avant de s'engager dans des considérations générales, il faut les accepter avec leur logique inflexible. Il faut reconnaître qu'une tumeur blanche du coude, datant de cinq ans, compliquée de plaie, de fistule, a pu guérir dans quelques instants ; il faut admettre qu'une luxation de la hanche, une vaste plaie de la jambe, s'est réduite ou s'est cicatrisée sous l'action d'un seul bain, qu'une poitrinaire avancée a retrouvé une santé parfaite. De tels phénomènes dépassent la portée de l'esprit humain, sont en contradictions avec les prévisions de la science. Dans les guérisons ainsi obtenues, il semble s'opérer un événement contre l'ordre de la nature. Aucun médecin
ne peut rester indifférent à ce spectacle, et je comprends que le Dr Vergez, qui avait été souvent témoin de semblables résurrections, ait pu dire :
« Si on me demande ce que j'ai vu à Lourdes, je répondrai : par l'examen des faits les plus authentiques, placés au-dessus du pouvoir de la science et de l'art, j'ai vu, j'ai touché l'œuvre divine, le miracle. »